Jérusalem, été 70. Assiégée par les légions de Titus, affamée et déchirée de l’intérieur, la Ville sainte livre son ultime combat. Des remparts du Kidron jusqu’à l’embrasement du Sanctuaire, revivez les derniers jours du Second Temple par un récit saisissant de bravoure, de tragédie et d’éternité.

Beaucoup connaissent les récits de nos Maîtres relatant la seconde destruction de Jérusalem, mais peu connaissent en détail la suite. Après Kamtsa et Bar Kamtsa, après la négociation de Rabban Yo’hanan Ben Zakaï et Vespasien, nous vous proposons de revivre les derniers jours héroïques et dramatiques du Second Temple.

Acte I : L’offensive du Kidron et la fureur du tyran

Lorsque Vespasien s’embarqua pour Rome pour accéder à la pourpre impériale, il laissa le destin de la Judée entre les mains de son fils Titus, un tyran dont la cruauté n'eut pas d'égale. Animé par un plaisir diabolique et une verve destructrice, Titus refusa d’attendre les fruits passifs d’un long siège et préféra engager une guerre active, immédiate et sans merci. Déployant son armée au sommet du mont des Oliviers, d'où il pouvait observer le Temple à sa guise, son premier geste fut de concentrer les tirs de ses catapultes sur le Sanctuaire. Le tyran pressentait une vérité mystique : il ne prendrait la ville qu’en faisant cesser le service divin et le flux sacré des sacrifices.

Pour mener son offensive, Titus choisit la difficulté en attaquant par le côté est, le long de la vallée abrupte du Kidron. Tandis que ses projectiles devaient tenir les défenseurs éloignés des fortifications, ses légionnaires s’activèrent à abattre les arbres, niveler le sol et dresser des machines de guerre. Du haut des remparts, le commandant juif Yo'hanan Ben Lévi de Gouch ‘Halav (Jean de Giscala) observait ces préparatifs avec une sombre appréhension. Face au scepticisme de ses lieutenants qui jugeaient le terrain trop accidenté pour un assaut, Yo'hanan comprit la tragique réalité : dominée par les balistes romaines, la muraille resterait déserte et l'ennemi grimperait sans encombre. Il fallait tenter l'impossible : une sortie préventive.

Alors que les soldats romains, épuisés par un dur labeur sous un soleil brûlant, enviaient leur chef qui se prélassait à l'ombre en dégustant du vin frais, les portes de Jérusalem s'ouvrirent discrètement. Une multitude de combattants juifs s'élança sur les berges du Kidron, submergeant le campement romain et mettant les légionnaires en fuite. Tiré de sa torpeur, Titus intervint lui-même, frappant ses propres soldats du plat de son épée pour les contraindre à faire front. Pris au piège entre les vagues romaines, les Juifs furent repoussés vers le lit impétueux du torrent. Mais c’est alors que vinrent à la rescousse les défenseurs de la ville. Les romains, pris de panique, chutèrent dans le torrent et s’y noyèrent. Les combattants juifs investirent le camp romain du mont des Oliviers et en ramenèrent de pleines charrettes de provisions à la ville affamée par le siège.

Acte II : Le fracas des murailles et le piège des braves

Loin de l'assagir, cet affrontement excita l'orgueil de Titus qui jura d'anéantir la cité. Déplaçant ses troupes vers l'ouest face à la triple muraille, l'armée romaine dévasta le paysage verdoyant, transformant les arbres fruitiers en machines de destruction. Sous le pilonnage incessant des béliers, les défenseurs juifs firent preuve d'un héroïsme farouche, s'exposant pour incendier les structures en bois. Pour neutraliser cette résistance, Titus fit ériger des tours gigantesques de cinquante coudées de haut, recouvertes de plaques métalliques pour résister au feu. Du haut de ces monstres d'acier, les Romains écrasaient des pierres sur quiconque osait s'exposer.

Mais au lever du jour, alors que les catapultes romaines reprenaient leurs tirs, un événement stupéfiant se produisit : les bases des deux tours géantes s'affaissèrent subitement, et les structures s'écroulèrent dans un fracas titanesque, écrasant les archers et plongeant le camp romain dans une panique généralisée. Ce résultat d’une opération commando secrète devait offrir aux défenseurs un précieux répit, mais c’est alors que le drame intérieur de Jérusalem se noua : alors que les étudiants des Yéchivot faisaient résonner l'écho de leurs prières, les Sadducéens, opposés aux Sages d’Israël, tentèrent une incursion fratricide vers les portes de 'Houlda. Yo'hanan Ben Lévi, sonnant le rassemblement au son du Chofar, dut détourner ses forces des Romains pour protéger le "Royaume de la Torah" contre cette trahison interne.

