« Voici la postérité de Noa'h, Noa'h était un Ich Tsadik (homme juste)… » (Béréchit 6,9)
« Et Noa'h, Ich Haadama (l’homme de la terre) profana et planta une vigne. » (Béréchit 9,20)
Le Midrach (Béréchit Raba 36,3) affirme : « Rav Bérakhia dit : "Moché est plus aimé que Noa'h : Noa'h est passé de l’appellation ‘Ich Tsadik’ à celle de ‘Ich Haadama’, tandis que Moché, qui était au départ ‘Ich Mitsri’, est devenu ‘Ich Élokim’". »
La Torah rapporte qu’à son retour sur terre après le Déluge, Noa'h planta une vigne. Dans sa description de cet épisode, la Torah le décrit comme « Ich Haadama » – l’homme de la terre, ce qui n’est pas un titre louable. Le Midrach affirme que Moché Rabbénou était plus vertueux que Noa'h, parce que, plus tôt dans la Torah, Noa'h était appelé « Ich Tsadik » (un homme juste) et la nouvelle description d’Ich Haadama montre une régression de statut. En revanche, Moché était initialement décrit humblement comme un Ich Mitsri (un homme égyptien), et il est plus tard appelé Ich Élokim (l’homme de D.ieu). Que signifie cette comparaison entre Noa’h et Moché ?
Le Ohel Moché[1] suggère une compréhension simple. Selon lui, le Midrach montre les risques de tomber du niveau de Ich Tsadik à Ich Haadama, mais également le potentiel de s’élever et de passer de Ich Mitsri à Ich Élokim. Ensuite, le Ohel Moché raconte une histoire à propos du Saba de Slabodka (Rav Nathan Tsvi Finkel) et en déduit une compréhension plus profonde.
Cette histoire concerne deux Ba’hourim qui étudiaient à la Yéchiva de Slabodka – le premier était l’un des plus brillants élèves de la Yéchiva, tandis que l’autre était nettement plus faible. Pourtant, le Saba de Slabodka consacrait beaucoup plus de temps à l’élève le plus faible. Le brillant Ba’hour demanda au Rav pourquoi il le traitait si différemment, d’autant qu’il était bien plus capable que son camarade.
Le Rav répondit en posant préalablement une autre question. La période de l’après-midi est appelée par ’Hazal : « Tsalé 'Erev » (littéralement « l’ombre du soir ») ; c’est donc le début de la période nocturne. Pourtant le soleil brille encore et il fait beau dehors. Par ailleurs, on considère que la journée commence à 'Alot Hacha’har (lever du matin, littéralement), alors qu’il fait encore très sombre à ce moment-là. Comment peut-on expliquer cela ? Le Rav expliqua que le matin, même quand il fait encore nuit, le jour commence à pointer. On est donc dans une situation de progression vers le lever du jour et ce moment est considéré comme « jour », bien qu’il fasse nuit dehors. En revanche, l’après-midi, même s’il fait encore jour dehors, il se fait de plus en plus sombre et ce moment fait donc partie de la soirée. Ainsi, le facteur décisif pour déterminer s’il fait jour ou nuit n’est pas l’état actuel de la luminosité que l’on voit dehors, mais la direction que prend cette luminosité.
Le Saba de Slabodka revint à la question qui lui avait été posée et expliqua au brillant jeune homme que, même s’il était plus avancé que ses camarades, il se considérait comme « parfait » et n’ayant pas besoin de s’améliorer. Or, il s’agit d’un très gros défaut qui diminue considérablement son statut. Par contre, même si l’autre élève était actuellement à un niveau inférieur au sien, il était désireux d’avancer. Donc le Rav le considérait à un niveau supérieur à son pair, plus intelligent. Il conclut par le principe fondamental – la valeur d’une personne se définit par sa direction, et non par son état actuel.[2]
Avec cela, nous pouvons comprendre la nature profonde du contraste entre Noa’h et Moché. Noa'h était un Ich Tsadik mais il prit une direction descendante et devint un Ich Haadama. Moché, quant à lui, était un Ich Mitsri, mais il était en direction ascendante, il allait de l’avant pour devenir un Ich Élokim. En réalité, même à l’époque où Noa’h était considéré comme un Tsadik et où Moché était décrit comme un Ich Mitsri, Moché était déjà à un niveau supérieur, en raison de la direction qu’il prenait. Car, comme nous l’avons expliqué, elle bien plus importante et décisive que l’état actuel de la personne.
On peut trouver un autre exemple à ce principe en analysant la journée de Kippour. Tout au long de l’année, en récitant le Chéma', nous prononçons la phrase « Baroukh Chem Kévod Malkhouto Léolam Vaèd » à voix basse, par déférence pour les Anges qui disent cette phrase également, mais dont le niveau spirituel nous dépasse grandement. Cependant, à Yom Kippour, nous atteignons le niveau des Anges en raison de notre jeûne et des autres Inouyim (afflictions). Nous pouvons donc réciter cette phrase à voix haute. Ce comportement est étrange ; ne sommes-nous pas plus vertueux à la fin du jeûne, après Kippour, une fois que nous avons atteint les sommets de Néïla ? Or, dès que nous commençons 'Arvit de Motsaé Yom Kippour, nous retournons immédiatement à notre ancienne habitude de dire « Baroukh Chem… » à voix basse, tandis qu’au début de Kippour, nous étions rassasiés de notre repas et nous ne semblions pas avoir atteint un niveau spirituel si élevé, mais nous avons dit « Baroukh Chem… » à haute voix. L’explication est basée sur le principe ci-dessus ; à savoir que le facteur décisif à propos de notre niveau est la direction que nous prenons, le niveau vers lequel nous aspirons. Au début de Yom Kippour, nous nous dirigeons vers le jour le plus saint, donc nous sommes au niveau des Anges, tandis que le Motsaé Yom Kippour, nous nous dirigeons à nouveau vers le ’Hol, donc nous revenons à notre niveau d’origine et nous recommençons à dire cette déclaration à voix basse.
Cette leçon est très pertinente pour cette période de l’année, car nous venons de terminer la période exaltante des Yamim Noraïm et nous nous apprêtons à affronter les longs mois d’hiver sans aucune fête pendant plusieurs semaines. Malgré cela, il est essentiel de nous efforcer à continuer d’aller de l’avant, à rester orientés vers la croissance et à éviter la stagnation.
Puissions-nous tous mériter d’émuler Moché Rabbénou et de constamment nous élever spirituellement.
[1] Ohel Moché, Séfer Béréchit, Parachat Noa’h, p.136-140.
[2] Notons que le Rav ne négligea pas l’élève plus intelligent, mais sa distanciation fut en soi une leçon que ce jeune homme devait tirer pour sortir de son état de stagnation.



