A l'occasion de la Hiloula (jour anniversaire de décès) de notre maître Rav Yossef-Haïm Sitruk, l'équipe Torah-Box est heureuse de vous faire découvrir très brièvement un extrait de sa biographie. Celui qui parle du Tsadik de jour de sa Hiloula, celui-ci priera pour lui ! Allumez une bougie et dites "Likhvod haRav Sitruk, zékhouto taguèn 'alénou" puis priez. Que son mérite protège tout le Klal Israel, Amen !

À une semaine de Roch Hachana 5777, le 25 septembre 2016, le Rav Yossef ‘Haïm Sitruk nous quittait, plongeant dans le deuil et l’affliction toute la communauté française à travers le monde. 

Une foule impressionnante de Juifs éplorés ont assisté aux Hespédim organisés à la grande synagogue de La Victoire, à Paris, et près de 7 000 personnes se sont déplacées jusqu’au Mont des Oliviers, à Jérusalem, pour l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure et lui rendre hommage. De grandes personnalités du monde orthodoxe étaient également présentes. Durant la semaine de deuil, des milliers de visiteurs, de tout Israël, de France et même des États-Unis, sont venus consoler la famille, depuis l’aube pour les Sli’hot, jusque tard dans la nuit.

Depuis, une myriade de témoignages d’affection, de reconnaissance et d’admiration n’a cessé d’affluer à destination des proches. Il fut appelé « lumière du judaïsme français » et « guide spirituel pour toute une génération » par de grands Rabbanim. Beaucoup de non-Juifs ont également exprimé leur peine et leur admiration envers cet homme qu’ils ont un jour croisé ou bien fréquenté plus assidûment.

Comment expliquer un tel engouement ? Comment justifier que tant de personnes aient été inspirées par ses paroles, par ses enseignements ? Comment des milliers de personnes ont-elles pu être touchées par son aura, influencées au point de changer radicalement leur façon de vivre et de penser ? Comment a-t-il réussi à faire revenir tant de Juifs à leurs racines et à la pratique des Mitsvot ?

L’on pourrait arguer du fait que d’autres Rabbanim orthodoxes, avant lui, avaient activement préparé le terrain, rendant le sol français fertile à l’éclosion d’une nouvelle ère pour le judaïsme communautaire. Et qu’il ne fut pas le seul à entretenir les jeunes pousses…

L’on pourrait bien sûr évoquer son charisme, son éloquence et son humour… Il avait certes une façon extraordinaire, bien à lui, de transmettre les préceptes de la Torah, dans une approche à la fois captivante et divertissante.

Et l’on pourrait aussi trouver dans son dynamisme et sa motivation sans faille la raison de ce formidable mouvement. Il fut effectivement à l’origine de nombreux grands projets innovants, visant à transmettre et à répandre la connaissance de la Torah, tels que le Yom Halimoud et le Yom Hatorah, dont le succès n’est plus à démontrer.

L’on pourrait certainement… Et tout cela serait parfaitement vrai.

Il est pourtant un point particulier, un point fondamental, transcendant tous les autres, et qui pourrait à lui seul expliquer la profonde affection que tant de gens lui vouaient et qui fut, indubitablement, à la base de leur engagement. 

Nous voulons parler de l’amour qu’il éprouvait pour chaque Juif, cet amour intense et inconditionnel qu’il ressentait pour chaque Néchama juive, quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne. Il était un père, un frère, un ami… pour tous, et surtout pour chacun.