Titus, observant ces déchirements depuis la colline, se convainquit que le D.ieu des Juifs voulait l'anéantissement de Son propre peuple et qu'il était l'instrument du destin. Profitant de la guerre intestine, les béliers romains enfoncèrent la première muraille. Les Juifs se replièrent derrière la deuxième fortification, où s’engagèrent trois jours de combats acharnés sous un pilonnage incessant, épuisant et sans merci. Au quatrième jour, le mur se fissura, et les troupes romaines, ivres de victoire, envahirent la place basse remplie de boutiques abandonnées. C'est alors que le Chofar retentit à nouveau. Les défenseurs surgirent en masse des hangars, encerclant l'ennemi dans un traquenard sanglant. Titus ne dut son salut qu'en tuant ses propres soldats pour s'ouvrir un chemin de retraite à travers l'étroite brèche. Blessé et fou de rage, brandissant une épée souillée du sang de ses hommes, il hurla aux remparts. "Si je suis resté en vie, maudits Juifs, c'est que votre D.ieu m'a protégé pour que je puisse vous détruire !"

Acte III : Les entrailles de la terre et le mont du Temple

Après trois jours de combats supplémentaires, la deuxième place fut rasée et les Juifs se retranchèrent derrière la troisième et dernière muraille, le point le plus fortifié de Jérusalem, bâti sur les fondations de David et Salomon. Ses pierres de taille monumentales et ses soixante tours semblaient invincibles. Pour briser la résistance, Titus fit entourer la ville d'un rempart, dressant 500 gibets pour supplicier cruellement les malheureux qui sortaient glaner quelques brins d'herbe pour survivre à la faim. Deux nouvelles tours d'assaut colossales, s'élevant jusqu'à 120 coudées, furent mises en chantier sous une surveillance de jour comme de nuit.

C’est alors que, dans le secret le plus absolu, Yo'hanan et ses hommes entreprirent un travail de titans : creuser un tunnel souterrain s'étendant sous les fondations des tours romaines. Dans une chaleur accablante, étouffés par la poussière et le manque d'air, ils étayèrent la galerie avant de l'enduire d'un mélange inflammable de poix et de soufre. Une nuit, alors que le sommet des tours se perdait dans les cieux obscurs, un grondement sourd s'éleva des entrailles de la terre. Les étais consumés s'effondrèrent, et une flamme gigantesque jaillit du sol, transformant les tours romaines en d'immenses torches pourpres. Le rêve de Titus s'évanouissait à nouveau en cendres, et le découragement gagna ses troupes, humiliées par une cité affamée que rien ne semblait pouvoir soumettre.

Poussé au bord du suicide par l'éventualité d'une désertion, Titus supplia ses hommes de lui accorder une ultime chance. Faute de bois aux alentours, les légionnaires durent porter des poutres à dos d'homme sur quinze kilomètres à travers les montagnes pour ériger quatre nouvelles tourelles face à la forteresse d'Antonin. Sous les coups répétés, la forteresse céda, mais derrière les décombres apparut un nouveau mur de pierres édifié en secret par les Juifs. Terrassé, Titus s'apprêtait à chercher la mort sur le champ de bataille lorsque, au milieu de la nuit, le miracle inverse se produisit : le tunnel précédemment creusé provoqua l'affaissement soudain du sol sous le poids des énormes pierres de taille. La muraille s'enfonça d'elle-même en terre, ouvrant une brèche béante. S'engouffrant dans ce passage nocturne, les Romains firent face aux défenseurs dans une mêlée d'une obscurité totale où l'on s'entretuait sans distinction au milieu des ruelles.

Le 17 Tamouz, jour fatal où la muraille s'écroula, le sacrifice perpétuel cessa au Temple, les Cohanim blessés étant désormais inaptes au culte. Retranchés sur l'esplanade du mont du Temple, les derniers combattants juifs repoussèrent encore, pendant sept jours d'une tuerie inégalée, les assauts de 30 000 soldats d'élite. Épuisés, les Juifs se replièrent derrière l'enceinte même du Sanctuaire, transformant les bâtiments abandonnés en un piège de cèdre et de cyprès enflammés pour l'ennemi. Les légionnaires, terrorisés, refusèrent de continuer à se battre contre un D.ieu qui livrait leur multitude dans les mains d’une poignée de défenseurs affamés. Pour les convaincre qu’Hachem avait abandonné Jérusalem, Titus ordonna une ultime expérience : un soldat s'avança vers la porte Ouest, faisant face au Saint des Saints, et en approcha une torche. Dans un embrasement tragique, l'or qui recouvrait le portail sacré s'enflamma instantanément comme du bois pourri, ouvrant toutes grandes les portes du Sanctuaire à l'envahisseur.

