Je m’appelle Elkana Bohbot. Avec deux associés, je dirigeais un projet musical appelé Mushroom. Pour Souccot, nous voulions organiser un événement dans le sud d’Israël pour quelques centaines de personnes. En cherchant une société de sécurité, je me suis adressé à Yagil, que je connaissais. Lui organisait, dans la nuit du 6 au 7 octobre 2023, un événement beaucoup plus important : le festival Nova. Il me proposa d’unir nos forces. Nous aurions notre propre scène, nos artistes et notre public à l’intérieur de la Nova. J’ai immédiatement accepté.
Nous avons tout préparé avec enthousiasme. Plusieurs artistes devaient se produire sur notre scène, dont Sonic Caesar, venu spécialement présenter une œuvre sur laquelle il travaillait depuis cinq ans.

À cette époque, j’avais aussi un autre projet : ouvrir un commerce de glaces indiennes. Tout semblait enfin avancer dans ma vie. Mais ce qui comptait le plus pour moi, c’était Rivka, ma femme, et Réèm, notre fils de trois ans et demi.

Le 6 octobre, avant de partir pour la Nova, Réèm courut vers moi : « Papa, emmène-moi avec toi ! » Je lui expliquai que je partais travailler et lui promis que le lendemain, à mon retour, nous irions tous les trois manger une pizza. Je lui demandai un bisou pour me donner des forces. Il m’embrassa de tout son cœur. Cette sensation allait m’accompagner pendant deux ans. Je franchis la porte de ma maison. Je ne savais pas que je ne la franchirais de nouveau que deux ans plus tard.

Nous arrivâmes sur le site de Ré’im et terminâmes les préparatifs. Un incident imprévu changea le déroulement de la soirée : un énorme tracteur était immobilisé près de la scène principale de la Nova. Impossible de le déplacer. Les participants arrivaient, mais la grande scène ne pouvait pas encore les accueillir. Notre petite scène, elle, était prête. Les organisateurs commencèrent donc à diriger leur public vers nous. Au lieu de quelques centaines de personnes, 2 000, puis 2 500 personnes se retrouvèrent devant notre scène.

Je regardais mes amis danser et sourire. Certains seraient retrouvés morts quelques heures plus tard. Vers trois heures du matin, le tracteur fut enfin déplacé et la scène principale ouvrit. Pourtant, près de 2 000 personnes restèrent avec nous.

À 4h30, Sonic Caesar monta sur scène pour présenter l’œuvre de sa vie. Vers six heures, il me demanda de le rejoindre. Le soleil commençait à se lever. Je regardais cette foule danser. La musique était magnifique. Tout semblait parfaitement harmonieux.

Puis, ce 7 octobre, à 6h29, tout bascula.

En quelques instants, la musique, la fête et la douceur du lever du soleil laissèrent place à l’enfer.

Quelques heures plus tard, j’étais allongé dans un pick-up qui roulait à travers Gaza. J’avais été enlevé. Des terroristes me frappaient et m’exhibaient comme un trophée. Pendant ce temps, ma famille ignorait encore si j’étais mort ou vivant. Puis Rivka reçut l’appel d’un ami. « Elkana est vivant ou mort ?! » lui demanda-t-elle. Il lui envoya une vidéo. On m’y voyait dans le pick-up, frappé au visage, entouré d’hommes armés. J’étais vivant.

« Ils ont kidnappé Elkana ! »

Réèm entendit les cris et les pleurs des adultes. À trois ans et demi, il découvrait un mot qu’aucun enfant ne devrait avoir à apprendre : « kidnappé ». On lui avait enseigné les couleurs, les papillons, l’arc-en-ciel. Pas comment comprendre que son père avait été enlevé. Lui savait seulement que Papa avait promis de rentrer pour manger une pizza. Et Papa n’était pas revenu.

À Gaza, une foule se rassembla autour de nous. On nous frappait avec des bâtons et des barres de fer. J’ai cru que j’allais être lynché. Un terroriste tira finalement en l’air pour éloigner la foule. Il me fit ensuite courir pieds nus dans un champ rempli de pierres et d’épines. Mes pieds se déchiraient et saignaient. J’avais les côtes cassées à cause des coups et respirais difficilement.

Il remarqua alors le tatouage d’un oiseau sur mon épaule. Je lui expliquai qu’il représentait la liberté. Il sortit un grand couteau. « Je vais couper l’oiseau, on n’en a pas besoin. » Il commença à enfoncer la lame dans mon épaule. Je compris qu’il envisageait de découper ma peau. Je le suppliai et dégageai brusquement mon épaule. Son regard tomba alors sur mon alliance. « Donne-moi la bague. » Je la retirai et la lui donnai.