Ainsi que l’a expliqué son gendre, le Rav Fresh, lors de son discours à la fin des Chiva, « La joie de chaque Juif était la sienne : pas une fois on ne l’a vu rester indifférent à la joie d’une personne, et inversement, lorsqu’un Juif venait lui confier ses soucis, il prenait sa peine sur lui et ressentait sa douleur, souvent au point d’en avoir les larmes aux yeux. »

Rav Yaakov Sitruk a d’ailleurs déclaré, peu après le décès de son père : « Il se sentait proche de chacun, concerné par tout le monde. Il n’y avait pas de barrière entre lui et l’autre. Dans une société où on érige sans cesse des barrières pour marquer notre territoire, pour se protéger, lui jamais. Il n’a jamais eu peur, ni du regard, ni de la présence des autres. Il arrivait à créer un contact très fort. Il a développé un amour qui a été la dynamique de sa vie. (…) Mon père adorait rappeler l’image de la flamme : une flamme, on peut la partager, sans la diminuer. Notre père était exactement comme cela. Il n’a jamais été un père privé, il a toujours été un père public ».

Et il a aussi affirmé que le fait d’être le fils de quelqu’un d’aussi grand ne lui a jamais fait de « l’ombre » pour grandir lui-même : « Quand on vit dans une telle lumière et que l’astre est si énorme, il ne nous fait pas d’ombre, il nous éclaire ! »

Chaque Juif, qu’il fasse partie de ses élèves ou non, était considéré par lui comme un fils. Un fils dont il fallait ouvrir le cœur à l’amour d’Hachem… Car il était avant tout un véritable Éved Hachem, un Serviteur de D.ieu. « Sa vie, c’était Hachem, et son objectif était de faire aimer Hachem des autres, d’aider ceux qui ne Le connaissent pas à Le connaître ». Or il avait, pour ce faire, des arguments face auxquels il était difficile de résister : sa gentillesse et sa sensibilité, sa douceur et sa chaleur, son sourire et son regard bienveillant, sa disponibilité et son écoute.

Et plus encore que cela, son amour était perçu et reçu, parce qu’il était un homme de Émeth, un homme de vérité. Vrai dans ses valeurs et dans ses convictions, vrai dans ses propos et dans ses manifestations d’affection. Rien, en lui, n’était feint. Et même lorsque les choses qu’il avait à dire étaient susceptibles de soulever une polémique, pour peu que cela consistât à défendre l’honneur de la Torah, il les disait !

Chlomo Hamélèkh écrit dans Michlé : « Comme dans l’eau le visage répond au visage, ainsi le cœur de l’homme répond-il à l’homme ». Ce qui signifie que le cœur d’un homme a ceci de particulier qu’il peut percevoir les sentiments dont il est l’objet dans le cœur d’une autre personne. Même si des paroles sont mielleuses, elles ne seront généralement pas pleinement admises par celui qui les reçoit si elles ne sont pas empreintes de vérité. Inversement, même s’il s’agit de remontrances, elles seront pratiquement toujours acceptées si elles sont teintées d’un véritable amour. Plus l’amour émis est puissant, plus les paroles pénètrent profondément le cœur d’autrui…

Ainsi était le Rav Yossef ‘Haïm Sitruk. Un homme au cœur débordant d’amour pour Hachem et pour Son Peuple, mais aussi pour tous les non-Juifs qu’il rencontrait sur son chemin.

Enfant du soleil

Tunis, octobre 1944. La grande bataille pour la Libération fait encore rage dans une Europe à feu et à sang, tandis que l’extermination des Juifs se poursuit implacablement à l’Est.

Libérée depuis 1943 par les troupes américano-britanniques aidées des Forces Françaises, la Tunisie – autrefois elle aussi occupée par la Bête nazie – coule des jours relativement paisibles. Elle tâche de panser ses blessures en se restructurant. La population juive de Tunis s’organise pour venir en aide aux réfugiés des villes autrefois bombardées, endommagées ou entièrement détruites ; la communauté fait d’ailleurs preuve d’une entraide exemplaire. Les Juifs – qui ont toujours été protégés par le pouvoir en place – sont bien ancrés dans le pays et participent activement à la vie politique et économique.

