« Bénir D.ieu » est généralement perçu au sens figuré. Lorsque l’on traduit le début d’une bénédiction par : « Béni sois-Tu, Eternel notre D.ieu », on a tendance à voir ici une « trahison » de l’idée originale. 

Nous savons bien en effet que c’est de D.ieu seul qu’émanent toutes les faveurs de ce monde. Dire d’un homme qu’il est « béni », c'est dire qu’il mérite un flux de bienfaits venu d’En-Haut, et que D.ieu intensifie à son égard le torrent de bontés qu’il déverse sur le monde. « Bénir D.ieu » ressemble donc à un impossible paradoxe. 

C’est pourquoi il paraît convenable de nuancer la notion de bénédiction adressée à D.ieu ; contrairement à celle accordée à l’homme, la « bénédiction de D.ieu » serait davantage une forme de louange, dans laquelle on exalte le Créateur en cela qu’Il est l’unique « source de bénédiction ». Car « Baroukh », d’un point de vue grammaticale, peut également signifier « le Bénisseur » par excellence, ou encore la « Source de bénédictions ».

Cette approche, si elle est convenable, ne satisfait cependant pas à tous les niveaux.

Mieux avant qu’après

C’est dans notre paracha que l’on apprend l’obligation de réciter des actions de grâce après un repas : « Tu mangeras, tu te rassasieras et tu béniras l’Eternel ton D.ieu pour la bonne terre qu’Il t’aura accordée » (Dévarim 8, 10). Or, si ce verset nous renseigne quant au Birkat haMazon prononcé après le repas, qu’est-ce qui nous indique qu’il faille également dire une bénédiction avant de manger ? C’est le Talmud qui pose cette question (Bérakhot 35/a et 48/b), et qui y répond par ces mots : « Si déjà lorsque l’homme est rassasié, il doit bénir D.ieu, ne le doit-il pas à plus forte raison lorsqu’il est encore affamé ? ».

Ce raisonnement a fortiori, comme le montre Rachi, s’explique de la manière suivante : si l’on est tenu de remercier D.ieu de nous avoir rassasiés, il va donc sans dire que l’on doive encore plus Le bénir, au moment où l’on s’apprête à assouvir notre faim par les créations qu’Il met à notre disposition.

Or si l’on suit nos premières conclusions, ce raisonnement paraîtra incohérent. En effet, à partir du moment où « bénir D.ieu » signifie Le remercier pour Ses bienfaits, il semble donc logique qu’il faille Le bénir après être rassasié. Mais avant que l’on n’ait pris son repas, rien ne semble justifier un remerciement. Pourtant, le Talmud semble dire exactement l’inverse : il est plus logique de bénir D.ieu avant d’avoir mangé qu’après !


« Mon fils, bénis-Moi »

Ceci nous amène à réviser notre première approche de cette notion de bénédiction.
Dans le commentaire de Rabbénou Bé’hayé sur notre paracha, nous pouvons découvrir certains éléments de réponse, fidèles à une approche, cabalistique, que nous tenterons modestement de traduire à notre niveau.

Dans ses explications, Rabbénou Bé’hayé écrit notamment : « Selon l’approche de la Cabale, ‘Tu béniras l’Eternel ton D.ieu’ signifie que la bénédiction n’est pas seulement destinée au profit de l’homme, ni ne se résume à une simple louange adressée à D.ieu. Car elle est en fait une expression d’ajout et de recrudescence (…) car nos Sages disent explicitement que ‘le sacré a lui aussi besoin d’une bénédiction’. Dans le traité Bérakhot (7/a), on attribue également cette parole à D.ieu : ‘Ichmaël, Mon fils, bénis-Moi !’ (…) ». Il n’y a dès lors plus de doute : prononcer une bénédiction signifie bien « bénir D.ieu » !… 


Le Maguen David – l’étoile à double sens

Cette difficile notion peut s’expliquer comme suit : l’homme fut créé à « l’image de D.ieu », dont la signification peut se résumer par le fait que l’homme influe et exerce un pouvoir sur le monde à l’image de D.ieu – ou plus précisément à l’image du Nom divin d’« Elokim », détenteur de tous les pouvoirs. Par ses actes, l’homme a lui seul ici-bas le pouvoir d’orienter les mondes, supérieurs et inférieurs, de les élever ou de les réduire spirituellement. A cet égard, le serpent du Gan Eden avait dit à ‘Hava : « Vous serez alors comme Elokim » – c'est-à-dire « Vous créerez des mondes » (Rachi).

En conséquence, le principe de bénédiction – flux de bienfaits venant d’En-Haut – doit être reformulé différemment : il se présente en fait comme la réponse, ou encore le corollaire direct, de la bénédiction formulée par l’homme. L’homme bénit le Ciel à proprement parler – c'est-à-dire qu’il influe sur les Mondes célestes par sa parole et ses kavanot – et en retour, le Ciel envoie comme en écho le bien et l’abondance. C’est donc bien la bénédiction de l’homme, en tant qu’énoncé verbal, qui suscite la bénédiction céleste, en tant que faveur envoyée depuis le Ciel.

Et si bénir ne se résume pas à un simple remerciement adressé à D.ieu, mais se présente davantage comme le déclencheur d’un processus vertical à double sens, le raisonnement du Talmud évoqué plus haut prendra alors tout son sens. Car en effet, « si déjà après être rassasié » – c'est-à-dire après qu’il a déjà joui des bienfaits du Ciel – l’homme est tenu de formuler une bénédiction, à plus forte raison devra-t-il le faire avant d’avoir mangé, c'est-à-dire au moment où il convient le plus de susciter un flux bienfaiteur du Ciel au moyen d’une bénédiction…

On peut dès lors avancer que « bénir D.ieu » puisse s’entendre au sens quasiment propre, dans la mesure où l’homme envoie vers le Ciel, par le souffle de ses mots, une poussée favorable qui suscitera à son tour les bienfaits venus d’En-Haut.