Rétrospectivement, je crois que la première fois que j’ai vraiment ressenti la fête de ‘Hanouka, c’était cette année-là, et depuis lors, ‘Hanouka n’est plus pareil pour moi.

Vous savez quoi, toute ma vie n’est plus la même. À l’âge de 19 ou 20 ans, je me suis rendu à New York pour étudier à la Yéchiva.

Lors d’un jour de ‘Hanouka, alors que la neige s’accumulait sur les trottoirs et s’amoncelait sur les rebords des fenêtres, je me retrouvai avec un ami au domicile d’un Roch Yéchiva très respectable et très célèbre aux États-Unis qui nous avait invités, nous les Israéliens, qui recherchions un peu la chaleur d’un foyer. Nous étions invités chez lui, pour une fête de ‘Hanouka privée.

Je n’oublierai jamais cette soirée-là et j’aimerais tellement vous faire partager mes sentiments !

Nous étions deux jeunes hommes. Très Israéliens, et très gênés, nous sommes arrivés chez le Roch Yéchiva qui avait grandi en Israël et connaissait vaguement les parents de mon ami, ce qui lui permit de comprendre la situation, de se libérer de toutes ses occupations pour nous inviter à un repas du soir festif confectionné par son épouse la Rabbanite.

Nous nous sommes rencontrés au Beth Hamidrach de la Yéchiva qu’il dirige pour la prière de Min’ha. À l’issue de la prière, nous nous sommes présentés au Roch Yéchiva, tremblant de respect, et nous l’avons accompagné chez lui. Comme nous étions des élèves de Yéchiva, nous avions déjà rencontré des Raché Yéchiva dans notre vie, et nous avons tenté de nous faire les plus petits possible. Nous savions que nous ne pourrions échapper à notre triste sort et que, très bientôt, il nous faudrait expliquer la Halakha qui stipule que l’allumage constitue la Mitsva, et nous préférâmes nous réfugier dans le silence, plutôt que de voir notre fin approcher. Nous fûmes pourtant fort surpris. Le Roch Yéchiva se dirigea à pied vers sa maison presque en dansant. Il s’intéressa vraiment à nous et comprit très rapidement qu’il pourrait garder les « Pilpoulim » de Halakha pour une autre occasion. Nous ressentîmes, en dépit du froid terrible, que nous avions rencontré quelqu’un qui s’intéressait vraiment à nous.

Après avoir marché pendant dix minutes, nous arrivâmes chez lui.

La Rabbanite attendait déjà dehors, et elle nous accueillit avec une joie manifeste.

Nous n’avions pas encore compris pourquoi la Rabbanite attendait dehors, dans le froid américain, et elle s’exclama dans un anglais joyeux : « Oh, Daniel, c’est super de les avoir amenés ! »

Nous ne réussîmes pas à ouvrir la bouche, la Rabbanite se tourna vers nous et s’adressa à nous dans un hébreu lourdement accentué : « Vous savez, tous les invités de mon Dany sont tellement intéressants, tellement sympathiques. Allez, entrez pour que vous ne preniez pas froid. »

Plus de trente ans se sont écoulés depuis, mais je sens encore le rouge qui enflamma mes joues alors. Je ne peux vous décrire mon embarras. Je baissai mon regard au sol et priai pour que le sol m’engloutisse. Comment l’appelait-elle "Daniel" devant deux jeunes élèves de Yéchiva ? Le Roch Yéchiva voulait certainement mourir de honte. Maître du monde, regarde ce que les gens vivent ici. Non seulement sont-ils en exil, mais ils doivent aussi subir de telles humiliations !

Alors que je réfléchissais à un moyen de m’évader de cette maison chaleureuse, je remarquai que non seulement le Roch Yéchiva n’était pas embarrassé, mais sa gaieté naturelle ne faisait qu’augmenter. Il s’adressa à nous avec un large sourire et dit : « C’est la Rabbanite Sherry, c’est elle l’authentique Roch Yéchiva, c’est la maman de la Yéchiva, elle a le privilège d’être vraiment comme Sarah, Rivka, Ra’hel et Léa réunies. Vous êtes de jeunes Ba’hourim, vous arriverez bientôt à l’âge de vous marier, je vous souhaite de trouver également une femme aussi vertueuse. Il n’y a qu’une seule méthode pour le mériter : les prières. Seulement les prières. »

Le Roch Yéchiva se retourna pour enlever sa parka et je ne pus me retenir : « Regarde ce que c’est, les Américains », dis-je à mon ami. Je n’avais pas réussi à intégrer ce que j’avais vu, mais le prétexte « américain » était un prétexte qui répondait à un bon nombre de questions, et je l’employai à tort et à travers.

Très vite, nous avons compris qu’il serait profitable de nous habituer à cette nouvelle situation. Si nous pensions que le Roch Yéchiva devait se sentir mal à l’aise de la scène devant son domicile, nous n’avions encore rien vu. Il s’avère que ce n’était que le début. L’histoire dans son intégralité se dévoila peu à peu.

J’étais un jeune homme à l’époque, j’ai mûri depuis, mais je n’ai jamais vu de couple - certainement pas de l’âge du Roch Yéchiva et de la Rabbanite - qui se sentent comme en plein Chéva’ Brakhot.