C’est dans ce contexte que le petit Joseph – nommé d’après son oncle maternel, disparu dans la fleur de l’âge – voit le jour au sein de la famille Sitruk. Jo a déjà un grand frère, Sion, de deux ans son aîné, et il sera suivi de deux sœurs (Gisèle et Sylvia) et d’un frère (Pierrot). Les cinq enfants grandissent dans un cocon chaleureux, fait d’amour, de rires et de tendresse, couvés par leur mère Emma, digne mère juive tunisienne. La famille est unie et la joie règne dans le foyer : les cris et les coups n’ont pas leur place dans l’éducation qui y est prodiguée. L’exemple et la dignité priment sur les remontrances, la générosité et la tolérance sur les punitions.

Jacques, le père, est avocat au Barreau. C’est un homme très cultivé, passionné d’Histoire et particulièrement brillant. Excellent orateur, il engage ses enfants à être de très bons élèves et à s’exprimer dans un français parfait. Pour autant, il reste un « bon vivant » et n’est jamais à court de plaisanteries. Il possède également des terrains en association dans le sud du pays, d’immenses champs de blé (où les enfants passent des heures à jouer durant leurs visites) entretenus par un gérant et du personnel logés sur place.

Emma est dotée d’une énergie extraordinaire, entièrement dévouée à sa maisonnée, mais aussi entourée de nombreuses amies, aimant sortir et participer à toutes sortes d’activités. C’est une femme pourvue d’un courage et d’une volonté incroyables, d’un optimisme et d’une joie inaltérables.

Jo, lui, est un enfant doux et délicat, presque chétif, de santé fragile. Il lui faut d’abord se battre pour survivre, et ses parents sont souvent inquiets à son sujet. Mais il grandit et se renforce avec l’âge. Avec son sourire quasi constant sur les lèvres et sa nature agréable, il est aimé de tous. Bien que ses parents ne soient pas pratiquants, il grandit dans une ambiance juive et en pleine conscience de son identité. Il gardera un souvenir particulièrement tendre de sa grand-mère paternelle, Ayala, qui vit avec eux depuis son veuvage, et à laquelle il se sent très attaché. D’une foi ardente et très pieuse, celle qu’il appelle « maman Yaya » est sans nul doute une source d’inspiration pour le petit garçon, même si cela reste inconscient à cette époque. Jo s’épanouit dans un environnement paisible, où le stress et l’angoisse n’existent pas.

Comme il l’écrira lui-même dans ses deux livres, son enfance en Tunisie ne lui laisse que des souvenirs heureux, une époque ensoleillée au bord de la mer, enivrée des parfums du jasmin.

Pourtant, les temps sont troublés. La situation politique est loin d’être stable, et la communauté juive elle-même connaît de profondes mutations qui marqueront indéniablement le jeune Jo, tout juste adolescent, et traceront ses premiers pas d’adulte.

Depuis 1881, la situation économique et culturelle de la communauté juive avait prospéré à la faveur du protectorat français. Durant l’occupation allemande, la protection du pouvoir tunisien et la libération du pays en 1943 avaient empêché les nazis de mettre en œuvre leur diabolique « solution finale ». Après la guerre, la diffusion généralisée de la langue et de la culture françaises avait contribué à la modernisation de la population juive. Jacques Sitruk, le père de Jo, ne fait d’ailleurs pas exception à la règle et, bien que croyant et traditionnaliste, il voue lui-même une grande admiration à la France. Puis, rapidement, l’émancipation passe par le sionisme (dès 1945 et dans les années qui suivirent, des milliers de jeunes choisirent de devenir pionniers en Israël) et le communisme.

L’application stricte de la Halakha se perd chez les jeunes générations, mais une sorte de fierté communautaire apparaît. L’Union des étudiants juifs de France, installée aussi à Tunis, joue un rôle majeur dans cette nouvelle vision : l’étudiant Juif n’a plus honte désormais d’afficher son appartenance à la communauté. On parle de « nouvelle jeunesse juive », pour laquelle la culture, le sport et le scoutisme prennent une place prépondérante.

