Cinquante jours après la soirée de Pessa'h, la Torah nous enjoint de fêter Chavou'ot. Comme chacun sait et comme il est mentionné dans la prière de Yom Tov, nous fêtons en ce jour “l’anniversaire" du don de la Torah.

Cependant, la Torah écrite, lorsqu’elle décrit de la fête de Chavou'ot, ne fait nulle mention de cet événement, somme toute, capital. D’où sait-on donc qu’à Chavou'ot on célèbre aussi le don de la Torah ? Quel est le rapport entre ces deux événements qui - comme nous le verrons - ne semblent pas avoir d’autres liens que celui d’un "hasard de calendrier", lui-même dépendant du compte du 'Omer ?

Chavouot et le don de la Torah, dans la tradition écrite et la tradition orale

Il est écrit :

Puis, vous compterez chacun, depuis le lendemain de la fête, depuis le jour où vous aurez offert le Omer du balancement, sept semaines, qui doivent être entières. Vous compterez jusqu’au lendemain de la septième semaine, soit cinquante jours, et vous offrirez à l’Eternel une oblation nouvelle[1].

Et aussi :

Et vous célébrerez ce même jour: ce sera une convocation sainte, où vous ne ferez aucune œuvre servile; statut invariable, dans toutes vos demeures, pour vos générations[2].

Comme nous le voyons, il n’est nullement fait mention du don de la Torah. Les versets décrivent la fête telle qu’elle se déroulait à l’époque du Temple de Jérusalem. C'est-à-dire, l’apport des différents sacrifices cinquante jours après la récolte du Omer.

Le don de la Torah ? À Chavouot ?

Il est écrit:

Ils seront prêts pour le troisième jour, car le troisième jour descendra l’Eternel aux yeux de tout le peuple sur le mont Sinaï[3].

Et Rachi de commenter:

Ils seront prêts : séparés de leurs femmes

Pour le troisième jour : qui sera le sixième jour du mois. Le cinquième jour, Moché a construit l’autel situé sous la montagne et les douze monuments dont il est question plus loin, la Torah n’observant pas l’ordre chronologique des événements.

Même si la date exacte du don de la Torah n’est pas mentionnée, une étude du sens obvie des versets nous permet d’arriver à la conclusion que le don de la Torah eut lieu le 6 Sivan. N’est-ce pas également la date de la fête de Chavouot, cinquante jours après Pessah ? Nous allons voir que ce n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît.

La date de Chavouot n’est pas mentionnée dans la Torah. Et pour cause ! En fait, ce Yom Tov ne tombe pas toujours à la même date comme le dit la Guémara[4] :

Comme l’enseigne Rav Chémaya : Atsérèt (autre nom de Chavouot) [tombe] parfois le cinq Sivan parfois le six parfois le sept. Comment cela? Si les deux [mois de Nissan et Iyar] sont pleins [trente jours], [Chavouot tombera] le cinq, si les deux sont "manquant" [vingt-neuf jours] le sept, l’un plein l’autre "manquant", le six.

Explications : la Torah ne fait dépendre Chavouot que du compte du Omer. Cinquante jours après la soirée de Pessah, tombe Chavouot. Seulement, à l’époque où le Grand Sanhédrin siégeait à Jérusalem, le nombre des jours des mois de l’année n’était pas fixé à l’avance comme aujourd’hui. Tout dépendait du témoignage de ceux qui avaient vu la nouvelle lune. Parfois ceux-ci la voyaient le vingt neuvième jour du mois, parfois le trentième. Et c’était alors au Sanhédrin de fixer le nouveau mois. On ne pouvait donc pas savoir à l’avance combien il y aurait de jours au mois de Nissan et de Iyar, ce qui, comme le dit la Guémara, changeait la date de la fête de Chavouot. Celle-ci pouvait se dérouler le cinq, le six ou le sept. Ceci fera dire à Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi dans son Choul’han Aroukh[5]:

Mais au temps où l’on sanctifiait le mois selon l’observation de la lune il était possible que le mois de Nissan ne comporte que 29 jours et la fête de Chavouot qui est le cinquantième jour du Omer tombait le sept et si le mois de Iyar comptait 30 jours, Chavouot tombait cinquante jours après le Omer donc le cinq. Et même si ces jours ne sont pas le jour du Don de la Torah, ça ne fait rien car la Torah n’a pas fait dépendre cette fête du jour du don de la Torah ni d’une date particulière dans le mois, juste du cinquantième jour du Omer. Cependant, selon le calcul du calendrier qui nous a été transmis, le cinquantième jour du Omer tombera toujours le 6 Sivan, jour du don de la Torah.

