Nous nous tenons à l’approche du jour de Ticha’ Béav. Hélas, jusqu’à la reconstruction du troisième Temple, nous restons dans le deuil, dans les pleurs et les supplications pour la réédification du Beth Hamikdach et la révélation du Machia’h. Voilà déjà 1953 années que le Temple a été détruit ! Tellement d’années se sont écoulées, année après année, jour après jour ; « la moisson est passée, l’été s’est achevé » et pourtant nous ne sommes toujours pas sauvés. Nos Sages nous ont ordonné de porter le deuil, de souffrir et de pleurer la destruction du Temple. Depuis déjà le 17 Tamouz, nous adoptons des signes de deuil, jusqu’à atteindre le sommet de la douleur : Ticha’ Béav, le jour où le Temple fut anéanti, et où nous nous associons tous pour ressentir une peine immense face à ce terrible désastre.

Mais une question se pose, et certains la formulent parfois ouvertement : comment peut-on demander à des êtres de chair et de sang, qui ne sont pas faits de spiritualité pure, de s’endeuiller pour un événement survenu il y a près de deux mille ans ? Certes, il s’agissait d’un édifice grandiose, porteur de sainteté et de prodiges, mais comment attendre de simples Juifs comme nous que nous pleurions un Temple que nous n’avons jamais connu ? Nous ne l’avons pas vu, nous ne l’avons pas fréquenté, nous n’y avons jamais pénétré. Certes, nous lisons dans les paroles de nos Sages les récits merveilleux des miracles qui accompagnaient le Temple et les grâces divines qui reposaient sur Israël en ces temps-là, mais cela reste extérieur à nous : nous n’avons pas de lien intérieur et vécu avec ce Beth Hamikdach et avec cette élévation spirituelle. Dès lors, comment pourrions-nous réussir à pleurer et à supplier pour une chose que nous n’avons jamais connue, ni expérimentée ? Et qui donc pourrait exiger de nous une telle demande ?

Pour mieux saisir cette idée, racontons une histoire qui arriva avec un simple Juif, venu un jour poser une question au Rav ‘Haïm Kanievsky zatsal. Cet homme lui demanda : La Halakha statue que, lors du Birkat Hamazone, il faut retirer tous les couteaux de la table. Les A’haronim rapportent qu’il y a de nombreuses générations, un Juif récitait le Birkat Hamazone. Lorsqu’il arriva à la bénédiction Ra’hem et prononça les mots : « Et sur cette grande et sainte Maison », il se souvint de la destruction du Beth Hamikdach et de toute la beauté spirituelle disparue. Pris d’une douleur et d’une amertume insupportables, il saisit un couteau qui se trouvait sur la table, se le planta dans le cœur et mourut sur-le-champ. Depuis ce drame, nos Sages ont décrété que, chaque fois que l’on récite le Birkat Hamazone, il faut retirer les couteaux de la table, de crainte qu’un autre Juif ne se rappelle la destruction du Temple et, dans un moment de détresse, n’en vienne à se retirer la vie, ‘Hass Véchalom.

Mais, continua ce Juif devant le Rav : « Je ne comprends pas… Pour un seul homme, qui vécut il y a plusieurs centaines d’années, un homme sans doute un peu particulier, hypersensible, dont le cœur ouvert et émotif percevait peut-être mieux que nous la perte du Temple et qui en vint à un tel geste, voilà que, depuis lors, toutes les générations d’Israël doivent se plier à cette règle et retirer les couteaux de la table lors du Birkat Hamazone ? » Le Rav lui répondit : « Et pourquoi serait-ce lui le personnage bizarre ? C’est toi qui l’es ! Le fait que tu ne ressentes pas la douleur de la destruction du Temple comme lui, que tu ne souffres pas de la peine et du chagrin de la Chékhina en exil, cela montre que le manque est en toi, et non en ce Juif. Lui se souvient véritablement du Temple, de sa ruine et de tout ce qui a été perdu ; il aspire à retrouver l’état du peuple d’Israël à l’époque où la Chékhina résidait en son sein, où toute la conduite du monde était miraculeuse, et où il n’existait pas une situation où un homme commettait une faute et allait dormir la nuit avec cette faute non réparée.

Le Temple constituait alors un lien direct avec Hachem. Quiconque avait fauté venait aussitôt au Beth Hamikdach, reconnaissait sa faute, s’en repentait profondément et sincèrement, et obtenait l’expiation immédiate ». De nos jours, lorsqu’un homme part en voyage pour quelques jours, il s’inquiète sans cesse pour sa maison : il y a là un coffre, des biens de valeur, il prend une assurance, installe divers systèmes de sécurité pour protéger ses affaires. Et nous connaissons tous des histoires de familles parties en vacances, qui ont trouvé à leur retour leur maison cambriolée et saccagée. Mais au temps du Temple, tout le peuple d’Israël montait à Jérusalem, venant parfois des endroits les plus lointains, et la Torah elle-même garantissait : « Nul ne convoitera ton pays quand tu monteras pour paraître devant Hachem ton D.ieu » (Chémot 34:24). Pourtant, Israël était entouré de nations ennemies qui guettaient ce moment, attendant que le Juif quitte sa maison pour s’y introduire et la piller. Qu’arrivait-il alors ? Hachem Lui-même postait des lions et des chiens pour garder la demeure de chaque Juif. C’était Lui, en personne, qui veillait sur les biens et les possessions de Son peuple.