Nous continuâmes jusqu’à l’entrée étroite d’un puits. Je compris que j’allais entrer dans un tunnel du 'Hamas. J’étais persuadé qu’on allait m’y exécuter. On me poussa à l’intérieur. L’ouverture se referma. Obscurité absolue.

Quelques heures auparavant, j’étais sur une scène devant des milliers de personnes, au lever du soleil. J’avais une femme, un enfant, des projets. Maintenant, j’étais sous terre à Gaza et je me demandais ce que deviendraient Rivka et Réèm si je mourais.

Nous avancions courbés lorsqu’un terroriste cria : « Stop ! » Je me figeai, certain que mon heure était arrivée. J’entendis alors le bruit d’un sachet. Il en sortit une gaufrette au chocolat. « Mange ! » Je refusai. Il plaça son couteau contre mon cou. Je mordis dans la gaufrette. Était-ce mon dernier repas ?

Finalement, on nous fit ressortir. Le tunnel avait servi à nous cacher en attendant un véhicule. Nos ravisseurs craignaient que d’autres Gazaouis nous découvrent et nous lynchent ou nous enlèvent à leur tour. Avec Eviatar, un autre otage, je fus jeté dans le coffre d’une voiture, ligoté et comprimé contre lui. Ils nous frappèrent pour parvenir à fermer le coffre.

Nous arrivâmes dans un appartement où quatre otages furent placés contre quatre murs différents pour nous empêcher de communiquer. Nous étions couverts de sang et de blessures. Les terroristes allumèrent une petite radio. J’entendis le ministre israélien de la Défense expliquer que l’objectif était de ramener les otages. Pour la première fois, je respirai un peu : Israël savait que nous étions là. On ne nous avait pas oubliés.

Le soir, on nous donna une demi-pita avec un peu de crème au chocolat. Je posai ma tête sur le sol. Devant mon visage se trouvait le canon d’une kalachnikov. Mon corps entier me faisait souffrir. Au loin, les explosions résonnaient. Je pensais à Réèm qui devait toujours attendre son père.

Le lendemain, mes mains étaient devenues violettes à cause des menottes. Je ne sentais presque plus ma main gauche. Un terroriste que nous avions surnommé « Bonjour », parce qu’il connaissait quelques mots d’hébreu, accepta finalement de desserrer mes liens. Il examina ensuite ma jambe couverte de sang. Persuadé qu’une balle s’y trouvait, il fouilla la blessure. La douleur était terrible. Il n’y avait aucune balle : seulement les profondes blessures causées par ma course pieds nus.

Puis vint l’interrogatoire. On me demanda mon nom : « Elkana Bohbot. » Mon matricule militaire. Ce que j’avais fait à l’armée. Je compris immédiatement le danger. En réalité, j’avais servi dans la Sayeret Golani et j’avais été combattant à Gaza. S’ils le découvraient, j’étais probablement mort.

Je mentis. Je racontai que mon travail consistait simplement à ouvrir et fermer un portail dans une base. Le terroriste posa son pistolet contre ma tempe : « Si tu me mens, je te tire dessus. Je finirai par tout découvrir sur toi. » Je restai calme. « Qu’est-ce que vous croyez ? Que vous avez capturé un général ? Je ne suis qu’Elkana. J’ouvre un portail, je le ferme. »

À cet instant, je compris quelque chose : puisqu’il me posait la question, c’est qu’il ignorait la réponse. Une guerre psychologique commença. Chaque mot pouvait me sauver ou me tuer. Il fallait observer mes ravisseurs, ne jamais leur donner une information inutile, éviter de les provoquer et comprendre comment calmer leur colère. Surtout, il fallait survivre.

Les explosions se rapprochaient et les murs tremblaient. Je ne savais plus ce qui risquait de me tuer en premier : le 'Hamas ou les bombardements. Les terroristes essayaient de nous convaincre que l’armée israélienne tuait elle-même les otages. Je faisais semblant de les écouter pour éviter de les mettre en colère.

Une nuit, « Casquette », le terroriste qui montait la garde, s’endormit. Sa kalachnikov chargée tomba de ses mains. Le canon était dirigé vers moi. Un coup aurait pu partir. Notre vie ne tenait parfois absolument à rien.

