Question d’une internaute : “Bonjour, je suis une jeune fille et je n’arrive pas à me suffire à moi-même, c’est-à-dire que j'ai toujours besoin d'être avec les autres pour aller bien ! Je pense que c’est lié à un manque d'amour de moi-même... Avez-vous des conseils ? Merci beaucoup”.
La Réponse de Mme Nathalie Seyman
Rechercher la présence d'autrui pour se sentir bien n’est ni une marque de faiblesse ni une immaturité affective. C’est une composante fondamentale de notre nature humaine : nous sommes des êtres de lien, conçus pour l’interaction. Pourtant, lorsque la solitude devient source d'angoisse ou de vide, et que la présence des autres se transforme en une condition indispensable pour exister ou agir, c’est qu’un message psychique profond demande à être entendu.
L'objectif de cet article ne va pas être de vous prôner une indépendance absolue, mais de comprendre les mécanismes psychologiques sous-jacents à votre besoin des autres pour parvenir à développer une sécurité intérieure durable.
1. Les fondements de la sécurité intérieure
Dès l’enfance, on se construit à travers le regard de l’autre. Être vue, aimée, validée nous rassure : “j’existe, j’ai de la valeur”. Mais lorsque la présence des autres n’est plus seulement un plaisir mais un besoin, c’est qu’elle devient un peu comme une bouée émotionnelle. Le problème n’est donc pas d’aimer être entouré, ce qui est humain et sain, mais de ne plus savoir aller bien sans cela. À ce moment-là, la relation n’est plus un partage, elle devient une béquille.
En psychologie, on sait que le sentiment de sécurité intérieure se construit très tôt à travers la relation d’attachement aux parents. La psychologie du développement met en lumière deux concepts-clés indispensables pour comprendre cette notion :
- La théorie de l’attachement (John Bowlby & Mary Ainsworth) : Durant l'enfance, le nourrisson est incapable de réguler seul ses états émotionnels. Il a besoin d'une figure d'attachement (un adulte disponible, prévisible et constant) pour faire office de "base de sécurité". Si cette base est fiable, l'enfant intériorise la certitude qu'il peut explorer le monde et être seul sans danger. À l’inverse, un environnement affectif imprévisible ou distant peut générer un attachement insécure, lequel se traduit à l’âge adulte par une hyper-dépendance relationnelle et une peur intense de l’abandon et du vide.
- La capacité à être seul en présence de l’autre (Donald Winnicott) : continuer à être soi avec ou sans le regard extérieur, en opposition avec ce que j’appelle le syndrome du caméléon : à force de suradapter sa personnalité pour plaire ou se rassurer dans le regard de l'autre, on finit par se déconnecter de ses propres besoins au point de ne plus savoir qui l'on est, une fois seule. Pour cela, il faut savoir se sentir serein et en sécurité avec soi-même, tout simplement parce que l'on a gardé à l'intérieur de soi le souvenir réconfortant de la présence bienveillante de ses parents. Ce concept désigne la faculté d'éprouver une continuité du soi (se sentir exister de manière stable).
D’un point de vue clinique, ce que vous ressentez est une difficulté de régulation émotionnelle interne. Concrètement, cela signifie que les émotions montent vite et que l’apaisement vient surtout de l’extérieur (présence, messages, validation). Et du coup, la relation sert de régulateur émotionnel externe : l’autre calme, rassure, structure… mais temporairement. Donc le problème n’est pas la relation en soi, c’est qu’elle devient le seul moyen d’aller mieux. Cette dépendance est généralement associée à une ou plusieurs de ces problématiques:
- peur intense de l’abandon
- hypersensibilité aux réactions de l’autre
- difficulté à savoir ce que l’on veut vraiment
- sentiment diffus de ne pas savoir qui l’on est seul
Derrière tout cela, on retrouve une estime de soi fragile : non pas absente, mais dépendante du regard extérieur : je ne vaux quelque chose que si je suis aimée, validée.
2. L’amour de soi : Devenir son meilleur allié
Ne pas réussir à se suffire à soi-même, c'est généralement avoir le sentiment que notre regard ou notre avis compte moins que celui des autres. Que nous avons moins de valeur que ceux qui nous entourent. C’est notre réservoir intérieur de positivité qui est vide. Ainsi, quand nos émotions deviennent trop lourdes ou que l'angoisse monte, la présence des autres se transforme en une bouée de sauvetage indispensable. Un message, un regard ou une parole rassurante viennent alors calmer la tempête à notre place. À ce moment-là, la relation n'est plus seulement un partage, elle devient une béquille vitale pour tenir debout.
En réalité, on cherche désespérément chez l'autre ce que l'on n'arrive pas à se donner à soi-même : de la sécurité, de la bienveillance et de la reconnaissance. Mais personne, même la personne la plus aimante au monde, ne peut remplir durablement notre propre vide intérieur ! Demander l’avis de l’autre pour s’informer ou peut-être se renforcer dans votre décision oui, mais attendre de l’autre le chemin que VOUS devez prendre dans votre PROPRE vie, Non ! Vous êtes l’ACTEUR de votre vie, le personnage principal ! Il faut arrêter d’être spectateur et reprendre sa couronne.
