Le partage de la Mer des Joncs (appelé kriyat Yam Souf) dans la paracha Béchala'h est l’un des événements majeurs de l’histoire juive. ‘Hazal et les commentateurs tirent plusieurs enseignements de ce grand miracle. Une Tossefta (recueil de lois ordonnancées parallèlement à la Michna) relate les événements qui se déroulèrent juste avant que les Bné Israël fassent leurs premiers pas téméraires dans la mer, nous présentant ainsi un aspect moins connu de cet épisode.

La Tossefta nous raconte que devant la mer, toutes les tribus délibéraient pour déterminer qui devait entrer dans l’eau en premier, chacune tentant de déléguer cette responsabilité (a’harayiout) à une autre tribu. Finalement, celle de Yéhouda s’engagea et sanctifia le Nom d’Hachem[1]. La Tossefta explique que c’est l’une des actions qui donna à Yéhouda le mérite d’accéder à la royauté. Il fit preuve d’initiative tandis que tous les autres cherchaient à se dérober. On lui confia donc la noble mission de diriger le peuple juif.

Le terme « responsabilité » revêt parfois une connotation négative aux yeux des gens – il sous-entend une tâche difficile, voire pesante. Ainsi, l’individu se contente, dans certains cas, d’éviter de se placer dans des positions qui lui demandent une certaine a’harayiout, pour échapper à des situations contraignantes. Or, ce désir d’esquiver toute responsabilité semble être en désaccord avec la conception de la Thora dans ce domaine.

Inversement à cette vision négative, la Thora considère le fait d’assumer une mission comme un enrichissement personnel immense. Le rav ‘Haïm Chmoulewitz zatsal l’affirme quand il parle de la portée des premiers pas de la tribu de Yéhouda dans la mer. « À ce moment, la tribu de Yéhouda se sentit garante de tout Israël et réalisa qu’elle devait faire ce qui lui incombait – grâce à ce sentiment, Yéhouda devint meilleur que tout Israël et s’emplit de force et d’assurance pour traverser la mer, comme si elle était complètement sèche ; c’est grâce à cela qu’il mérita de devenir roi. »[2]

En se sentant responsable des autres, Yéhouda reçut le rôle le plus important du peuple juif. Nous apprenons de cet épisode un enseignement fondamental : la responsabilité peut souvent être considérée comme un fardeau, comme quelque chose qui nous restreint et qui nous oblige à faire des choses que nous ne voulons pas accomplir. Mais la bravoure de Yéhouda nous prouve le contraire. C’est cette capacité d’assumer des responsabilités pour lui-même, sa famille et son peuple qui lui permit d’atteindre de si hauts niveaux. Comme l’affirme rav Chmoulewitz, au moment-même où il accepta « ce qui lui incombait », il s’éleva à un niveau tout autre. Le principe reste le même pour chacun ; une personne déterminée, qui endosse ses responsabilités et celle de son peuple peut également atteindre des sommets insoupçonnés.

Rav Chmoulewitz développe davantage cette idée dans un autre ouvrage. Il rapporte un Yérouchalmi dans Bikourim : « Un sage, un nouveau marié et celui qui a atteint la grandeur sont pardonnés de leurs fautes. »[3] Le Yérouchalmi donne l’exemple d’Essav pour expliquer que le ‘hatan est expié – il se maria à une femme que la Thora nomme Ma’hla, alors que ce n’était pas son véritable prénom. Ma’hla vient de la racine « mo’hel », pardonner. Le Yérouchalmi en déduit que toutes leurs fautes furent pardonnées quand elle se maria avec Essav.

Rav Chmoulewitz déduit de l’exemple du méchant Essav et de sa femme idolâtre qu’une personne qui se marie est absoute même sans faire techouva, puisqu’ils ne s’étaient certainement pas repentis de leurs péchés. Même le jour de Kippour, on n’est pardonné qu’après un repentir sincère, alors pourquoi l’expiation est-elle, dans ce cas, si facile ?

Il répond que la particularité du ‘hatan est qu’il accepte de prendre la responsabilité de sa femme, et personne n’est plus digne que celui qui prend sur lui le joug de la responsabilité. C’est pourquoi, on lui pardonne toutes ses erreurs, et on lui accorde une aide divine pour réussir dans sa nouvelle mission, on efface tout son passé, pour qu’il puisse s’acquitter de sa nouvelle tâche.[4] »

Prendre un nouvel engagement est une si grande prouesse qu’on efface son ardoise propre pour qu’il reparte sur de bonnes bases – sa vie prend une dimension tout à fait différente !

Nous avons vu à quel point le sens des responsabilités est important dans la vie d’un individu. C’est en réalité ce qui permet de déterminer les niveaux qu’une personne atteint dans sa vie. Ce que l’on demande à la personne, c’est de décider d’endosser la responsabilité pour lui-même et pour son entourage. Le libre arbitre est, par essence, la capacité de prendre des décisions, de se déterminer à changer, à grandir, à exploiter au maximum son vrai potentiel. Si quelqu’un fait ce choix, il peut alors devenir un nouvel être, dont le passé est oublié.

Devant la mer déchaînée, les membres de la tribu de Yéhouda prirent la décision capitale d’accepter une responsabilité et de ne pas la déléguer aux autres.

Puissions-nous tous mériter d’assumer nos responsabilités et d’atteindre ainsi notre plein potentiel.



[1] Tossefta Berakhot, Ch. 4, halakha 16.

[2] Si’hot Moussar, maamar 20, p. 84.

[3] Ch. 3, halakha 3.

[4] Si’hot Moussar, maamar 23, p. 98.