Au niveau politique, les choses aussi évoluent… Dans les années 1953 débutent les nombreuses et incessantes attaques nationalistes contre le système colonial, aboutissant à l’indépendance de la Tunisie en 1956. Le 25 juillet 1957, l’abolition de la monarchie est votée à l’unanimité et le nationaliste Habib Bourguiba est proclamé Président de la nouvelle République. Bourguiba, qui lutte pour moderniser la société tunisienne, édite un grand nombre de réformes émancipatrices : le système judiciaire n’est pas épargné et est désormais placé sous la responsabilité de l’État. Les réformes entreprises touchent également la population juive : le tribunal rabbinique est supprimé au profit d’« une Chambre de statut personnel intégrée dans les juridictions civiles ».

En 1958, deux évènements majeurs sonnent le glas de la quiétude pour la famille Sitruk. Le FLN (Front de Libération Nationale d’Algérie), introduit sur le sol tunisien, pousse les fellaghas à perpétrer des attaques armées contre les ressortissants français et les Arabes ayant travaillé pour les Français : les employés agricoles de Monsieur Sitruk en subissent les frais, et la ferme est investie par les combattants tunisiens. Par ailleurs, le gouvernement proclame que tous les avocats sont dorénavant obligés de plaider en arabe, ce qui finit de persuader le père de famille de la nécessité de quitter le pays au plus tôt – surtout pour l’avenir de ses enfants. Son choix se porte sur Nice, lieu de résidence de sa sœur, pour sa qualité de vie similaire à Tunis.

Durant les années qui suivront, la majorité des Juifs feront de même, en émigrant progressivement soit vers la France à laquelle ils sont restés culturellement attachés, soit en Israël.

Arrivée à Nice

Avant la fin de l’année, Joseph Sitruk – devenu un adolescent de 14 ans, dynamique et malicieux – atterrit donc à Nice pour commencer une nouvelle vie. Là aussi il y a le soleil et là aussi la vie est joyeuse.

Après avoir travaillé quelques mois comme employé dans une entreprise d’emballages plastiques, son père obtient une place de conseiller juridique. La famille habite désormais un bel appartement – dont la serrure est cassée, mais que l’on ne jugera pas nécessaire de faire réparer, puisqu’une maison se doit de rester ouverte à tous ! C’est ainsi, en effet, que l’on conçoit l’hospitalité dans la famille Sitruk. Situé au cœur de la ville, l’appartement est placé juste à côté des Galeries Lafayette… et des deux synagogues en service. Encouragé par sa grand-mère, Jo commence alors à se rendre à l’office du vendredi soir. Les enfants, qui fréquentent l’école publique en semaine, découvrent le Oneg Chabbath du samedi et le Talmud Torah du dimanche.

Parmi les quelques cours dispensés, Jo assiste à ceux de l’épouse du jeune Rabbin fraîchement débarqué à Nice lui aussi, le Rabbin Chaoul Naouri (fils du Grand Rabbin Ra’hamim Naouri). Elle y enseigne l’hébreu, matière à laquelle le jeune adolescent voue peu d’intérêt. Il y fait preuve d’espièglerie et semble n’être jamais à court de facéties, comme il le confiera lui-même avec humour lors d’une soirée organisée en hommage au Rabbin Naouri, des décennies plus tard. Pourtant, ces cours laisseront en lui une empreinte indélébile. Ce sont ses premiers pas dans le monde orthodoxe, ses premières acquisitions en matière de connaissance du judaïsme.

C’est d’ailleurs dans la classe de la Rabbanite Nicole Naouri qu’il rencontrera celle qui deviendra plus tard son épouse, son amie, sa sœur, une véritable Ézer Kénegdo – une aide à ses côtés, indéfectible et inébranlable, quelles que soient les épreuves : Danielle Azoulay.