La bonne nouvelle, c'est que l'amour de soi n'est pas un don avec lequel on naît ou pas. C'est une force qui s'apprend, une compétence qui se muscle un peu chaque jour. En apprenant à devenir votre meilleur ami, votre meilleur allié, en étant aussi bienveillant avec vous-même que vous l’êtes avec vos amis qui se confient à vous, vous cesserez peu à peu de dépendre du regard des autres pour exister, et vous pourrez enfin choisir vos rencontres avec vos amis par envie, et non plus par besoin.
Le Talmud enseigne que “Chaque être humain est tenu de se dire : c'est pour moi que le monde a été créé” (Sanhédrin 37a). Ce n'est pas de l'égocentrisme, c'est la conscience de sa responsabilité et de sa valeur unique. Vous n'avez pas besoin de la validation constante d'un "public" pour exister : aux yeux d'Hachem, vous êtes un monde à part entière. Le monde a besoin de vous ! Regagner sa couronne, c'est accepter cette royauté intérieure.
Mes Conseils
Le but va être de transférer la source de sécurité que vous placez à l'extérieur pour la ramener à l’intérieur de vous.
1. Écoutez-vous
Entraînez-vous à accueillir vos émotions sans les fuir ni les faire porter à l’autre. Concrètement : nommer ce que vous ressentez verbalement, n’ayez pas peur de vos émotions négatives ! Vous pouvez apprendre à les maîtriser, vous êtes plus forte, elles vont passer si vous apprenez à les affronter. Ce n’est pas de la pensée positive. C’est de la régulation émotionnelle consciente.
2. Apprenez à être seule
Commencez petit : 10 minutes avec vous-même, sans téléphone. Une musique douce, un thé, une fenêtre ouverte. Apprenez à vous connecter à vous-même, à vous apprécier.
3. Renforcez le sentiment de continuité du soi
Beaucoup de personnes en difficulté affective ont du mal à se sentir “les mêmes” d’un moment à l’autre. Tenir un petit journal, se rappeler ce qu’on aime, ce qui nous apaise, ce qui nous définit, tout cela aide à construire une identité interne plus stable. On ne se “crée” pas, on se retrouve.
4. Parlez-vous comme si vous parliez à une amie
Si une amie vous disait “je ne vaux rien sans les autres”, que lui répondrez-vous ? Essayez de vous offrir cette même bienveillance. (Oui, ça fait bizarre au début mais oui, ça marche !)
5. Faites des choses qui vous donnent une sensation de réussite
Créer, apprendre, aider, bouger… Peu importe quoi, tant que vous êtes satisfaite du résultat !
6. Sachez être reconnaissante.
La gratitude est un moyen indispensable d’atteindre le bonheur et la sérénité. Et à commencer par soi-même. Écrivez chaque jour une petite phrase de reconnaissance envers Hachem et aussi envers vous ! Par exemple : je remercie Hachem de m’avoir donné la santé et je me remercie et me félicite de prendre soin de la santé de mes parents/enfants/amis, etc. Cette habitude à prendre s'enracine directement dans le premier geste de notre journée : le Modé Ani.
7. Faites une synthèse de vos relations
Réfléchissez à la relation que vous entretenez avec chacun de vos proches et essayez d’analyser si la relation est saine et positive ou si elle est dépendante et peut être même toxique.
8. Entourez-vous de proches positifs
Être avec les autres ne doit pas vous éteindre. Les bonnes relations nourrissent, construisent mais elles ne vident pas.
9. N’hésitez pas à vous aider d’un professionnel si vous ne parvenez pas à vous détacher de cette dépendance et que vous ne parvenez pas suffisamment par vous même à reconstruire une sécurité intérieure suffisante. Le travail thérapeutique ne visera pas à supprimer le besoin de l’autre, mais à permettre qu’il ne soit plus vital pour exister.
Conclusion
Ne pas réussir à se suffire à soi-même n’est ni une faiblesse ni une anomalie psychologique.
C’est souvent l’expression d’un manque qui a eu pour conséquence une faille lors de la construction de sa sécurité intérieure au cours de votre vie. Et apprendre à se donner plus d’importance et d'amour ne veut pas dire devenir froide, distante ou indépendante à l’extrême. Cela veut dire devenir son propre refuge pour que les autres soient un choix… et non un pansement.
Et surtout rappelez-vous bien : on ne devient pas solide du jour au lendemain. On le devient à force de petites rencontres avec soi-même. Pas à pas. Sans pression. Et avec beaucoup de bienveillance envers soi-même.
“Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Et si je ne suis que pour moi, que suis-je ?” (Pirké Avot 1:14)
Si vous avez une question à poser à la psy, envoyez un mail sur l'adresse suivante [email protected]. Nous la transmettrons à Mme Seyman qui essaiera d’y répondre et la réponse sera diffusée de façon totalement anonyme.




