Deux cents ans après son décès en 1809, l'influence de Rabbi Lévi Yits'hak de Berditchev sur les 'Hassidim comme sur les non-'Hassidim brille plus fort que jamais. Son œuvre majeure, le « Kédouchat Lévi »[...]  continue de captiver le cœur et l'imagination de ceux qui s'y abreuvent. Des groupes d'étude se sont multipliés à travers le monde pour sonder les profondeurs de ce classique 'hassidique à la fois accessible et énigmatique. Où réside donc le secret de sa popularité toujours croissante ?

[..] La vie de Rabbi Lévi Yits'hak incarne une  synthèse harmonieuse entre la pensée, la parole, l'action et l'apparence. Il n'est donc pas surprenant que son héritage se perpétue et se transmette à travers les nombreuses histoires édifiantes sur sa vie et son plaidoyer acharné en faveur du peuple juif, ainsi qu'à travers ses enseignements de Torah.

Il était connu pour interpeller Hachem avec une audace extraordinaire, tel un véritable enfant terrible, tantôt Le suppliant, tantôt cherchant à Le convaincre, implorant et exigeant tour à tour miséricorde et bénédictions pour le peuple juif. Il connaissait parfaitement la profondeur de la relation qui l’unissait à son Père céleste, mais ne demandait jamais rien pour lui-même : toutes ses prières étaient tournées vers son troupeau bien-aimé. Il ressemblait en cela à Moché Rabbénou qui, avant lui, avait prononcé cette célèbre déclaration : « Si Tu ne pardonnes pas au peuple juif, efface-moi de Ton livre ! »

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Le fondateur du mouvement 'hassidique, Rabbi Israël Ba'al Chem Tov (1698-1760), et son successeur Rabbi Dov Ber (« le Grand Maguid ») de Mezeritch (mort en 1773), n'ont pas laissé une grande œuvre écrite détaillant leur voie nouvellement révélée du service divin. Ce sont plutôt plusieurs des proches disciples du Maguid qui commencèrent à coucher par écrit l'infrastructure spirituelle du mouvement naissant. Rabbi Elimélekh de Lizhensk composa un ouvrage intitulé Noam Elimélekh, et quelques décennies plus tard, Rabbi Lévi Yits'hak, affectueusement surnommé « le Berditchever », composa les essais qui allaient devenir le Kédouchat Lévi. De même, Rabbi Chnéour Zalman de Liadi, fondateur de la 'Hassidout 'Habad, rédigea une série de fascicules qui devinrent collectivement connus sous le nom de Tanya.

Alors que le Tanya s'adresse au Bénoni (l'individu « intermédiaire », ou moyen), les deux premiers ouvrages sont apparemment de véritables manuels pratiques pour le Tsadik (l'âme intrinsèquement juste). Pourtant, on a le sentiment que le niveau de Tsadik décrit dans le Kédouchat Lévi est éminemment atteignable — avec beaucoup d'efforts, certes — mais que le Berditchever, de façon caractéristique, plaçait la barre légèrement plus haut afin d'offrir une défense intégrée devant les cieux, en faveur de ceux dont les aspirations dépassent les actions.

Une réalité supérieure

Rabbi Lévi Yits'hak était un véritable visionnaire spirituel du plus haut ordre. L'un de ses enseignements fondamentaux porte sur le Chabbath 'Hazon (littéralement « le Chabbat de la Vision ») — le Chabbath précédant le Neuf Av, date commémorant la destruction du premier et du second Temple. En apparence, le nom vient des premiers mots de la Haftara du jour, « 'Hazon Yéchayahou » — « la vision d'Isaïe ». Le Berditchever enseignait cependant qu'à Chabbath 'Hazon, chaque Juif reçoit une vision du troisième Temple. Pour Rabbi Lévi Yits'hak, cette « vision » n'était pas une simple projection paranormale, une hallucination ou un hologramme ; c'était un aperçu du Temple réel, à l'état de « Koa'h » (potentiel), n'attendant que nous pour être amené à l'état de « Poal » (actualisation concrète).