La concordance des dates de Chavouot et du don de la Torah ne serait donc qu’un "hasard de calendrier" ? Cet état de fait affaiblit de fait le rapport entre Chavouot dont la date est changeante et le don de la Torah qui lui a évidemment eut lieu à une date bien précise. D’ailleurs, quelle fut cette date? Le Choul’han Aroukh Hara tranche clairement que cet événement a eu lieu le 6 Sivan.

Tout le monde est-il d’accord sur ce point?

Il est écrit dans le Talmud[6] :

Les Sages enseignent : le six du mois ont été donnés les 10 commandements à Israël. Rabbi Yossi dit: le sept.

Si, de façon générale on fixe la Halakha selon l’avis des Sages, comme l’a fait le Choul’han ‘Aroukh HaRav cité ci-dessus, dans ce cas, certains, comme le "Divrei Né’hémia" défendent l’avis de Rabbi Yossi : [La démonstration de ce commentateur est beaucoup trop longue pour être citée ici dans son intégralité, nous nous contenterons d’en citer les grandes lignes.] Tout commence par une question du Maguen Avraham : le Talmud affirme que lorsque D.ieu, en préparation de son dévoilement, ordonne une séparation conjugale de deux jour, Moché en rajouta un de son propre chef. Ceci semble donc fausser les calculs de la date de la Révélation, d’autant plus que tous les commentateurs s’accordent sur le fait que la sortie d’Egypte ait eu lieu un Jeudi et le don de la Torah un Chabbath. Une simple vérification sur le calendrier montre que dans ces conditions, le don de la Torah eut lieu 51 jours après la sortie d’Egypte, contrairement à Chavouot qui de toute façon tombe 50 jours après la sortie d’Egypte. Le rapport entre la fête de Chavouot et la révélation au Sinaï est encore une fois mis à mal.

Bref, il n’existe pas à proprement parler un lien "Halakhique" entre la fête de Chavouot et la commémoration du don de la Torah.

Malgré tout, nous savons bien qu’il n’y a pas de hasard, surtout en ce qui concerne la fixation et la signification des fêtes d’Israël.

Si donc le calendrier a été fixé de façon à ce que concorde la date de Chavouot et celle du don de la Torah (puisse qu’on dit dans la prière "temps du don de notre Torah") c’est qu’il y a un lien profond entre ces deux événements.

Le rapport entre Chavouot et le don de la Torah

Bien que la Torah ne le mentionne pas explicitement, il existe tout de même quelques allusions au lien entre Chavouot et le don de la Torah comme il est écrit dans le "Léka’h Tov"[7], à propos de Yom Kippour :

"Un bouc", mis à part les deux autres boucs mentionnés dans le livre du Lévitique. Pourquoi mentionne-t-on le terme de « Séir », bouc pour Kippour et pour Chavouot ? Ceci pour nous faire une allusion : de la même manière que Yom Kippour se trouve être aussi le jour du don de la Torah, Chavouot est aussi le jour du don de la Torah car les secondes Tables ont été données à Kippour et les 10 commandements à Chavouot.

Et dans le Talmud de Jérusalem[8]:

Rabbi Mecharchéya dit au nom de Rabbi Idi : à propos de tous les sacrifices, il est mentionné le terme de "’Hatat", faute. Mais à Chavouot, il n’est pas écrit "’Hatat". Pour quelle raison ? D.ieu leur dit : puisque vous avez reçu le joug de la Torah, je ferais comme si vous n’aviez jamais fauté de toute votre vie.

Tout ceci est du domaine du Rémez, le sens allusif de la Torah.

Il existe tout de même un lien plus profond en rapport direct avec les réflexions de la première partie de notre étude.

D’après ce que nous y avons vu, le seul point commun que l’on pourrait trouver entre Chavouot et la commémoration du don de la Torah, c’est qu’on croit au premier abord qu’il n’y a aucun doute qu’elles ont lieu toutes deux le six Sivan alors qu’en fait, la réalité est bien plus complexe. Et c’est justement ce flou quant à la fixation de ces dates qui nous permettra de comprendre le lien existant entre ces deux événements.