De plus, lorsqu’ils arrivaient au Beth Hamikdach, dès qu’ils pénétraient dans la cour, ils étaient aussitôt saisis d’une élévation et d’une intensité spirituelle extraordinaires. Lors des montées pour les fêtes de pèlerinage, soixante myriades d’hommes venaient, sans compter les femmes, les enfants et les nourrissons. Comment le Temple pouvait-il contenir une foule aussi immense ? Pourtant, il est rapporté qu’ils se tenaient serrés, mais que lorsqu’ils se prosternaient, ils disposaient chacun d’un espace large et confortable. Le peuple d’Israël vivait au quotidien entouré de miracles. La Guémara énumère dix miracles permanents qui se produisaient dans le Temple. L’un d’eux était que la chair des sacrifices ne pourrissait jamais. Or naturellement de la viande, exposée plusieurs heures au soleil, devient vite impropre à la consommation ; mais dans le Mikdach, la viande restait parfois un ou deux jours à l’extérieur et jamais elle ne s’abîmait. Même pas une seule mouche n’entrait dans la salle des abattages, alors que le sang des sacrifices ruisselait tout autour. C’était une conséquence directe de la Providence divine. Israël ressentait à chaque instant une élévation spirituelle, et il ne lui manquait rien. Il n’y avait pas alors de problèmes matériels. Celui qui possédait un arbre fruitier, même un seul, voyait cet arbre le nourrir, lui et ses descendants, pour des générations entières. Il n’y avait pas de crises économiques, pas de maladies, pas de menaces sécuritaires. L’état du peuple juif était rayonnant, débordant à la fois de bénédictions spirituelles et matérielles. Et, avec l’aide de D.ieu, tel sera aussi le sort d’Israël à l’avenir.

Il arrive parfois qu’un homme ne comprenne pas vraiment ce que représentera la venue du Machia’h. Il se dit qu’il a déjà tout : une bonne Parnassa, un logement spacieux, une voiture neuve, une famille et des enfants tous en bonne santé. Mais il faut savoir que la différence sera sans commune mesure : ce sera littéralement comme sortir des ténèbres pour entrer dans la lumière. Aujourd’hui, nous vivons dans l’obscurité et les ténèbres, et c’est pour cela que nous ne réalisons pas à quel point la lumière de l’avenir sera éclatante. C’est exactement ce qu’expliqua Rav ‘Haïm Kanievsky à ce Juif simple : le fait que tu ne ressentes rien, que tu n’éprouves pas cette douleur, cela montre que le problème se trouve en toi. Tu dois t’efforcer de te réveiller, de secouer ton cœur, et de comprendre qu’à présent nous nous trouvons dans l’obscurité, dans l’exil, dans un état spirituel affaibli, comme il est écrit : « Les ténèbres couvriront la terre, et une sombre brume recouvrira les nations ». Celui qui mérite de comprendre, même un peu, ce que représente la destruction du Temple et ce que signifie l’édifice que nous espérons, celui-là ne peut rester en repos et en silence : il suppliera, implorera, pleurera, et ne relâchera pas son élan jusqu’à ce que notre Temple soit reconstruit.

Il faut savoir que tout dépend de nous. Le ‘Hatam Sofer nous livre un enseignement extraordinaire : nous ne nous lamentons pas, chaque année, sur ce qui existait auparavant. Certes, le Temple a été détruit, mais dans le Ciel, il existe toujours. Si nous pleurons, ce n’est pas sur le passé, mais pour hâter la construction du troisième Beth Hamikdach. Chaque larme versée par un Juif, chaque soupir et chaque douleur qui s’élèvent de son cœur, ajoutent une pierre à l’édifice du Temple. Le Juif qui s’attriste doit se dire : « J’ai eu le mérite de placer une pierre de plus ». Et la construction est déjà presque achevée. Qui sait combien de larmes, même en petit nombre, manquent encore pour que se parachève ce grand édifice, qui, comme il est connu, descendra du Ciel en feu, et dont la splendeur n’aura jamais été égalée ? Mais encore faut-il que nous ressentions le manque, et que nous prenions conscience que, pour l’instant, nous sommes dans la nuit et dans l’exil. Il ne faut surtout pas s’accommoder de la situation et se dire : « Tout ira bien ». Car si un Juif se résigne à la Galout, c’est le signe qu’il a perdu le désir ardent de la délivrance et du changement.