Dès l’instant où il entra chez lui, la Rabbanite ne le quitta pas d’une semelle. Lorsqu’il alla dans la chambre enlever son manteau, elle le suivit pour l’aider en apportant la boîte de son chapeau, tout en l’assénant de questions sur la journée écoulée : « Dany, comment le cours s’est-il passé ? Tu t’es senti bien ? Tu as réussi à leur expliquer ce que tu voulais ? »

Le Roch Yéchiva lui répondit avec une patience infinie : « 90%, Sherry. Pas tout. Je n’ai pas réussi à tout transmettre. Mais ce que j’ai réussi à dire, c’était très bien. »

Et elle poursuivit : « Que s’est-il passé, Dany, comment ça se fait que tu n’as pas eu le temps ? Encore une fois, quelqu’un a cru être plus intelligent que toi ? On t’a de nouveau posé des questions stupides ? Hé, Dany, je crois que tu dois remettre en place ces petits rigolos. Tu leur donnes trop d’assurance. Fais-leur un peu la fête, Dany. Ne t’inquiète pas pour eux. Qu’est-ce que ça veut dire, de retarder le cours ?! »

Le Roch Yéchiva sourit et répondit avec une tendresse infinie : « Ne te mets pas en colère contre eux, Sherry. Cette fois-ci, il n’y a pas eu de questions qui m’ont retardé, la Souguia est simplement complexe, et j’avais besoin de temps pour leur expliquer. »

Satisfaite, la Rabbanite répondit : « Ok. Tu sais ce que du dois faire, c’est toi le chef, allez, mangeons quelque chose. J’ai préparé aujourd’hui de la nourriture délicieuse. »

« Hé les amis », s’adressa soudain la Rabbanite à nous, deux amis mi-passionnés, mi-enchantés de la conversation tenue entre les deux : « avez-vous entendu aujourd’hui le cours de mon Dany ? » Il s’avère que ce n’était pas une question à laquelle elle attendait une réponse, car la Rabbanite poursuivit sur-le-champ : « C’est vrai qu’il est le Numéro 1 ? C’est l’homme le plus intelligent que je connaisse au monde ! »

Elle l’observa à nouveau avec admiration, et nous ne savions pas comment nous intégrer à cette scène. Nous, des Ba’hourim d’Erets Israël, connaissions le Roch Yéchiva comme un grand érudit, un Matmid et un vrai Tsadik, admiré par tous les géants de la génération. Il avait l’air d’appartenir à un autre monde. Tout était bien sûr dans les règles de la Halakha, non, Méhadrin ! Mais c’était encore un monde tout nouveau pour nous. Nous n’avions jamais observé de relations de couple aussi saines. Nous pensions que ça ne pouvait pas coller à l’image de la vertu et la constance dans l’étude du Roch Yéchiva.

Mais nous faisions erreur, wouah, combien nous étions dans l’erreur !

Nous prîmes place pour un repas à table au milieu de la grande cuisine. Ma tête tournait à toute allure. Sur le feu étaient disposées au moins 5 casseroles et les fours travaillaient à plein feu. Nous remarquâmes que pour le Rav et la Rabbanite, c’était tout à fait naturel. Nous comprîmes que chaque jour dans cette maison était une fête. La Rabbanite sortait tous les jours le service luxueux, disposait la table comme un jour de fête, et apporta un nombre infini de casseroles. Il y avait une atmosphère chaleureuse et agréable dans ce foyer. C’était un nid douillet d’amour et de fraternité, de paix et de sérénité.

« Vous savez, les amis », poursuivit la Rabbanite après avoir procédé à l’ablution des mains et mangé des petits pains avec une grande variété de salades posées à table, « lorsque mon Dany va donner cours, je suis à la maison, et je récite quelques Téhilim pour lui. Il prend tellement à cœur s’il n’arrive pas à expliquer ce qu’il veut, il rentre tellement malheureux de la Yéchiva, que j’ai vraiment pitié de lui. Je demande au Saint béni soit-Il de l’aider à bien expliquer, ou au moins qu’il pense avoir bien expliqué et estime avoir été compris », nous confia-t-elle tout en regardant le Roch Yéchiva. C’est ce qu’on pourrait appeler de l’humour interne.

Bien que tentant de tourner toute leur attention vers nous, ils ne réussirent pas à cacher le lien remarquable qui les unissait. L’atmosphère agréable qui régnait entre eux, le souci profond et la l’attention mutuelle qu’ils se portaient, de manière naturelle et fluide, légère et agréable, nous captiva.

Son Dany, un Juif qui avait depuis longtemps franchi les 70 ans, était le centre de son existence. Il était tout son monde. Même si elle ne savait pas exactement ce qu’il enseignait, et comment ça marchait là-bas, mais de son point de vue, ce que son Dany faisait était le mieux possible…

Le repas, intervenu après une longue période au cours de laquelle nous n’avions pas mangé de nourriture faite maison, a été inoubliable. Le Saint béni soit-Il avait béni les mains de la Rabbanite et, à la fin du repas, au cours duquel nous avions pris au moins deux tailles, la Rabbanite nous annonça qu’elle voulait nous raconter « le miracle de ‘Hanouka de Dany et moi ».