Acte final : Dans la poussière, la chute

C’est au cœur du 9 Av, jour prédestiné aux plus grands malheurs de l'histoire, que s'est joué l'ultime et tragique acte de la Jérusalem du Second Temple. En ce jour funeste, les sacrifices interrompus reprirent un court instant, comme le dernier éclat d'un soleil couchant avant les ténèbres. Depuis le toit du Beth Hamoked, le général Yo'hanan Ben Lévi crut d'abord apercevoir un signe d'espoir du Ciel face à ce renouveau du service. Mais soudain, il blêmit d'effroi en écoutant les Lévites chanter : alors que la tragédie se déroulait un dimanche, les chantres du Temple entonnaient, par une tragique erreur, le psaume du mercredi, dont les versets funestes annoncent la destruction. "Ô D.ieu vengeur, daigne paraître, lève-Toi, Juge de la terre et défends Ton peuple ! Jusqu’à quand les impies triompheront ? Ils écrasèrent l'orphelin, ils disent que le D.ieu de Ya’akov ne voit pas. Il n'y prête aucune attention..."

Les mots étaient encore sur ses lèvres quand les Romains pénétrèrent dans la ‘Azara. Dans la ‘Azara envahie par un ennemi sans pitié, les Cohanim continuèrent d'assurer le service divin au milieu du sang qui recouvrait le sol, tandis que le chant des Lévites s’élevait, dominant le fracas terrifiant des combats. Entonnant avec ferveur les psaumes, proclamant que le Tout-Puissant n'abandonnerait jamais Son héritage, ils furent égorgés un à un, emportant dans leur souffle les versets inachevés.

Depuis le toit du Beth Hamoked, les défenseurs assistèrent, impuissants et le cœur brisé, au sacrilège absolu. Titus fit son entrée triomphale dans un Sanctuaire pourtant interdit par décret divin aux nations étrangères, marchant fièrement dans des mares de sang. Aveuglé par un orgueil sans limite et convaincu d'avoir vaincu par sa seule puissance, le général romain ne reconnut pas que D.ieu avait Lui-même permis la brèche. Face au Chandelier d'or encore allumé et à la Table des pains de proposition, il fendit le rideau sacré de son glaive et y fit amasser les ustensiles sacrés avant de livrer le Saint des Saints à une torche incendiaire. Alors que le Temple se transformait en un gigantesque brasier où des milliers de prêtres choisirent de se jeter, le feu dévora les fondements de Sion sous les cris d’agonie de ses derniers héros.

La chute fut totale. Plus d'un million de Juifs périrent par le glaive et par la faim. La basse ville fut incendiée, et les captifs furent jetés dans des geôles ou livrés aux bêtes féroces des cirques pour nourrir la vanité du vainqueur. Pensant triompher de D.ieu, Titus s'embarqua pour Rome avec ses trophées, défiant le Ciel au milieu d'une mer déchaînée. Mais le châtiment divin l'attendait sous la forme d'une créature minuscule : un moustique qui pénétra ses narines et lui perça le cerveau durant sept années, le réduisant au néant. Nos Maîtres témoignent de son châtiment éternel : dans le monde de vérité il est, chaque jour, selon sa propre demande, réduit en cendres qui sont jetées aux sept mers.

Épilogue : L’éternité d’Israël

Pourtant, des décombres encore fumants de la cité sainte, une lueur impérissable allait jaillir. Là où Rome pensait avoir anéanti l'âme d'un peuple, la flamme de la Torah refusa de s'éteindre. À Yavné, suite à sa négociation avec Vespasien, Rabban Yo’hanan Ben Zakaï avait déjà posé les jalons indestructibles de la foi et de la survie du peuple juif, rassemblant autour de lui les Sages et une myriade d'élèves. Des Tanaïm aux Amoraïm, des compilateurs de la Michna et du Talmud jusqu'aux Maîtres des générations futures, la chaîne de la transmission s'est allongée, invincible. Rabban Yo’hanan Ben Zakaï s’éteignit à l’âge de cent vingt ans, accueilli dans l'éternité par le roi ‘Hizkiyahou. Des orgueilleux tyrans romains et de leurs armées, il ne reste aujourd'hui qu'un lointain souvenir de poussière ; mais la Torah préservée à Yavné par Rabban Yo’hanan et ses disciples continue d'éclairer le chemin du peuple juif pour l'éternité.