"Ah je l’ai croisée au Chouk… sa belle-sœur, celle qui a fait la Bat-Mitsva de sa fille à Ronit Farm… et ben il paraît que…" Quand la conversation dérape sur des personnes absentes tel un Israélien débutant sur une piste du ‘Hermon, pas facile de l’arrêter !
Comme tous les débuts d’années, je mets toutes les chances de mon côté pour devenir une meilleure version de moi-même. Ben oui, c’est l’occasion de se poser les vraies questions comme : peut-on être là pour ses amies sans céder au Lachon Hara’ ? Et surtout comment faire pour que confidences et petits secrets partagés ne tournent invariablement à la médisance ?
"Ben figure-toi que…"
On a toutes connu ça. On est entre copines, contentes de se retrouver. Ça fait des semaines qu’on attend ce moment. C’est vrai qu’entre la préparation des repas de fêtes, les réunions de parents d’élèves de la rentrée, le boulot, caler un jour qui convienne à tout le monde relève du miracle. À côté, une réunion de l’ONU c’est un goûter d’anniversaire.
Alors oui, quand on a enfin réussi à le faire, on avoue que c’est un kif. Un kif avec cependant un léger arrière-goût. Allez, soyons honnêtes avec nous-mêmes, on a beau faire hyper attention, à un moment donné, on finit toujours par tomber dedans. Vous voyez de quoi je parle ? Non ? Ok.
"Ah je l’ai croisée au Chouk… sa belle-sœur, celle qui a fait la Bat-Mitsva de sa fille à Ronit Farm… et ben il paraît que…"
Voilà. Là vous voyez de quoi je parle : le Lachon Hara’. Quand la conversation dérape sur des personnes absentes tel un Israélien débutant sur une piste du ‘Hermon, pas facile de l’arrêter. Et ça arrive tellement de fois, sans qu’on s’en aperçoive.
Ça part parfois même d’une bonne intention. Tenez. On parle d’un sujet anodin comme une recette de gâteau qu’on a testée pour les fêtes et là, sans qu’on s’en rende compte, on est en train de commenter la prise de poids hallucinante de A. Ça pourrait s’arrêter là, mais non ça s’enchaîne : "En parlant de poids, tu as vu B. ? En si peu de temps, elle a fait les piqûres, c’est sûr et certain." Le Lachon Hara’ se déplace à la vitesse de la lumière. Parfois je me dis qu’on devrait inventer un détecteur. Ben quoi, y a bien des caméras de recul dans les voitures pour se garer ! Une application à télécharger sur le téléphone. Dès qu’on s’en approche, ça bippe. Si ça bippe plus de 3 fois en 10 minutes, la sonnerie retentit en continu. Pour l’arrêter, on serait obligé de regarder un cours de Torah avec questionnaire à la fin. Je le note, idée à creuser.
Le Lachon Hara’ : le squatteur d’un appartement vide
En attendant, je vous livre quelques techniques qui s’offrent à nous toutes.
Vous pouvez la jouer pompier et premier secours. Telle la vigie du groupe, identifiez le début de l’incendie dès le début et éteignez-le à la source : une amie qui s’étale sur la difficulté d’une absente, demandez-lui : "Et toi, comment ça se passe en ce moment ? Raconte-nous." Vous verrez, ça fonctionne à tous les coups.
Pour les retardataires, comme celle qui était si occupée à recommander un dessert qu’elle n’a pas capté qu’on était sur l’hypothétique deuxième divorce de la fille de la voisine du frère qu’on croisait tous les matins au Gan. Pas de panique, vous pouvez ramener la conversation aux personnes présentes. Car oui, vous le savez, il est souvent plus facile de juger les autres que de se questionner soi-même. "Moi, dans la même situation, je ne sais pas ce que j’aurais fait" : en prononçant cette phrase à haute voix, vous permettez à tous de quitter le jugement pour ouvrir un espace de réflexion personnelle. Vous noterez d’ailleurs que c’est très souvent quand on parle à bâtons rompus sans vraiment de cadre que le Lachon Hara’ s’invite à notre table.
Au jardin en attendant la sortie de Chabbath, quand on regarde autant la montre que le petit dernier sur la balançoire, ou alors au téléphone, garée en double file en attendant la sortie de la grande de son cours de danse. Le Lachon Hara’ est ainsi, il reste tapi dans l’ombre, prêt à s’installer là où y a de la place. Un peu comme le squatteur d’un appartement vide. Si on fait du Lachon Hara’, c’est parce que nous n’avons rien à dire. Alors si on se taisait ? Je vous jure.
"Que dira-t-elle de moi quand je serai absente ?"
Pour éradiquer la médisance, autre parade très efficace : glisser vers un sujet positif. Prenez votre air de celle qui vient d’avoir une illumination : ‘’Je vous ai pas raconté, rien à voir…’’. Rebondissez sur quelqu’un : "En parlant de ça, tu as vu… ?" Enfin, n’hésitez pas à utiliser l’humour : "Bon, on a assez parlé des absents…", ou encore ‘’Et si on parlait des personnes les plus incroyables de cette pièce, à savoir nous !", avec un sourire, ça passe généralement très bien.
Le Grand-Rabbin Jonathan Sacks – oui c’est juste pour vous rappeler que vous lisez Torah-Box – expliquait que les paroles que nous écoutons façonnent notre regard sur le monde. Il invitait à choisir un entourage qui élève, car une véritable amitié se construit sur la bienveillance, la confiance et le respect de la dignité d’autrui. Vous pouvez donc choisir de vous éloigner des personnes qui pratiquent assidûment le Lachon Hara’. Bon si c’est votre belle-sœur, le Grand-Rabbin Sacks ne nous donne aucune piste. Moi perso, j’ai mis au point une technique assez simple. En écoutant une personne parler, je me demande : "Que dira-t-elle de moi quand je serai absente ?" Si j’ai un doute, c’est qu’il n’y a pas de doute.
Allez les filles, on y croit. Se débarrasser de la médisance est un chemin de longue haleine, parfois c’est le travail de toute une vie. Et rassurez-vous, contrairement à ce que soutiennent les hommes, ils en font autant que nous. C’est juste les sujets qui changent.
Élisa Boccara




