Méguilat Esther… Méguilat Mystère.

Même sonorité, même signification.


Pourim bat son plein à Jérusalem, et c’est l’occasion pour nous de jouer les prolongations. Profitons-en pour essayer de lever le voile sur l’énigmatique et subtile “féminité” de la Méguila.

Esther n’ira pas à Hollywood

La « Metro-Goldwyn-Mayer », « la Paramount », la « Warner Bros and Company », la “Fox ”, géantes des réalisations cinématographiques, dirigées presque exclusivement par des émigrants juifs d’Europe de l’Est, ne se sont, étonnamment, jamais emparées de l’histoire d’Esther pour en faire une superproduction, et cet oubli reste… un mystère. 

Car, si un texte se serait prêté à merveille à un péplum, c’est bien la Méguila, offrant un scénario passionnant aux metteurs en scène hollywoodiens des années cinquante. 

On compte sur eux pour une distribution éclatante avec leurs jeunes poulains : Kirk Douglas ou Paul Newman (juifs aussi) enturbannés en Mordékhaï, Elisabeth Taylor, “bijoutée” et apprêtée pour le rôle de Vachti, (vu les cachets mirobolants de Liz, on aurait repoussé sa pendaison à la fin du film… histoire d’amortir le coût de sa prestation), Yul Brynner couronné de sa calvitie, en Assuérus, et Bette Davis, presque cinquantenaire, aurait été parfaite en Zérech. 

Et pour Esther… ?

« Who is going to take the role  ? », se serait insurgé Robert Aldrich ou Orson Welles, en tapant du pied et se grattant la tête.

La Meguila est une femme!

Et c’est pour cela que la Méguila ne fut vraisemblablement jamais adaptée : on ne trouva personne pour le casting d’Esther… !

Aucune comédienne ne fut à la hauteur du rôle. Katharine Hepburn trop froide, Ava Gardner trop exubérante, Garbo - l’étoile suédoise qui avait déjà jeté l’éponge -, trop âgée, et Grace Kelly ?... Non, Esther n’avait rien à voir avec cette blondeur, cette sophistication presque germanique ; et cela, même loin du vieux continent, bien enfoncés dans leur nouveau way of life, les jewish producers savaient le voir. 

Le projet est donc tombé à l'eau, et personne (ouf !) ne put pénétrer ce Saint des Saints qu’est le Texte de la Méguila.

On l’a échappé belle… ! 

La Meguila est une femme!

Drôles de Dames

La Méguila est féminine de la tête aux pieds. Ce sont des femmes qui sont toutes ici nominées aux premiers rôles, belles, mauvaises, ou lumineusement bonnes ; elles mènent l’action, et se déplacent sur l’échiquier du palais de Suze, permettant, coup après coup, de faire avancer le dénouement.


L’insolence de Vachti lui coûtera la vie, mais ouvrira à Esther les portes du Royaume de Perse, avant que le décret ne tombe. La Providence utilisera l’impertinence, l’arrogance et le parlé vulgaire de cette reine-objet, recluse dans ses robes fourreau, pour introduire l’une des nôtres dans le Palais, au moment et à l'endroit clef de l’action. 

Et c’est bien la lèpre providentielle de Vachti qui sonnera le glas de son règne, alors que sa somptueuse et charnelle carapace extérieure se départira d’elle en lambeaux. 

Elle quittera la scène par la trappe de la potence. 

La Dame Noire est faite mat

La Meguila est une femme!

Fin du premier acte ! 

Frau Zérech

Zérech, la femme d’Haman, c’est une autre histoire. Elle a su fonder une famille (10 fils et au moins une fille… !), elle sait tenir sa maisonnée, et ressemble à ces maîtresses-femmes, intraitables, commandantes dans l'âme, plus endoctrinées encore que leurs époux. Zérech souffle le froid et le chaud dans la nuque de son mari, l’exhortant dans un premier temps à bâtir une potence pour se débarrasser définitivement de Herr Rabbiner Mordékhaï von Kich puis, le décourageant en lui faisant remarquer que si Mordékhaï est juif, personne ne pourra rien contre lui. 