De même, dans ses Likoutim — une série de courts passages passionnés analysant de façon homilétique divers versets bibliques — il explique une redondance apparente dans le livre de Joël (2, 26), qui emploie deux fois l'expression « et vous mangerez ». Il explique de façon assez énigmatique que le premier emploi fait référence au fameux « Festin du Léviathan », que le peuple juif, selon lui, a déjà mangé sous la forme des repas de Chabbath et de fêtes, en accueillant des invités et en participant à d'autres repas liés à l'accomplissement d'une Mitsva. Pour lui, la double expression suggère qu'à l'époque messianique, les Juifs seront de nouveau récompensés par le festin du Léviathan, puisqu'ils l'ont déjà mangé ! Là où d'autres voyaient des visions, des analogies et des comparaisons, le Berditchever ne voyait que la réalité.

L'« autre » bon œil

Les enseignements de Rabbi Lévi Yits'hak reflètent l'idée que chaque être humain possède deux yeux. D'abord il y a « le bon œil ». Et puis il y a « l'autre bon œil »[...] . Certes, c'était bien l'« autre » œil, mais Rabbi Lévi Yits'hak — toujours fidèle aux enseignements du Maguid et du Ba'al Chem Tov — regardait chaque homme avec deux “bons yeux” : même là où l’on aurait naturellement porté un regard négatif, il cherchait encore à découvrir le bien. 

Le point de départ de Rabbi Lévi Yits'hak était sa capacité à voir la vie à travers « le bon œil », une position par défaut en quelque sorte. S'il voyait un Juif portant les Téfilin tout en graissant honteusement les essieux de sa charrette, il souriait, levait les yeux au ciel et proclamait fièrement à D.ieu la grandeur du peuple juif qui, même engagé dans des activités mondaines telles que graisser ses essieux, appelait néanmoins D.ieu en prière. De même, des histoires du Berditchever le montrent errant dans le marché la veille de Pessa'h, trouvant facilement de la contrebande mais incapable de trouver un Juif en possession de 'Hamets (produits levés), ce qui lui permettait à nouveau de vanter les vertus du peuple juif qui ne craint pas les policiers armés du marché mais ne songerait jamais à cacher du 'Hamets.

Mais c'est avec « l'autre bon œil » que brillent l'amour de Rabbi Lévi Yits'hak pour son prochain juif, son ingéniosité et son originalité. Dans un exemple classique, il explique l'obligation biblique de prendre les quatre espèces (palme, saule, myrte et cédrat) le « premier jour » — bien qu'en réalité la fête de Souccot, où s'accomplit la Mitsva, tombe le 15 du mois — comme faisant référence au premier jour après Yom Kippour, lorsque la Téchouva (repentir) n'est plus recherchée par crainte de la punition, étant donné la gravité et la solennité de Roch Hachana et de Yom Kippour, mais plutôt :

... Et après Yom Kippour, en s'engageant dans les Mitsvot de la Soucca, du Loulav, des quatre espèces et de la Tsédaka, comme si c'était de la main même du D.ieu bienveillant — avec grâce et amour — pour s'engager dans le service de D.ieu avec joie et bonheur de tout cœur, alors ce type de Téchouva est considéré comme une « Téchouva motivée par l'amour ».