« Il me semble, dit-elle, que cela va beaucoup vous intéresser. »

Disons qu’aucune limousine ne nous attendait dehors pour nous conduire nulle part, alors nous nous mîmes à l’aise sur nos chaises et nous écoutâmes l’histoire qui changea notre vie.


Le chèque qui fit naître un Chiddoukh

« J’étais fille unique, commença la Rabbanite, mes parents possédaient une immense firme de médicaments qu’ils dirigeaient ensemble. Lorsque je suis née, maman décida de quitter son travail et de se consacrer à élever sa princesse. Elle me consacra vraiment sa vie. Je grandis vraiment comme une princesse, entourée de beaucoup d’amour et de dévouement dans une famille unie et chaleureuse. Tout était parfait. Le jour où j’ai fêté mes 17 ans, les résultats des examens arrivèrent. Maman avait contracté une maladie rare et inguérissable. Papa décida de ne pas renoncer. Il rassembla tous les scientifiques de sa société et décida d’investir toutes leurs connaissances et les ressources de la société pour lui trouver un remède.

Ils tentèrent tout, dépensèrent d’énormes sommes, passèrent des milliers d’heures, mais aucun médicament ne fut trouvé. Sa situation se dégrada progressivement. Au début, elle fut paralysée à la main, ensuite aux jambes, puis à tout le corps. Papa quitta le travail, moi, mes études, et nous l’accompagnâmes à la maison pendant toute cette période de déclin… Cela prit quelques mois, mais maman dépérissait peu à peu, jusqu’à ce qu’elle rende l’âme à son Créateur. Nous restâmes, moi et papa, seuls au monde. Brisés. Nous ne savions pas comment poursuivre à partir de là.

Pendant les Chiva’, tout le monde vint nous réconforter. J’étais seule dans une chambre, la plupart des paroles me passaient au-dessus de la tête. Parfois, je préférais m’enfermer dans la chambre et ne pas devoir affronter les questions indiscrètes qu’on me posait. Un jour, papa m’appela. Un ami de longue date d’Israël était venu spécialement pour le réconforter et voulut aussi me réconforter. Il avait un visage bienveillant, il me consola et je l’entendis dire à papa qu’il reviendrait à l’issue du Chabbath après les Chiva’ pour avancer dans l’affaire.

Le Motsaé Chabbath, je réalisai que c’était un ami proche de papa, qui était à l’époque le Gabbaï de la Yéchiva de ‘Hévron en Erets Israël. Il arriva une demi-heure après l’issue du Chabbath, avec un grand sac, et papa se hâta de sortir le carnet de chèques et d’inscrire un chèque de 18 000 dollars. C’était une somme énorme, insaisissable. Comme un million de dollars d’aujourd’hui, ou même plus.

Papa lui fit un signe et le Juif sortit de son grand sac des photos des élèves de la Yéchiva. Je compris alors que papa lui avait demandé de me trouver un Chiddoukh. Papa voulait une descendance, et comme il venait du monde des affaires, il était très concentré sur son but. Nous regardâmes les photos des jeunes garçons, et, soudain, j’aperçus mon Dany. Il brillait parmi les photos en noir et blanc, comme si le Saint béni soit-Il avait sorti le soleil de son écrin. Je voulais ce garçon.

L’ami de mon père hésita un peu : « C’est un Ba’hour super, parfait, dit-il, mais le problème c’est qu’il est un peu vieux. Il vient de fêter son 28ème anniversaire et tu n’as que 18 ans. »

Je dis à mon père que son âge m’importait peu. Je voulais le rencontrer.

Papa sourit. « Il y a juste un petit problème, il y a encore deux parties. Le jeune homme et moi. Ce jeune homme devra gérer mon affaire, je veux d’abord voir s’il est compatible, fiable et s’il a les capacités de relever cette mission, et alors si toi et moi nous voulons, voyons si le jeune homme est intéressé. »

Des années plus tard, Dany me raconta qu’il était un jeune homme âgé, qui n’avait pas trouvé d’épouse adaptée, et ne savait pas quoi faire. Lorsque le délégué téléphona à la Yéchiva, et lui raconta toute l’histoire, il consulta son Roch Yéchiva. Il avait des hésitations. La différence d’âge, les différences de mentalité, mais surtout il hésitait en raison de la condition irrévocable de papa : la disposition à diriger avec lui l’entreprise familiale. Dany voulait étudier, et non entrer dans les affaires.

Le Roch Yéchiva entendit les hésitations, fit quelques appels téléphoniques et décida de tenter ce Chiddoukh. « Cette jeune fille a de nombreuses vertus, c’est le plus important. Quant à l’étude, dans la voie où l’homme veut aller, on l’y conduit. S’ils voient que tu veux vraiment étudier, tu verras que ça s’arrangera. »

En bref, après des recherches transatlantiques de la part des trois côtés - moi, papa et le jeune homme - et quelques embûches ici et là, deux mois après la mort de maman, Dany arriva aux États-Unis.

