Cette année-là, l'Espagne se croit au sommet du monde. En quelques mois, les Rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, enchaînent ce qu'ils considèrent comme trois bénédictions divines : la prise de Grenade le 2 janvier, qui achève la reconquête du pays sur les musulmans ; la découverte d'un Nouveau Monde par Colomb ; et, entre les deux, un décret qu'ils croient être le couronnement de leur œuvre de « purification » du royaume — le bannissement de tous les Juifs d'Espagne. L'histoire retiendra pourtant que ce troisième « triomphe » fut le premier pas d'un déclin dont l'Espagne ne s'est jamais vraiment relevée.
Un homme qui avait déjà tout perdu une fois
Pour comprendre ce moment, il faut remonter quelques années en arrière, jusqu'à un homme en fuite. Don Isaac Abravanel avait été ministre des Finances du royaume voisin, le Portugal, où sa gestion avisée avait considérablement enrichi le trésor royal. Mais à la mort d'Alphonse V, son fils Jean II choisit d'oublier les services rendus : Abravanel dut fuir précipitamment pour échapper aux hommes lancés à sa poursuite, abandonnant derrière lui tous les biens hérités de ses ancêtres.
Arrivé en Castille sans presque rien, ne cherchant plus qu'une existence tranquille, il se consacra à la rédaction d'un commentaire sur le Tana'h, alors parvenu au Livre des Rois. C'est à ce moment qu'un carrosse royal s'arrêta devant sa modeste demeure : Ferdinand d'Espagne, qui avait suivi de loin son parcours et admirait ses qualités, l'invitait à occuper auprès de lui les mêmes fonctions qu'au Portugal.
Une communauté sous surveillance permanente
La vie juive en Espagne n'avait pourtant rien d'un havre de paix. De nombreuses familles, pour échapper à une pression religieuse croissante, avaient feint de se convertir au christianisme tout en continuant, en secret, à observer les commandements de la Torah. On les appelait les « Marranes » — un mot qui deviendra synonyme, dans l'histoire espagnole, d'une suspicion permanente. Ce phénomène ne datait pas d'hier : près d'un siècle plus tôt, les massacres de 1391 avaient poussé des milliers de Juifs à accepter le baptême, souvent sous la contrainte, donnant naissance à une vaste population de « nouveaux chrétiens » soupçonnés de rester secrètement fidèles au judaïsme. L'Inquisition, en effet, ne les croyait pas sincères, et guettait le moindre signe qui trahirait leur fidélité cachée : le pain sans levain préparé discrètement, un jeûne respecté, une naissance circoncise dans la clandestinité. Être surpris signifiait, le plus souvent, le bûcher.
C'est le dominicain Tomas de Torquemada, nommé Grand Inquisiteur, qui donna à cette traque une ampleur inédite. En 1490, il accusa des Juifs et des Marranes de la ville de la Guardia d'un meurtre rituel imaginaire, attisant une haine qu'il s'employait déjà, inlassablement, à distiller dans l'esprit du roi.
Le décret et le prix d'un peuple
Ferdinand avait pourtant une dette envers ses sujets juifs. Ses guerres contre les royaumes musulmans, financées en grande partie par des financiers juifs, l'avaient mené de victoire en victoire jusqu'à faire de lui l'un des souverains les plus puissants d'Europe. Mais quand Grenade tomba à son tour, en 1492, et que l'Espagne se retrouva unifiée sous la seule bannière catholique, Torquemada n'eut aucun mal à convaincre le roi que cette toute-puissance nouvelle n'était que le signe d'un dessein divin : imposer la foi chrétienne à tous ses sujets, sans exception.
Le décret tomba : tous les Juifs du royaume devaient se convertir dans un délai fixé, sous peine d'expulsion immédiate. Le texte lui-même accusait les Juifs de « contaminer » les nouveaux chrétiens en les instruisant des commandements, des jeûnes, des fêtes et des interdits alimentaires de la Torah — reprenant, mot pour mot, les « aveux » arrachés sous la torture par les tribunaux inquisitoriaux.
Abravanel, présent au palais au moment de l'annonce, se jeta dans une ultime bataille. Il supplia le roi, mobilisa des appuis à la cour, conduisit une délégation de notables juifs, et alla jusqu'à proposer 300 000 ducats au trésor royal pour faire annuler le décret. Le roi, un instant, sembla hésiter — jusqu'à ce que Torquemada surgisse et le somme de tenir parole. Tous les efforts d'Abravanel s'effondrèrent d'un coup.