Il cite ensuite la maxime talmudique énoncée au nom de Rabbi Chim'on ben Lakich (lui-même bien familier des vicissitudes du retour et du repentir), selon laquelle celui qui vient à la Téchouva par crainte du châtiment voit ses péchés délibérés convertis en péchés commis par inadvertance, tandis que celui qui vient à la Téchouva par amour mérite que ses péchés soient transformés en mérites ! Il conclut la pensée ainsi :

... Et le Saint béni soit-Il, dans Sa miséricorde et Sa bonté infinies, qui désire la réparation de ceux qui reviennent devant Lui avec vérité et amour, qui ne désire pas la mort du pécheur mais son retour de ses péchés, pendant cette fête [Souccot] où nous venons chercher refuge à l'ombre du Tout-Puissant en vertu des Mitsvot et des autres bonnes actions nées de l'amour pour D.ieu, béni soit-Il, énumère alors les transgressions afin de savoir combien de Mitsvot naîtront de ces transgressions transformées. Contrairement à la période précédant Souccot, où la Téchouva est motivée par la crainte et où les transgressions ne sont donc pas comptées du tout, étant considérées comme des transgressions par inadvertance ; cependant, à Souccot, motivée par l'amour de D.ieu, c'est D.ieu Lui-même qui compte et énumère les transgressions afin qu'elles soient transformées en mérites et qu'elles servent alors de dignes intercesseurs en faveur d'Israël.

Cet enseignement est immortalisé dans la célèbre histoire où le Berditchever marchait dans la rue lorsqu'il rencontra un banquier qui s'était beaucoup éloigné du chemin de ses ancêtres. Le Berditchever s'arrêta et s'exclama : « Je t'envie — tu possèdes de si vastes richesses spirituelles potentielles. Quand tu viendras à la Téchouva, les taches sur ton âme deviendront des sources de lumière éclatantes avec lesquelles tu illumineras le monde. » C'est en effet dans le domaine de « l'autre bon œil », avec son potentiel de richesse spirituelle incommensurable, que le Berditchever trouva véritablement sa voix.

« Moments berditchoviens »

Le saint Ba'al Chem Tov nous exhortait à ne pas considérer les enseignements de la Torah comme des histoires « il était une fois » d'un temps révolu, mais à intérioriser ses leçons et ses récits comme faisant partie d'un continuum vivant, antérieur même au don de la Torah au mont Sinaï.

J'ai eu plusieurs « moments berditchoviens » mémorables au fil des années. En 1976, je me suis rendu en Israël pour la première fois. En arrivant à Tel-Aviv, je me suis retrouvé dans un hôtel local pour un buffet de petit-déjeuner. Lorsque le serveur apporta le laitpour mon café, je le renversai accidentellement dans la tasse, le faisant déborder du bord. Le serveur, un Israélien non pratiquant, se mit à me reprocher ma maladresse : « Ma, ata 'ossé Kiddouch ? » — « Quoi, tu fais le Kiddouch ? » Je me souviens avoir pensé, à cet instant, combien il était merveilleux que, même en me réprimandant, son point de référence fût le Kiddouch !

De même, ces dernières années, j'ai eu le plaisir de servir comme rabbin dans une petite synagogue orthodoxe de la campagne du Connecticut, fondée il y a plus de cent ans par des fermiers juifs. Plusieurs des membres restants cultivent encore la terre, comme leurs parents et grands-parents avant eux. Je dois avouer qu'il fut un temps dans ma vie où j'aurais été extrêmement dérangé de les voir venir à la synagogue le jour de Yom Kippour en salopette et en t-shirt sale. Pourtant, en voyant ces Juifs simples entrer dans la synagogue la veille de Kol Nidré, venant directement des champs dans leurs vêtements de travail, je peux presque sentir le Berditchever poser sa main sur mon « autre bon œil », mon « bon œil » se remplissant de larmes, me permettant de ne voir que les cœurs purs de ces Juifs simples qui marchent avec amour sur les traces de leurs ancêtres.

Ainsi, alors que nous entrons dans une nouvelle année, [...] tâchons de nous concentrer sur le fait de voir la vie à travers le « bon œil ». Et si, pour une raison quelconque, nous avons des difficultés à accéder au « bon œil », eh bien, il nous reste toujours l'« autre bon œil » comme recours.

Traduction et adaptation d'un article de Shmuel Simenowitz