Papa alla le chercher à l’aéroport et le conduisit à la Yéchiva de Mir à Brooklyn. Dany nous avait dit que, pendant la période des rencontres, il voulait être à la Yéchiva et nous convînmes avec la Yéchiva de lui donner une chambre confortable et tout le nécessaire. Papa était un grand donateur de la Yéchiva de Mir, et le directeur cherchait une occasion de lui faire une faveur, et Dany fut très bien traité. Je me souviens avoir attendu papa à la maison, très curieuse. Je voulais entendre ce qu’il pensait de lui. Lorsque papa rentra à la maison, je vis qu’il était très satisfait. Il me dit : « On peut compter sur toi. Il est vraiment parfait. »

Nous nous rencontrâmes plusieurs fois, et j’eus le bonheur de découvrir qu’il était bien plus que ce je pensais. Il était impressionnant, intéressant et intelligent, avec une sensibilité particulière, un sens de la moralité et animé de la crainte divine, étudiait avec constance, et aimait étudier plus que tout. C’était tout son monde. C’est ce qui l’intéressait vraiment.

Il m’expliqua le monde dans lequel il évoluait, sa vie, son étude. Il me dit aussi, parvenant bien mal à dissimuler sa tristesse, qu’il comprenait devoir quitter l’étude qu’il aimait tant, puisque c’est ce qui avait été convenu avec le Chadkhan (entremetteur) avant son arrivée en Amérique. Mais malgré tout, si seulement il pouvait rester dans le monde de l’étude ! Rester avec sa Guémara. L’amour de sa vie. Mais l’essentiel de la vie, dit-il, est de faire la volonté divine à chaque instant, et s’il est arrivé dans cette situation, c’est la voie qu’il doit suivre.

Je ne répondis pas. J’étais une jeune fille américaine qui avait grandi avec une cuillère en or en bouche ! Je voulais un mari qui réussisse, un businessman, qui ramène beaucoup d’argent à la maison. Je perçus sa douleur, mais je me dis que ça allait passer. Dany comprendrait les affaires et verrait qu’il était possible d’étudier le Daf Hayomi, de travailler dur et d’être un excellent Juif. Un jeune homme doué comme lui réussirait certainement très bien dans les affaires, et oublierait très vite ses rêves anciens pour développer de nouveaux rêves.

J’expliquai juste à papa que, selon moi, il était préférable d’éviter d’aborder le sujet du travail jusqu’après les fiançailles, car cela peinait Dany, et je voulais qu’il soit heureux.

Alors, nous célébrâmes les fiançailles, et papa, tout heureux, lui acheta de beaux cadeaux. Une montre en or fabriquée à la main par une société suisse, des boutons de manchettes en diamant de Cartier, un stylo rare de la marque Mont-Blanc, et tout ce que l’argent peut acheter en Amérique. Papa savait aussi qu’il aimait étudier, il commanda une impression spéciale du Chass d’un mètre de haut, et me demanda même de choisir la couleur des volumes, pour qu’elle soit adaptée au salon que je projetais d’acheter. »

Au milieu de son récit, la Rabbanite montra du doigt la bibliothèque du salon, et nous vîmes le Chass d’une taille impressionnante avec des volumes de couleur particulière. Croyez-moi, vous n’avez jamais rien vu de tel.

« Papa et moi, poursuivit la Rabbanite, ne fûmes pas surpris d’apprendre que, de tous les cadeaux des fiançailles, Dany était surtout emballé par les livres. Il remercia bien sûr pour tous les cadeaux, mais se mit immédiatement à parler des livres. Combien ce cadeau était remarquable, combien il était agréable d’étudier dans des Guémarot neuves, à quel point Rachi était écrit en grand et clairement, la belle écriture, tous les commentateurs figuraient dans le même volume et il n’était pas nécessaire de chercher… En gros, nous avons compris qu’au moins un cadeau lui avait vraiment plu, et nous étions très contents de le voir satisfait.

Papa voulait que Dany entre aussi vite que possible dans les affaires, et plus la date du mariage approchait, plus papa lui présentait des employés de sa société. Tout le monde l’apprécia et l’admira. Ok, rien d’étonnant à cela. Tout le monde savait que Dany serait en réalité le boss, et tout le monde voulait trouver grâce à ses yeux, mais ce n’est pas seulement ça, mon Dany fascinait vraiment chaque personne qu’il rencontrait.

À chaque fois que papa rentrait de telles rencontres, il me disait avec enthousiasme : c’est un génie. Il saisit les choses en quelques instants. Il sait de suite ce qu’il faut faire. Il a un esprit brillant.

Mais lorsque je parlais à Dany, je vis immédiatement que ça ne l’intéressait pas vraiment. Il allait avec papa parce qu’il y était obligé. Il ne voulait pas vraiment y être. Je sentais d’après sa voix ce qui l’intéressait vraiment, et ce qu’il faisait uniquement par obligation. Papa l’avait aussi remarqué, et pensa que Dany redoutait de se lancer immédiatement à un poste de responsabilité dans la société, et avait décidé de se créer un rôle particulier pour le début.

Mais je connaissais la vérité… »

La Guémara en larmes

« Notre mariage a eu lieu juste avant ‘Hanouka, et le dernier Chéva’ Brakhot a eu lieu un mardi après-midi, la cinquième bougie de ‘Hanouka. Papa avait convenu avec Dany qu’immédiatement après les Chéva’ Brakhot, il le conduirait en voiture aux bureaux de la société, pour qu’il commence à se familiariser avec les affaires, avant le début des vacances de la nouvelle année civile.