Un autre soir, une énorme explosion fit trembler la maison. Même nos ravisseurs furent terrifiés. On nous déplaça dans une partie plus basse du bâtiment. Mes côtes cassées m’empêchaient presque de m’allonger. Après mes demandes, « Casquette » finit par m’apporter un vieux matelas déchiré.

La scène était surréaliste. Des bombes explosaient au-dessus de nous. Une kalachnikov était braquée sur moi. Mon corps entier me faisait souffrir. Et dehors, un coq frappait contre un volet. Je me demandais : où suis-je ? Comment ma vie a-t-elle pu basculer ainsi ?

Les terroristes exigeaient un silence absolu pour que personne ne découvre notre présence. Curieusement, ils ne craignaient pas seulement l’armée israélienne : ils avaient peur des autres Gazaouis, qui pouvaient venir nous voler pour nous tuer ou nous garder eux-mêmes comme otages.

Nous étions devenus leur propriété. Ils avaient pris notre liberté, notre identité, notre capacité à décider quand manger, boire, dormir ou parler. Mais je me répétais qu’il restait quelque chose qu’ils ne pouvaient pas prendre : mon âme et mon espoir de retrouver ma famille.

Je pensais constamment à Rivka et Réèm. Je savais que j’allais souffrir. Mais je refusais qu’ils me brisent.

J’avais fini par comprendre l’étrange chaîne de peur dans laquelle nous vivions : nous avions peur de nos ravisseurs ; nos ravisseurs avaient peur des Gazaouis ; les Gazaouis avaient peur du 'Hamas ; et le Hamas avait peur de l’armée israélienne.

La nourriture était extrêmement limitée : un morceau de pita, parfois du fromage, du ‘Houmous ou de la ‘Halva. Deux petits repas par jour. Nous étions totalement coupés du monde. Il ne restait qu’à attendre, souffrir et réfléchir.

Une question revenait sans cesse : pourquoi avais-je organisé cette fête ? Que se serait-il passé si je n’avais pas prévu cette scène ? Quelques jours auparavant, je me sentais au sommet du monde. J’avais ma musique, mon commerce, ma famille, mes projets. Maintenant, j’étais otage à Gaza, affamé, blessé, allongé par terre avec une arme pointée vers moi.

Et surtout, je pensais à mon fils. Comment avait-on expliqué à Réèm que son père ne rentrait pas ? Que pouvait comprendre un enfant de trois ans et demi au mot « kidnappé » ?

Dix jours passèrent. Le 17 octobre était notre anniversaire de mariage. Cela faisait dix jours que nous vivions par terre, sans nous laver ni nous brosser les dents. Dix jours de saleté, de faim, de douleur et de peur.

Je tentai quelque chose. Je demandai à « Casquette » : « Aujourd’hui, c’est mon anniversaire de mariage. Je voudrais être propre. Laisse-moi prendre une douche. » Il se mit en colère : « Assieds-toi et tais-toi ! Une douche ?! »

Je savais désormais qu’il ne fallait pas insister immédiatement. J’attendis deux heures et renouvelai ma demande. Puis j’attendis encore. Finalement, il revint. Il m’appelait « Ali » au lieu d’Elkana. « Ali ! Viens ! »

Il m’emmena dans une pièce où se trouvait une douche. Il retira mon bandeau et mes menottes. Mon corps était recouvert d’une couche de crasse. Il versa de l’eau sur moi et me donna du savon. L’eau qui coulait de mon corps était noire. Puis il me donna une chemise et un jean avant de me menotter à nouveau.

Pour n’importe qui, cela aurait été une douche misérable. Pour moi, c’était une victoire immense : j’étais propre pour notre anniversaire de mariage. Après moi, les trois autres otages eurent eux aussi le droit de se laver. Nous eûmes alors une pensée pour Rivka : grâce à notre anniversaire de mariage, quatre otages venaient de prendre leur première douche depuis leur enlèvement.

Au milieu de Gaza, de la faim, des blessures et des humiliations, ces quelques minutes sous l’eau représentaient une petite parcelle d’humanité que nous avions réussi à récupérer.

Je pensais à Rivka. J’aurais voulu lui crier que malgré les coups, la faim et les douleurs, j’étais toujours là. Je pensais à notre mariage, à notre fils et à la vie que nous avions construite.

Ils pouvaient m’enfermer, m’affamer, me frapper et m’attacher. Mais il y avait une chose que je ne devais pas leur permettre de faire : me briser.

Tiré du livre "738 jours en captivité du 'Hamas" d'Elkana Bohbot, Editions Torah-Box