Roch Hachana, jour capital et redoutable, est en effet le moment où, selon la tradition, les livres de la vie et de la mort sont ouverts devant Hachem. Cette période suscite une appréhension profonde, que beaucoup, par déconnexion ou désespoir, pourraient malheureusement perdre, basculant alors dans une crainte stérile, voire l'indifférence. Cette déconnexion de la réalité de Roch Hachana peut priver l'individu de l'espoir d'agir et d'améliorer sa situation, le laissant ainsi dans une crainte non productive qui s'estompe avec le temps...
L'incapacité humaine à se justifier devant la Majesté divine est illustrée par l'épisode des frères de Yossef, incapables de répondre aux reproches de leur frère devenu vice-roi d'Égypte. Cette parabole souligne l'impuissance de l'homme face au Roi des Rois, ce qui, si mal interprétée, peut mener au désespoir et à un sentiment de dévalorisation.
Le dilemme de Roch Hachana réside dans sa dualité : c'est à la fois un jour de fête et de joie, marqué par des coutumes de bon augure (comme la pomme trempée dans le miel), et un jour de jugement sévère, empreint de crainte et d'incertitude quant à l'issue de la vie ou de la mort. Face aux accusations incessantes du Yétser Hara’ (l'inclination au mal), l'homme se trouve démuni, cherchant vainement à se dérober ou à ruser, à l'image d'un enfant qui croit disparaître en fermant les yeux. La question fondamentale qui se pose est alors : quelles sont les "armes" du Juif pour affronter ce jugement ?
Les deux mesures du jugement : Din et Ra'hamim
Le Zohar explique que le jugement de Roch Hachana s'opère selon deux mesures distinctes : le premier jour sous la mesure de Din (la rigueur ou la justice), et le second sous celle de Ra'hamim (la miséricorde). La création du monde elle-même a commencé par le Din (représenté par le nom Élokim), mais Hachem a "devancé" la Ra'hamim (représentée par Hachem -YHVH) et l'a associée au Din, réalisant que le monde ne pourrait subsister par la seule rigueur. Cette "devance" de la miséricorde n'est pas un changement de plan divin, car D.ieu connaît tout depuis le début. Elle vise plutôt à nous faire prendre conscience de l'impossibilité de vivre sous la seule rigueur.
Le Chofar joue un rôle primordial à Roch Hachana : il est le catalyseur qui permet de déplacer Hachem du siège de la rigueur (Kissé Hadin) vers celui de la miséricorde (Kissé Hara'hamim).
La véritable identité du Juif : au-delà de la faute
Lorsqu'une personne commet une faute, elle peut se sentir coupée d’Hachem, s'identifiant au mal commis et se percevant comme une personne mauvaise (Racha’). Cette perception erronée peut mener à deux réactions néfastes : soit un entêtement dans le mauvais comportement, soit une déconnexion de la réalité, allant parfois jusqu'à un dédoublement de personnalité pour rejeter la faute sur autrui.
Cependant, le principe fondamental est que l'identité véritable du Juif n'est pas définie par ses erreurs. Chaque Juif est intrinsèquement un enfant de l'Éternel (Ben), dont l’âme est une parcelle divine et reste éternellement connectée à Lui. Les fautes (Avérot), les mauvaises pensées (Ma'hchavot) et les mauvaises paroles (Dibourim) sont désignées comme des "Lévouchim" : des couches superficielles qui "salissent les écrans" de l'existence, sans altérer l'essence profonde de l'être. Se comporter mal, c'est en réalité se nuire à soi-même, attaquer sa propre Néchama.
La parabole des deux amis jugés, Réouven et Chim’on, éclaire ce point : le juge, dont le but est d'éduquer et d'aider à la réparation, accorde la miséricorde à Réouven, qui a un entourage favorable pour le remettre sur les rails, mais doit condamner Chim’on, qui n'a pas ce soutien. Cela enseigne que la clémence est conditionnée par la capacité de l'individu à retourner à sa véritable identité et à réparer. Le Juif, par son nom même (Yéhoudi), qui vient de Odé (avouer), doit reconnaître qui il est : un enfant d'Avraham, d'Its’hak et de Ya’akov, dont l'héritage sacrificiel est une maison solide où retourner.
La Téchouva par amour : transformer le mal en bien
La Téchouva par amour est le moyen par excellence pour réparer et transformer les fautes. Elle procède d'une prise de conscience que l'on a été "stupide" et "piégé" par le Yétser Hara', réalisant que les actions négatives n'étaient pas le reflet de la volonté originelle de l'âme. En annulant la volonté (Akirat Ratson) qui a conduit à la faute, l'action elle-même est annulée, et les Avérot peuvent se transformer en Zékhouyot (mérites). Il ne s'agit pas de nier la faute, mais de se dissocier de l'identification au mal et de se reconnecter à son identité profonde de Néchama.
Le son du Chofar (Kol Chofar) est un son uni, non une parole (Dibour) qui est déjà division. Il exprime le désir de retrouver l'unité avec l'Éternel et avec notre être intérieur. Le fait que le Chofar soit creux (‘Haloul) symbolise que nous devons être des canaux purs, sans "écrans", pour laisser passer la voix divine. Les Zikhronot (souvenirs) de Roch Hachana nous exhortent à nous remémorer notre passé glorieux, l'héritage de nos patriarches et matriarches, et notre amour originel pour Hachem, comme celui d'Avraham qui était prêt à sacrifier son fils. Il ne s'agit pas d'un simple souvenir, mais de revivre cette connexion et cet amour.
Cultiver l'estime de soi et la miséricorde
Pour que le monde puisse subsister, l'association de la Ra'hamim (miséricorde) est indispensable. Cela commence par avoir pitié de soi-même, de se considérer comme un Tsadik (juste), même après une chute, à condition de se relever (Chéva Yipol Tsadik Vékam : Le juste tombe 7 fois et se relève). Demeurer dans la faute est une attitude "animale". Si l'homme se juge lui-même comme étant mauvais, Hachem ne pourra exercer la miséricorde. C'est l'homme qui prend le stylo et s'écrit dans le livre de la vie ou de la mort par la manière dont il se juge.
Le travail de Roch Hachana consiste à faire régner Hachem sur soi-même, à accepter Sa volonté et à faire la paix (Chalom) intérieurement en se reconnectant à sa Néchama. Ce n'est qu'en percevant le bien en soi, la Brakha (bénédiction) de sa Néchama, que l'on peut ensuite voir le bien chez les autres. Juger son prochain favorablement est une obligation. En effet, l'autre est aussi un enfant de Hachem dont les fautes sont extérieures, des Lévouchim. Si l'on refuse de pardonner ou de faire preuve de miséricorde envers les autres, on s'attire le Din sur soi-même, se mettant ainsi en danger.
Le Yétser Hara’ s'efforce de nous entraîner dans la colère, la vexation et l'irritation, particulièrement à Roch Hachana, pour nous déconnecter de cette estime et de cette Ra'hamim. Le cours conclut sur l'importance de s'estimer et d'estimer les autres, de travailler sur soi-même avec humilité, et d'accepter que la vie soit jalonnée d'épreuves qui sont autant d'opportunités de réparation. En adoptant cette approche, on instaure l'unité (A'hdout) en soi, dans sa famille, sa communauté et le monde entier. L'Éternel nous aime inconditionnellement ; il nous revient de nous reconnecter à ce lien d'amour.
Rav Shemouel Taieb