La veille, Dany tenta à nouveau d’aborder le sujet avec moi. Peut-être y aurait-il une formule qui lui permettrait de rester avec ses Guémarot, mais je savais que ce n’était pas possible. Il ne pouvait continuer à étudier après le mariage. Tout d’abord, parce qu’il s’était engagé à entrer dans les affaires avec papa, et papa avait accepté ce Chiddoukh à cette condition. Deuxièmement, on ne pouvait pas faire un tel coup à mon père. Il avait rêvé toute sa vie d’avoir quelqu’un qui suive ses traces, et personne d’autre ne pouvait jouer ce rôle que mon ‘Hatan. De plus, toutes mes amies auraient un mari qui travaille, qui réussit et gagne de l’argent, et moi - bien que nous ayons suffisamment d’argent même si Dany ne travaillait pas -, qu’est-ce que j’aurais ? Un mari qui étudie ? Je n’acceptais pas cette idée !

Je tentai d’être une bonne épouse. Je le consolai réellement, de tout cœur. « Danylé, lui dis-je. Ça prendra un peu de temps, mais tu t’habitueras. Tout va bien. Tous les débuts sont difficiles. »

Dany ne voulait pas briser l’ambiance et me sourit un peu. Mais je savais que ce n’était pas son vrai sourire.

Il alla au salon, se dirigea vers les grandes Guémarot, en sortit une qui me paraissait particulièrement grande, et me dit : « Sherry, si demain, je les quitte, alors laisse-moi m’en séparer. Je veux rester un peu avec elles, peut-être la dernière fois sans responsabilité. Seuls moi et elles. »

J’acceptai avec joie.

Il s’assit et étudia, et moi, pendant ce temps, je lui préparai ses habits pour son premier jour de travail. Je lui repassai une chemise bleu clair de luxe. Je lui préparai une cravate assortie et lui sortis de l’armoire le costume le plus beau que je lui avais acheté. Que tout le monde voie qui était mon Dany.

J’attendis qu’il finisse, et, pendant ce temps, j’allais me reposer un peu. J’étais, semble-t-il, très fatiguée, car je m’endormis pour quelques heures. Je me réveillai au milieu de la nuit. Il était environ trois heures du matin. Dany n’était pas au lit, la lumière était allumée au salon et je me levai, troublée, en direction du salon.

Je vis Dany devant son immense Guémara, sa tête posée sur la Guémara - et il dormait. Je voulais le réveiller et lui dire d’aller dormir au lit. Mais en m’approchant, je vis que la page de Guémara était totalement mouillée.

Lorsque je vis ses yeux, je compris.

Dany, que je voulais tellement épouser, dont je m’étais promis que je ferais tout pour rendre heureux, avait pleuré toute la nuit. Pleuré ensemble avec son immense Guémara.

Je savais très bien pourquoi il avait pleuré. D’après l’état de la Guémara, je compris qu’il avait versé beaucoup de larmes. Je ressentis soudain d’énormes regrets. Je me dis : que lui fais-tu ? Pourquoi lui fais-tu ça ? Comment peux-tu accepter que ton mari soi si triste ? Regarde comment il s’est endormi dans une sombre tristesse sur sa Guémara. Tu voix que c’est sa vie, laisse-le !

Mais je n’en étais pas capable.

Il avait promis. Et papa, et les copines, et tout. Ce n’était pas envisageable.

***

Le dernier Chéva’ Brakhot fut la plus belle et la plus grande fête de toutes.

Il se déroula dans la synagogue centrale du quartier, tout à côté de chez nous. C’était une fête de ‘Hanouka à laquelle on intégra des Chéva’ Brakhot. Toutes les familles de notre communauté y participèrent, soit plusieurs centaines de personnes.

Papa, debout, avec émotion et une grande fierté, présenta Dany à tout le monde. Et bien entendu, il lui offrit la parole.

Vous savez certainement que mon Dany est un excellent orateur. C’est un orateur né. Lorsqu’il prend la parole, même les oiseaux se taisent. Il a une superbe rhétorique, et il captive toujours ses auditeurs.

Mais alors, Dany ne savait pas si bien parler anglais, mais je comprenais son hébreu, globalement mieux que tout le monde. Nous avons alors décidé que Dany parlerait en hébreu et que je le traduirais en anglais.

C’était assez drôle. Au début, tout le monde rit, sans écouter vraiment. Mais par la suite, la tendance s’inversa.


Le rêve de Yéhouda Hamaccabi

Dany commença son discours sur un ton dramatique : « Tout le monde a entendu parler ici de Yéhouda Hamaccabi qui a vaincu les Grecs. Vous avez certainement entendu parler de la bataille de Beth ‘Horon qui avait réussi de manière exceptionnelle et avait conduit le peuple juif à s’unir derrière lui, mais je suis sûr que vous n’avez pas entendu parler du rêve de Yéhouda qui l’avait secoué avant de se lancer dans cette célèbre bataille. »

Tout le monde était tendu. Des Talmidé ‘Hakhamim étaient présents, des chercheurs, des professeurs, personne n’avait entendu parler de ce rêve dramatique. Même les femmes qui bavardaient tout le temps cessèrent de parler et se concentrèrent complètement sur le discours.

