"J'ai toujours été dans l'ombre de ma sœur", "le système scolaire m'a enlevé toute ma confiance en moi", "ma mère ne m'a pas donné assez d'amour"… Nous avons tous ce genre de phrases qui sommeillent quelque part dans un coin de notre tête. Elles nous permettent parfois d'expliquer nos difficultés, nos échecs, de mieux comprendre nos réactions. Mais dans la plupart des cas, fouiller son passé a-t-il vraiment les vertus salvatrices que la psychologie moderne a tenté de nous vendre ? Essayons d'éclairer cette question à la lumière de la Torah…

Du temps de nos grands-parents, lorsqu'une personne rencontrait des difficultés sur le plan social ou comportemental, on n'accordait généralement pas beaucoup d'importance à son mal-être. La vie était si difficile qu'il paraissait presque incongru de s'y attarder. En d'autres termes, on ne faisait guère cas des émotions. Cette attitude pouvait donc engendrer des traumatismes et des blocages — car tout ce qui n'est pas exprimé est imprimé.

La société moderne, elle, a compris la nécessité pour l'être humain de décrire ce qu'il ressent, de mettre des mots sur ce qui lui a fait du mal, d'identifier les situations qui l'ont blessé. Les lois de Lachon Hara' évoquent d'ailleurs le cas d'une personne qui a besoin de se soulager en parlant — preuve que la parole et l'expression des sentiments ont de réelles vertus thérapeutiques. Toutes sortes de disciplines ont ainsi été développées pour nous aider à extérioriser ce qui nous bloque, nous empêche d'avancer, ce qui a été enfoui en nous.

Mais — et c'est là un point crucial — cet exutoire, aussi salutaire qu'il soit en apparence, peut devenir destructeur si l'on n'y prend pas garde. Certaines personnes ont en effet recours à la thérapie de manière systématique et extrême pour identifier ce qui les a empêchées de se développer sereinement. Prenons un exemple : vous réalisez que vous avez du mal à accepter les reproches, et vous découvrez qu'enfant, vous faisiez constamment l'objet de remontrances de la part de vos parents ou de vos professeurs. Vous avez donc développé une véritable aversion à la critique.

Face à cette prise de conscience, deux voies s'offrent à vous.

La première : vous enfoncer dans cette découverte, vous déculpabiliser en estimant que votre difficulté à accepter la critique est tout à fait légitime au vu de ce que vous avez vécu — avec tout ce que cela implique : reprocher sa conduite à vos parents, en vouloir à vos anciens professeurs… En définitive, rester au stade du "j'ai une excuse à mon comportement actuel".

La seconde : comprendre l'origine de votre blocage, reconnaître que vous en avez souffert, mais décider que le moment est venu d'avancer. Vous ne cherchez plus à accuser qui que ce soit de votre comportement présent ; vous êtes dans une dynamique de dépassement, en puisant en vous les ressources nécessaires pour aller au-delà du traumatisme.

C'est précisément là où le bât blesse : trop souvent, certaines thérapies s'arrêtent à la première étape, celle de l'identification du traumatisme. D’ailleurs certaines personnes peuvent rester des dizaines d’années à faire leur psychanalyse, trouvant sans cesse de nouveaux problèmes... car plus l’on cherche, plus l’on trouve ! Or dans le judaïsme, l'objectif est de se parfaire en permanence, d'affiner ses traits de caractère. De même que lorsqu'une personne fait Téchouva : elle regrette ses fautes — ce qui correspond à une forme d'introspection —, puis elle agit concrètement pour ne plus y retomber. Elle ne s'installe pas dans la mélancolie ; elle continue d'avancer.

En fait, en vouloir à la terre entière parce qu'on a identifié les responsables de son mal-être, c'est en quelque sorte occulter Hachem. Cela peut être difficile à entendre, mais tout ce que nous vivons — y compris les moments les plus douloureux et traumatiques — s'inscrit dans un plan divin qui dépasse notre compréhension. Et puisque Hachem est bon et veut notre bien, Il nous a nécessairement dotés des ressources intérieures pour nous en sortir.

En d'autres termes, s'enfoncer dans sa peine, s'apitoyer sur son sort, chercher des coupables à tout prix — ce n'est pas la voie juive. Gardons toujours à l'esprit que le remède précède toujours la plaie [1]. Hachem nous a envoyé les forces nécessaires pour surmonter les épreuves, même les plus lourdes.

Si votre mère ne vous a pas suffisamment témoigné d'amour, ce n'est pas le moment de lui faire son procès. Elle a fait du mieux qu'elle pouvait, avec ce qu'elle avait. En revanche, vous pouvez en tirer une leçon pour l'avenir : exprimer davantage votre affection à vos propres enfants. Instruire un procès à retardement à une mamie ne vous apportera rien d'autre que plus d’amertume.

Passer son temps à fouiller son passé pour justifier ses défaillances présentes n'a rien de sain. Cette démarche ne doit être qu'un tremplin — un moyen de mieux se connaître, de rebondir, et de ne pas reproduire les schémas qui nous nuisent. Si une épreuve est trop lourde, si un traumatisme semble impossible à effacer, il faut évidemment chercher à s'en libérer et se faire aider par des professionnels… Mais ce traumatisme ne doit pas plonger une personne dans un état léthargique. 

Nous sommes sur cette terre pour agir — et Hachem nous a donné tous les moyens d'y parvenir ! 


[1] : Rèch Lakich, Talmud Bavli, Méguila 13b