Lâche, insatisfaite, jamais contente, manipulatrice, elle est la face sombre de la féminité, et en cristallise tous les défauts. 

Zérech c’est Frau Goebbels, la première dame d’Allemagne, (puisqu’Hitler n’a jamais été marié) femme du satanique ministre de la propagande du Reich, Joseph Goebbels. Elle deviendra l'archétype de l’Allemande, vu par le régime nazi, personnifiant toutes ses valeurs : mère et épouse modèle, dévouée, fidèle et travailleuse. 

La Meguila est une femme!La Meguila est une femme!

Goebbels, boiteux, au regard délirant, qui prône la supériorité blonde de la race des seigneurs, et qui ressemble lui-même à un gnome, va, pour compenser ses complexes, être infidèle à Magda. Le couple-vitrine de la nouvelle Germanie fera souvent appel à Hitler pour rafistoler leur ménage. 

Magda, sur ces entrefaites, mettra quand même au monde 6 parfaits petits aryens, aux yeux bleus. 

La Meguila est une femme!

Soit dit en passant, la biographie de cette femme est hallucinante. Magda naît d'une union illégitime, et sa mère se remariera avec un homme juif, du nom de Samuel Friedländer, qui aimera et gâtera la petite Magda comme sa propre fille, l’adoptant officiellement et lui offrant son nom.

30 ans plus tard, Magda Friedländer devenue Magda Goebbels, n’interviendra pas pour sauver son “bon papa”, de la déportation à Buchenwald, où il mourut en 1939. 

La Meguila est une femme!

Cette anecdote dévoile à elle seule, l’immense tragédie des Juifs allemands de cette époque.

Raideur de l’orgueil 

La fille de Zérech, disent les commentateurs, jeta par erreur sur son père un seau d’immondices, alors qu’il conduisait le cheval de Mordékhaï, ovationné en grande pompe dans la capitale. Quand elle se rendit compte de son erreur, effarée, blessée dans son amour-propre, elle se jeta par la fenêtre. 

Martha Goebbels également se suicida, le 30 avril 1945, dans le bunker d’Hitler, apprenant la chute du régime nazi, mais pas avant d’avoir donné à chacune de ses six têtes blondes, qui avaient entre 4 et 12 ans, une capsule de cyanure. Des témoignages attestent de son sourire, de son amabilité et de sa coquetterie jusqu’au dernier jour. 

Martha Goebbels n’était pas folle. Zérech et sa fille non plus. Elles avaient opté pour la raideur absolue du Din. Formatées par leurs seules conceptions, elles refusent dans leur rigidité narcissique d’écoper avec l’erreur, qui menace de les entamer. 

Toutes puissantes, dénaturées, exsangues de compassion, elles sont la face noire et glacée de la lune, celle qui ne daignera jamais se tourner vers la lumière, préférant l’autodestruction.   

Les enfants de Zérech meurent, fils et fille. 

Les Pions Noirs de l’échiquier sont engloutis. 

Fin du deuxième acte !

Échec et Mat 

Esther, est la seule à reconnaître consciemment qu’Une Main régit ses pas, lui permettant de se mouvoir sur l’échiquier. 

Notre amie, notre sœur, notre Reine, a fait en elle le vide, débarrassée de tout égo, pour devenir le canal épuré et transparent par lequel le Très-Haut va agir. 

Souple, silencieuse, évanescente, réceptacle parfait, sans besoin de manifestation de force, sans rien devoir emprunter au masculin, femme accomplie, utilisant et connaissant parfaitement sa nature, elle va atteindre une proximité prophétique avec le Divin. 

Elle s’efface devant Lui sans pourtant jamais disparaître. 

Rideau. 

La partie est gagnée !

 

La Meguila est une femme!