Nous avons vu que certains commentateurs pensent que la Torah fut donnée le sept Sivan et non le six car Moché ajouta un jour de séparation aux deux jours qu’avait ordonné D.ieu.

Ceci fait allusion à un principe capital régissant le rapport entre la Torah et le peuple d’Israël, comme le dit le Tiférèt Chlomo[9]:

Pourquoi a-t-il repoussé le saint jour que les mondes supérieurs et inférieurs attendaient tellement ? En fait, on explique sur le verset de Job: "Tu formeras des projets et ils s’accompliront en ta faveur" que D.ieu décrète et le Juste annule, le Juste décrète et Dieu accomplit. Ceci est un principe fondamental de notre foi et si quelqu’un n’y croit pas, il ne peut être considéré comme Juif. Et c’est cela que D.ieu et Moché voulurent faire savoir au peuple d’Israël : la force qui leur est octroyée s’ils respectent la Torah, leur apprendre que le peuple d’Israël à la force de faire comme bon lui semble et D.ieu donne son accord.

A partir du don de la Torah, la responsabilité du juif, du Sage, devient immense : la Torah n’est plus au ciel, c’est l’Homme qui en a maintenant la responsabilité comme l’illustre l’histoire de la discussion entre les Sages et Rabbi Eliezer : malgré le fait que ce dernier prouva que D.ieu Lui-même était de son avis, la Halakha ne fut pas tranchée en fonction de lui mais de la majorité des Sages. On comprend maintenant le rapport avec la fête de Chavouot. En effet, comme nous l’avons dit plus haut, ce Yom Tov est le seul dont la date n’est pas fixe.

De quoi dépendra-t-elle? De la décision des Sages du Grand Sanhédrin. La fête de Chavouot est également l’illustration de ce que nous dit le Tiférèt Chlomo : le juste décide et Dieu entérine[10]. La décision de Moché d’ajouter un jour de séparation fut la première décision humaine entérinée par le ciel, elle venait avertir le peuple de sa lourde responsabilité, elle venait montrer quel "‘Hidouch" (changement drastique) apportait ce jour de la Révélation.

Ce n’est donc pas un hasard si Chavouot est l’illustration claire et évidente de ce principe : les Sages décident et D.ieu "accomplit". Chavouot a donc bien un rapport avec le don de la Torah. Un rapport profond, qui nous montre la responsabilité que D.ieu a octroyé au peuple Juif.

Pas seulement les Sages...

Si Chavouot et la commémoration du don de la Torah n’ont apparemment pas de rapport sur le plan de la Halakha, leur relation vient nous apporter un précieux enseignement quant à signification du don de la Torah. Comme nous l’avons mentionné, la Torah n’est plus au ciel, elle nous a été donnée véritablement, entièrement, à tel point que le Ciel Lui-même se "plie" aux décisions terrestres du Beth Din. Ce principe peut même aller plus loin et ne pas concerner seulement le Beth Din ou les Sages mais même le simple Juif. En effet, selon certains décisionnaires, si un homme lors du compte du Omer traverse ce qu’on appelle "la ligne de changement de date" (il perdra ou gagnera un jour selon qu’il traversera d’est en ouest ou l’inverse), il fêtera Chavouot selon son propre compte et pas selon le compte de la majorité du peuple [11]!

Telle est la force que ce jour a octroyé au peuple d’Israël.

 

[1] Lévitique 23, 15 - 16

[2] Lévitique 23, 21

[3] Exode 19, 11

[4] Traité Roch Hachana 6b

[5] Ora'h 'Haïm 494, 1

[6] Traité Chabbath 86b

[7] Fin de la Parachat Pin’has

[8] Traité Roch Hachana 4 Halakha 8

[9] Traité Roch Hachana133a

[10]    Même si de fait, tout le calendrier et ses fêtes procèdent du même principe, malgré tout, les différents jours de fêtes restent confinés à une date précise, l’intervention des Sages dans leur fixation est donc moins évidente. Par contre à Chavouot cette force octroyée aux Sages se dévoile clairement.

[11] Voir Chaaré Halakha OuMinhag page 148 et suivante. Pour les avis divergents voir Piskei Téchouvot, tome 5 page 273.