Danielle, issue d’une famille religieuse, est la camarade des sœurs de Jo au sein des Éclaireurs et Éclaireuses Israélites de France (E.E.I.F.), mouvement de scoutisme juif fondé avant la guerre par Robert Gamzon et son équipe.

Après un temps de réticence, Jo se laisse convaincre par sa sœur Gisèle et par un copain tunisien retrouvé à Nice, et accepte d’entrer lui aussi aux E.I.

Bien lui en a pris, car c’est pour lui une véritable révélation ! Selon sa sœur Sylvia, c’est là qu’il s’est « senti l’âme de transmettre, de donner » ; c’était comme si « d’un seul coup, une plante était sortie de terre ! ». Montrant des aptitudes évidentes de leader et d’organisateur, il devient rapidement Chef de patrouille. Son beau-frère, le Rav Éliahou Azoulay, qui l’a connu à cette période, affirme : « Face aux erreurs et aux regrets des jeunes dont il avait la charge, il agissait exactement comme Yossef Hatsadik avec ses frères… Il leur faisait prendre conscience de leurs manquements, les enjoignait à ne pas recommencer et les poussait à faire Téchouva en s’imposant des restrictions auxquelles il participait lui-même ! » Il a déjà cette délicatesse et cette sensibilité qui lui permettent de savoir comment s’adresser aux autres sans les froisser, comment guider et diriger avec amour, selon des convictions solides.

Il est d’ailleurs totémisé (surnommé officiellement au sein des E.I.) Taureau Assis. « Taureau, explique encore le Rav Azoulay, parce qu’il était tel un taureau qui fonce lorsqu’il avait décidé de faire quelque chose, et Assis, parce qu’il était avant tout un homme équilibré et posé : il réfléchissait à tout, avant, pendant et après l’action. »

C’est aux E.I. qu’il commence à entrevoir les profondeurs jusque-là insoupçonnées de la Torah. Il y apprend l’hébreu, ainsi que des notions de pensée et d’histoire juive. Aussitôt, il sent son âme vibrer et se passionne pour l’étude des traditions et certaines œuvres de Rabbanim, notamment le Ich Oubeito du Rav Éliahou Kitov qui traite des lois de la maison juive. Sa soif d’apprendre est insatiable, son élan impossible à modérer. Le feu qui brûle en lui est alors tellement ardent qu’il ressent le besoin de coucher ses sentiments sur le papier, en tenant une sorte de journal intime (« Chemin faisant » – p. 36) : « Ce que je fais, je le fais pour la gloire de D.ieu », y écrit-il. Et encore : « Oh, mon D.ieu, si j’écris ainsi, c’est pour permettre à mon âme de s’épancher pendant un court instant. Je suis heureux, comblé. Je sens que la Torah est quelque chose de merveilleux. Je voudrais m’en approcher comme une source en plein désert. Aide-moi à être digne de Toi. Je suis écrasé par mes désirs et j’aimerais m’élever. J’ose à peine croire qu’un jour, cela sera possible. Aide-moi à me comporter selon Ta Volonté. Tiens, aujourd’hui, je vais essayer de respecter et d’honorer mes parents le plus possible et de répondre gentiment à tout le monde. »

Craignant les moqueries de ses proches, il commence à prier et pratiquer en cachette. Mais assez rapidement, avec l’appui conjoint de sa meilleure amie Danielle (avec laquelle il a déjà décidé, de façon très platonique, d’une future vie commune) et de ses sœurs, Gisèle et Sylvia, il parvient à introduire une pratique plus rigoureuse au sein du foyer parental. Jacques et Emma s’y plient d’ailleurs de bonne grâce, jugeant favorablement ce retour aux sources de leurs enfants ; pour eux, cela semble même aller de soi. À la même époque, il économise sou après sou pour s’acheter une paire de Téfilines neuve qu’il portera ensuite quotidiennement sans faillir.