Le jour où tout bascula
Le décret prit effet un jour de Ticha’ Béav, cette même date où, des siècles plus tôt, les deux Temples de Jérusalem avaient déjà été détruits. Trois cent mille Juifs, de tout âge, quittèrent alors leurs foyers sans savoir où le sort les mènerait — vers le Portugal, vers l'Afrique du Nord, vers la Turquie, au-delà des mers. Le chroniqueur Joseph Hacohen racontera plus tard, dans La Vallée des pleurs, des marins qui rançonnaient les exilés, des embarcations où l'on mourait de faim et d'épidémie, des femmes éventrées par des pillards convaincus qu'elles avaient avalé de l'or pour le dissimuler, des familles entières vendues comme esclaves dans les ports.
Pas un seul, cependant, n'envisagea d'acheter sa tranquillité au prix de sa foi. Parmi ces exilés marchait Don Isaac Abravanel lui-même, qui avait renoncé à sa fortune et à sa position pour rester fidèle à ce qu'il était. Naples l'accueillit avec les honneurs et lui confia une charge importante.
Ce que l'Espagne n'avait pas prévu
L'Espagne, elle, crut avoir gagné sur tous les tableaux : le pays unifié, purifié, et bientôt inondé par l'or du Nouveau Monde. Mais le mal qu'elle pensait avoir extirpé ne fit que se retourner contre elle. Une partie des Juifs — faute de moyens, par maladie, ou par peur du voyage — avait choisi de se faire baptiser plutôt que de partir. Officiellement, l'Espagne n'avait donc plus un seul Juif. Officieusement, elle se retrouva rongée par une obsession qu'elle avait elle-même créée : celle de démasquer, derrière chaque visage chrétien, un « faux converti ».
De cette angoisse, naquirent les fameux statuts de « pureté de sang » : pour accéder à l'université, à un ordre religieux ou à une charge publique, il fallait désormais prouver, par des enquêtes généalogiques remontant sur plusieurs générations, l'absence de toute ascendance juive. Une simple rumeur suffisait à briser une famille entière et à la livrer aux geôles de l'Inquisition. Dans une société où réussir devenait suspect — « s'il progresse, c'est qu'il doit avoir du sang juif » — toute mobilité sociale se figea. Ironie amère : plusieurs des grands noms de l'Inquisition espagnole, à commencer, selon certains chroniqueurs de l'époque, par Torquemada lui-même, descendaient de familles converties.
Ce climat de suspicion généralisée mina l'Espagne pendant près de trois siècles. Le pays qui pensait s'élever en expulsant ses Juifs perdit avec eux une part considérable de ses médecins, financiers, érudits et artisans les plus dynamiques. À partir de cet épisode, la grande puissance qu'était devenue l'Espagne ne cessa de péricliter, jusqu'à n'occuper plus, sur la scène des nations, qu'un rôle secondaire — et à être elle-même déchirée, plus tard, par des guerres intestines.
La leçon qui traverse les siècles
C'est là que l'histoire rejoint une vérité que la tradition juive n'a jamais cessé d'enseigner : les nations qui s'en prennent à ‘Am Israël connaissent, tôt ou tard, leur propre déclin. L'Égypte des Pharaons, l'Assyrie, Babylone, Rome — et à leur suite l'Espagne des Rois catholiques — en sont, chacune à leur manière, l'illustration. Le Ciel permet ces épreuves pour un temps, comme un appel à la Téchouva ; mais le châtiment de ceux qui persécutent le peuple juif finit toujours par advenir, tandis que le peuple juif, lui, poursuit sa route à travers l'histoire.
On y voit l’illustration parfaite du verset du roi Salomon : « Lifné Chéver Gaon » — « l’orgueil précède la chute » (Michlé 16, 18).
Comme l’Égypte et l’Assyrie, qui persécutèrent Israël, ou Babylone et Rome, qui détruisirent les deux Beth Hamikdach, l’Espagne se crut toute-puissante au moment même où elle préparait son propre affaiblissement.
Hachem élève parfois les méchants très haut, afin que l’inattendu de leur chute révèle Sa justice : quand on croit tout contrôler, l’inattendu frappe, car le pouvoir n’est pas fait pour dominer, mais pour servir.
Le jour de Ticha’ Béav, endeuillé par la destruction du Beth Hamikdach puis par le départ forcé de trois cent mille âmes, porte en lui la promesse de sa propre transformation. Le jour où viendra la Guéoula par le Machia'h, cette date de larmes deviendra, comme l'annonce la tradition, un jour de joie.