« Vous savez, poursuivit Dany, que celui qui lit le livre des Maccabim ne comprend pas comment Yéhouda était sorti pour livrer bataille. Ils étaient très peu nombreux, pas entraînés, sans armement, ayant faim et étant fatigués, mais leur problème principal était qu’ils manquaient de confiance en eux. Ils étaient persuadés que sortir en guerre était un suicide garanti. Cela s’apparentait plus à une démarche rebelle insensée qu’à une démarche militaire stratégique. Les soldats étaient amers et en colère contre la direction : "Qui a besoin de ça ? C’est une pure folie ! On nous conduits à une mort certaine ! On ne peut combattre contre le monde entier", entendait-on des voix dans le camp. Certains soldats avaient exploité l’opposition qui s’était constituée à des fins pratiques : "Yéhouda, fournis-nous de la nourriture normale, et ensuite tu pourras nous parler de victoires contre des peuples entiers."

Et là, Dany précisa, intervint le rêve de Yéhouda Hamaccabi. Écoutez ce qu’il s’est passé.

Il entendit les voix, vit le sentiment d’abattement, ressentit la faim et la fatigue et décida de repenser sa stratégie.

Il comprit qu’avec de tels soldats, il était impossible de toute manière de gagner la guerre, et il réfléchit à une possibilité de se rendre en échange d’une amnistie. Yéhouda était très fatigué et très frustré, et tout en réfléchissant à ces pensées de lever le drapeau blanc, il s’endormit.

Il s’endormit et fit un rêve.

Il se vit sortir de la grotte en direction de ses soldats, et leur annoncer d’une voix forte : "Les amis, vous avez raison. J’ai fait une erreur. L’histoire est finie. Nous ne pouvons combattre dans cet état des choses. Il est impossible de gagner. Nous n’allons pas au suicide. Si le Saint béni soit-Il veut nous sauver, Il trouvera le moyen. Nous avons fait notre Hichtadlout, déployé les efforts nécessaires, plus que cela, nous ne pouvons plus. À partir de maintenant, chacun est libre de rentrer chez lui. Il vaut la peine de vous presser, avant l’arrivée des mécréants."

Nous nous rendons !

Les soldats se dispersèrent rapidement dans toutes les directions. Ils disparurent pour sauver leur vie. Il prit le cheval, annonça la soumission, arriva à arracher une amnistie aux Grecs et rentra à la maison.

La nouvelle se répandit rapidement : Yéhouda Hamaccabi a dispersé l’armée. Il est vaincu. La révolte est finie.

Il pense avoir pris la bonne décision. Il a évité des effusions de sang et arrêté cette démarche dangereuse et dénuée de chance de la rébellion.

Arrivé chez lui, il est sûr d’être reçu comme un homme éminent, un homme ayant évité une guerre et une effusion de sang. Mais il est surpris. À chaque endroit où il se rend, il est accueilli sur une note aigrie. Même ses enfants le regardent avec une mine austère. Une sorte de profonde déception, énorme, est présente en permanence. Elle devient le fond de ses expériences de la vie.

Il n’arrive pas à le comprendre. Qu’a-t-il fait de travers ? Pourquoi tout le monde ressent-il un tel ratage ? Où ai-je fait erreur ? Qu’attend-on de moi, que je crée l’anarchie ? Que je manque de responsabilité ?

Il a l’impression qu’il existe un secret, que tout le monde connaît autour de lui, et que lui seul ne parvient pas à découvrir.

Et dans son rêve, il entend soudain une voix forte : "Yéhouda, tu es un dirigeant ! Un dirigeant, tu ne te rends pas à l’évidence. Tu crées l’évidence. En tant que dirigeant, tout le monde attendait de toi que tu joues ton rôle. Ils attendaient de toi que tu crées une nouvelle donne. Une donne dans laquelle la victoire devient possible, par le fait que tu crées un nouvel état d’esprit, un nouveau discours, parmi les soldats combattants. Que tu les connectes à l’idée de la victoire. C’est la différence entre toi et eux. Ils se conduisent en fonction de la situation existante, tandis que toi, le leader, tu dois gérer les choses selon la vision de liberté qui règne ton cœur - le cœur du dirigeant.

Mais tu t’es soumis. Plutôt que de les diriger, tu t’es joint à eux. Tu es devenu comme eux. Tu as accepté de te soumettre à la réalité, tu as accepté de renoncer à l’esprit. À la vision. Au courage. À tout ce que tu aurais pu et dû créer en tant que dirigeant. Le dirigeant est le miracle. Tu as échoué. Ton échec est l’échec de tous. Lorsque tu as baissé les bras, tout le monde t’a suivi.

Tu aurais pu être le miracle, mais tu as renoncé. Tu as échoué, Yéhouda.

Échoué…"

Alors que ce mot « échoué » résonnait encore à ses oreilles, Yéhouda se réveilla, épouvanté.

Il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, et quelques instants seulement s’écoulèrent avant qu’il ne comprenne que c’était uniquement un rêve.

Il respira, soulagé.

Il prit une profonde inspiration et à ce moment-là, il sut exactement ce qu’il devait faire. C’était le moment décisif de la révolte, le moment lumineux. Le moment où l’esprit lui est revenu, a rempli sa personnalité, et s’est diffusé rapidement autour de lui, jusqu’à la victoire écrasante.