Parallèlement à ce cheminement spirituel, Jo poursuit ses études profanes et se prépare à l’examen du baccalauréat, section « math-élem ». Doté d’une vive intelligence et d’une extraordinaire mémoire visuelle, il envisage de faire Maths Sup et Maths Spé pour devenir ingénieur. Mais à 17 ans, il se sent déjà irrésistiblement attiré par le judaïsme et les études saintes. Pour ceux qui le côtoient, il ne fait aucun doute qu’il possède toutes les qualités requises pour être un dirigeant communautaire. Il a un don pour captiver son auditoire et faire passer ses messages en douceur. Il est indéniablement tourné vers l’autre, en toute occasion. Tous l’apprécient et le respectent pour son dynamisme, sa tolérance, son amour envers chacun et son aptitude à donner sans restriction. Cela n’échappe d’ailleurs pas au Rabbin Chaoul Naouri, qui le considère plus apte à des études rabbiniques qu’à une carrière d’ingénieur.

La Hachga’ha Pratit intervient à ce moment précis, pour lui donner un petit « coup de pouce »… Reçu à l’examen d’entrée de l’Institut national des sciences appliquées (INSA) auquel il s’est présenté, Jo est en revanche recalé à celui du baccalauréat – en raison d’une simple erreur de calcul dans l’épreuve de maths !

L’année suivante, tandis qu’il redouble sa Terminale, il fait face à un dilemme : « Jo ! lui demande sans fioriture le Rabbin Naouri, pourquoi ne deviendrais-tu pas Rabbin ? » Et il lui conseille d’étudier au Séminaire rabbinique de son beau-père, le Grand Rabbin Henri Schilli, à Paris.

Le jeune homme est sceptique… Cette perspective n’a jamais été envisagée et est loin de ses ambitions professionnelles. Pourtant, il voit se profiler à l’horizon un avenir qui le fait rêver.

La première chose qu’il fait est d’en parler à Danielle, avec qui il compte se fiancer prochainement. Très enthousiaste, elle lui répond : « Mais c’est formidable ! Vas-y, fais-le ! » et elle l’assure de son soutien total.

Il ne lui reste plus désormais qu’à obtenir l’accord de son père. Toutefois, lui annoncer l’affaire n’est pas simple : Jacques espère, et s’est depuis longtemps fait à l’idée, que son deuxième fils sera ingénieur en mathématiques, filière à laquelle il a lui-même aspiré dans sa jeunesse sans avoir pu la suivre. Son fils aîné a d’ailleurs choisi de faire médecine… D’autre part, Jo sait que son père vient à peine de digérer la déception que lui a causé son échec au baccalauréat. Comment va-t-il réagir à cette « bombe atomique » ?

Pourtant, les craintes du jeune homme se révèlent infondées, puisque son père lui déclare en substance : « Soit. Mais ce que tu fais, quoi que tu fasses, fais-le bien ! »

Fort de ce principe qu’il fera sien tout au long de sa vie, il prend la décision d’intégrer l’école rabbinique en 1964, en compagnie de deux autres camarades niçois, son cousin Charly Bismuth et son ami Henri Hassoun.

Au moment où les trois amis s’apprêtent à quitter Nice, ils apprennent que le Rabbin Chaoul Naouri a annoncé sa démission suite à des attaques répétées, en raison de ses prises de position en marge de celles habituellement prônées par le courant consistorial, qu’il ne veut plus subir. Malgré sa consternation, Jo considère cette décision comme un exemple extraordinaire de cohérence, de bravoure et de dignité. Bien des années plus tard, il exprimera son admiration et son immense reconnaissance au Rabbin Chaoul Naouri et à son épouse, en leur confiant qu’il leur devait d’avoir dirigé sa vie dans le chemin qui fut le sien, en l’ayant suivi et conseillé tout au long de son parcours.

(Petit extrait de sa biographie à lire dans le livre "Rav Sitruk : Vision Juive")