Il se rendit à toute allure à l’extérieur, et se mit à rugir : "Que les partisans d’Hachem me rejoignent ! Tout le monde ici, venez ici, rassemblez-vous ici."

Le public des Chéva’ Brakhot était passionné. Les femmes se mirent à pleurer.

Dany sortit un papier de sa poche écrit à la main et me demanda de le traduire. « Je voudrais vous lire, mot à mot, le discours de Yéhouda Hamacabbi avant qu’il ne se lance dans la bataille de Beth ‘Horon :

"Il est facile qu’un grand nombre soit remis entre les mains d’un petit nombre, car le Ciel n’est pas freiné pour sauver un grand nombre ou un petit, la victoire de la guerre ne dépend pas d’un nombre important de soldats, car la bravoure vient du Ciel. Ils s’approchent de nous avec arrogance et malveillance pour nous effrayer, nous, nos femmes et nos enfants, et nous couvrir de honte, mais nous combattons pour notre esprit et notre Torah. Il les vaincra, et vous, ne les redoutez pas ; lorsqu’il aura fini de parler, il foncera sur eux soudainement, Saron et son camp seront vaincus."

Vous comprenez mes amis ce qu’il s’est passé ici ? demanda Dany. Comprenez-vous comment des miracles ont lieu ? Comment le miracle de ‘Hanouka a eu lieu ? À partir d’un Juif ! Un Juif qui a compris qu’il était un dirigeant. Un Juif qui a décidé de créer pour ses soldats les conditions pour créer une nouvelle donne. Un Juif qui a décidé de ne jamais se soumettre aux voix de la faiblesse et de l’abattement, qui tentent de briser son rêve. Le rêve de sauver "notre esprit et notre Torah" de son peuple.

Et c’est ainsi qu’eut lieu le miracle. C’est ainsi qu’un miracle est formé.

Chaque personne est un dirigeant. Chacun est le dirigeant de sa vie privée. Un dirigeant qui doit manœuvrer entre les voix intérieures qui sont en lui. Les voix des plaintes et des récriminations, du doute et de la faiblesse, les voix du cynisme et de l’étroitesse d’esprit. Toutes les voix qui tentent d’étouffer la voix du dirigeant. Celle qui sait exactement ce qu’il doit faire. La voix de Yéhouda Hamaccabi.

Si cette voix se soumet aux voix « de la réalité », elle devient empreinte de douleur, de frustration et de déception infinies. C’est une voix qui vous poursuivra toute votre vie et vous rappellera que vous avez échoué. Au lieu de diriger - vous avez été dirigés.

Quel gâchis, quelle déception, quelle douleur… »

Et Dany de conclure : « Je suis nouveau dans ce pays et vous m’avez si bien accueilli, alors je voudrais vous bénir de tout cœur : peu importe votre rêve, mais s’il vient des profondeurs de votre âme - n’y renoncez pas. Soyez des dirigeants. Soyez le miracle de votre vie, soyez le miracle d’autres personnes. L’essentiel : ne renoncez pas. Ne vous soumettez pas !! »

Tout le monde essuya des larmes et papa était dans tous ses états. Il le prit longuement dans ses bras, et on pouvait voir qu’il regrettait fortement l’absence de maman.

Ce discours fut commenté dans tout New York. Sachez que plus de quarante ans se sont écoulés depuis lors, et jusqu’à aujourd’hui, je reçois des messages liés à ce discours. Jusqu’à aujourd’hui, les gens me disent que leur vie a changé après ce discours. C’était tellement fort. Jusqu’à aujourd’hui, les gens ont gardé dans leur cœur la puissance de ce discours de Dany il y a quarante ans et l’appliquent à leur vie. »

La voix d’un miracle

« La fête s’acheva. Nous rentrâmes à la maison pour nous préparer, Papa nous dit qu’il attendrait Dany en bas de la maison. Nous nous tûmes pendant tout le trajet. Je vis la douleur de Dany, et j’avais vraiment pitié de lui. Mais je ne pouvais absolument pas renoncer.

Dany enfila les vêtements que je lui avais préparés. Un instant avant qu’il ne descende, il me dit : "Sherry, je vais emmener ma Guémara au travail. J’aurai peut-être quelques minutes de libres."

Je ressentis une boule dans la gorge. Mais je lui dis : "Très bien, Dany, prends la Guémara avec toi. Cela t’aidera…"

Il quitta la maison, avec l’immense Guémara en main, et je regardai par la fenêtre. Une forte pluie commençait à tomber, mais Dany n’en était pas troublé. Il avait l’air si différent d'une demi-heure auparavant. Lorsqu’il avait prononcé son discours, il avait l’air tellement puissant, compétent, tellement dans son élément naturel, et à présent il avait l’air d’un ballon vidé de son air. Courbé, perplexe, absolument pas dans son élément naturel.

Je vis papa le saluer par un geste de la main.

Je me collai à la fenêtre. Je savais que dans une minute, Dany commencerait une vie qu’il ne voulait pas, et cela serait peut-être un point de non-retour.

Je me remémorai alors les propos de Dany : "Soyez le miracle de votre vie, soyez le miracle pour d’autres ! Ne laissez pas les voix de la réalité vous troubler !"

Et soudain, j’eus l’impression d’entendre la voix de mon propre Yéhouda Hamaccabi. Je sentis que c’était une voix bien plus puissante que toutes les autres considérations, une voix qui savait exactement ce que je devais faire.

Et l’espace d’un instant, j’eus un éclair de lucidité. Je sus exactement ce qu’il m’incombait de faire.

J’ouvris la fenêtre et je criai : "Papa, attends-moi un instant. Je veux venir aussi."

Je courus à toute allure vers papa. Je tombai sur son cou, et des torrents de larmes ruisselèrent de mes yeux. Toute la boule que j’avais dans la gorge et qui s’était accumulée ces dernières heures, depuis la veille au soir, se brisa en une fois.

Papa devint blanc comme la neige. Il était paniqué : "Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie ? Dis-moi tout de suite."

Je tremblai entièrement, peut-être du froid, ou de la pluie, ou de l’émotion. "Papa, est-ce que tu m’aimes ?" Papa me lança un regard bizarre : "Bien sûr que je t’aime. Tu es toute ma vie. Que s’est-il passé ? Réponds-moi !" Il était vraiment paniqué.

Je m’approchai de son oreille et lui murmurai, en pleurant : "Si tu m’aimes vraiment, laisse-le étudier. Papa, libère-le. Je ne peux pas le supporter. Je ne peux pas lui faire ça. Regarde-le. Regarde comme il est malheureux. Papa, je voudrais que Dany reste étudier. Je veux qu’il soit heureux. Je ne veux pas que tu prennes Dany au travail."

Papa était complètement sous le choc.

Je connaissais papa. Je savais ce qu’il avait à l’esprit maintenant. Sa tête fomentait quelque chose, préparait quelque chose. Un compromis qui me rendrait la sérénité, mais qui lui laisserait Dany. Mais je ne voulais pas d’arrangement entre nous. Je voulais un miracle.

Je murmurai à nouveau à l’oreille de papa : "Tu ne comprends pas de quoi il s’agit. Il a pleuré toute la nuit, il a déjà quitté sa Guémara cinquante fois, et finalement, il n’a pas pu se retenir et il l’a emmenée avec lui. Tu as déjà vu quelqu’un partir au travail avec son immense Guémara ? Tu ne vois pas ce qui se passe ici ? Je veux que mon mari soit heureux. Papa, laisse tomber tout simplement. On trouvera quelqu’un d’autre à sa place. Ça ne marchera pas avec lui."

Papa garda le silence.

Un silence s’abattit sur le monde. On n’entendait que le bruit de la pluie. Et le bruit de mon cœur qui battait la chamade. J’attendais, dans une tension terrible, de longs instants qui me parurent une éternité.

Et alors, le miracle eut lieu.

Papa me regarda dans les yeux. Je compris qu’il regardait dans mon âme. Il me regarda comme seul un père peut regarder, et comprit que ma demande venait du plus profond de moi.

Et il renonça.

Je sus qu’il renonçait, sans même qu’il dise un mot.

J’enlaçai mon père de toutes mes forces et avec un grand sourire satisfait, je lui dis : "Papa, tu m’aimes vraiment…"

Et Dany ? Il était debout, embarrassé, à côté de la voiture, avec sa grande Guémara mouillée par la pluie, ne sachant que faire. Il n’avait pas encore compris le miracle.

Puis, je dis à papa à voix haute, pour que Dany l’entende : "Papa, tu peux nous faire une faveur ? Mon Dany doit aller à la Yéchiva de Mir, ils ont commencé tôt à cause de l’allumage des bougies, qu’il y aille pour étudier un peu, ok ?"

Et papa, qui avait repris ses esprits, me fit un clin d’œil et me dit : "Ce que tu voudras, ma boss…"

Et Dany, stupéfait, monta dans la voiture de papa, et se rendit avec lui à la Yéchiva de Mir. Et depuis, mon Dany ne fait qu’étudier toute la journée. Et je suis tellement heureuse de ce grand miracle de ‘Hanouka qui m’est arrivé, qui lui est arrivé, ainsi qu’à mon papa.

Oui, mon père aussi était heureux. La société s’en sortit très bien, même sans Dany. Papa a été toute sa vie fier de Dany, car il a vraiment bien réussi, et s’est fait une renommée de grand Talmid ‘Hakham dans toute l’Amérique. Et comme vous le voyez, il est devenu un célèbre Roch Yéchiva, il a publié beaucoup de livres, et a énormément d’élèves dans le monde entier. »

Mon ami et moi avons pleuré comme jamais auparavant. Je levai les yeux pour voir comment se sentait le Roch Yéchiva, son Dany, mais lui ? Il avait depuis longtemps quitté la cuisine, assis devant sa grande Guémara avec sa couverture bizarre et étudiait sans discontinuer.

Le Roch Yéchiva et son épouse, aimés et agréables de leur vivant, n’ont pas été séparés par la mort, ils sont décédés il y a deux ans et demi, à un intervalle de deux semaines l’un de l’autre. Nous ne citerons pas leurs noms pour des raisons de discrétion, mais nous sommes persuadés que leur âme est attachée au faisceau des âmes saintes qui ont éclairé le monde juif pour l’éternité.

Chimon Britkopf