Le Rav Chalom Schwadron illustre cette idée par une histoire. Un jour, dans son quartier de Cha’aré ‘Hessed, des ouvriers municipaux vinrent effectuer des réparations dans les canalisations du quartier. Ils ouvrirent les égouts et commencèrent à travailler. En passant par-là, le Rav sentit une odeur pestilentielle insupportable, au point qu’il dut se boucher le nez et courir de toutes ses forces pour s’éloigner. L’odeur était si forte qu’il était absolument impossible de rester sur place. Pourtant, alors qu’il s’éloignait, un détail attira son attention : il vit les ouvriers assis tranquillement près de la bouche d’égout, à l’endroit même où l’odeur était la plus insoutenable, sortir de leurs sacs du pain et du fromage, les porter à leur bouche et les manger avec plaisir. Comment cela était-il possible ? Le Rav, qui n’avait pas pu supporter de respirer l’air seulement quelques instants, voyait ces hommes manger à cet endroit comme si de rien n’était. La réponse est simple : ils s’étaient habitués. À force de vivre dans cette puanteur, celle-ci était devenue pour eux une odeur normale.

De là, enseigne le Rav, on apprend que celui qui s’habitue à vivre dans l’obscurité, dans la boue et la puanteur spirituelle, finit par ne plus s’en rendre compte. C’est une situation dramatique, lorsque le Juif se satisfait de son état et dit : « Baroukh Hachem, j’ai un appartement, une voiture, une épouse et des enfants, Baroukh Hachem j’ai marié mes enfants, tout va bien ». Mais un instant ! Qu’en est-il d’Hachem et de la Chékhina, qui se trouvent toujours en exil ? Hachem a quitté Sa maison pour le peuple d’Israël. Le Midrach rapporte qu’il est écrit : « Psaume d’Assaf : des nations ont détruit Ton héritage… ». Il aurait pourtant fallu dire : « Lamentation d’Assaf », puisque ce psaume évoque la destruction du Temple ! Pourquoi donc « Psaume » ? Comment peut-on chanter dans un tel contexte ? Le Midrach explique qu’il y a là une forme de bonté divine : Hachem voulait déverser Sa colère sur Israël, mais dans Sa miséricorde, Il choisit de détruire Sa propre maison plutôt que Son peuple. Ainsi, le monde resta sans Temple, mais Israël fut épargné. C’est ce que nous disons dans le Pata’h Eliyahou : « Voilà le signe ». Quel est ce signe que nous sommes encore en exil ? « Car Ma tête est pleine de rosée » : cela signifie que Hachem n’a pas de toit, que la rosée pénètre dans Sa demeure. Hachem a sacrifié Sa maison pour donner la vie à Israël. Comment pouvons-nous alors rester assis tranquillement, dans le confort de nos vies matérielles, alors que la Chékhina est encore en exil ?

Que devons-nous faire ? Nous devons nous endeuiller, crier et supplier. Mais il faut comprendre comment implorer et sur quoi pleurer. L’Admour de Kotzk pose une question profonde : le Midrach enseigne que les deux Temples furent détruits à cause de deux larmes que ’Essav versa lorsqu’il vit Ya’akov lui prendre les bénédictions. Il poussa alors un grand cri, amer et douloureux, et une larme coula de ses yeux ; il fut décrété dans le Ciel que, pour cette larme, le premier Temple serait détruit. Une seconde larme jaillit, et un nouveau décret tomba : le second Temple serait lui aussi détruit. La troisième larme était déjà prête à descendre, mais un ange venu du Ciel l’arrêta. Toutefois, puisqu’elle avait commencé à couler, il fut décrété une terrible Galout, presque deux mille années d’exil, à cause de cette demi-larme. Le Rav demande : voilà deux mille ans que nous sommes en exil, combien de larmes avons-nous déjà versées ? Si l’on essayait de les compter, le temps s’achèverait et les larmes ne finiraient pas. Combien de larmes ont coulé au fil des siècles, combien de souffrances, de massacres, de pogroms, de persécutions, comme l’effroyable Shoah, combien de rumeurs terribles, de douleurs le peuple juif a-t-il traversées dans toutes les générations ? Que deviendront toutes ces larmes ?

On raconte l’histoire suivante au sujet de Rabbi Eliezer, fils de Rabbi Elimélekh de Lizensk, auteur du Noam Elimélekh. Avant de quitter ce monde, son père lui dit : « Mon fils, si jamais tu vois que la situation du peuple juif s’aggrave, viens me trouver dans le Ciel, et avec l’aide de D.ieu, je ferai en sorte que tout s’arrange pour le bien, et que l’exil prenne fin ». Après le décès du maître, la situation s’aggrava considérablement. Rabbi Eliezer, qui était un saint des saints, presque un ange d’Hachem, monta au Ciel pour chercher son père. Mais il ne le trouva pas. Il monta encore plus haut, chercha de nouveau, et ne le trouva pas davantage. Alors il demanda : « Où se trouve le Noam Elimélekh ? » On lui répondit : « Il réside dans une sphère très particulière, réservée uniquement aux plus grands justes, inaccessible même aux autres Tsadikim du Gan Eden ». Rabbi Eliezer insista pour qu’on le fasse appeler, et son père descendit vers lui.

Il lui dit : « Papa, tu m’avais promis que si nous traversions des épreuves terribles, tu pourrais mettre un terme à l’exil et amener la délivrance. Je t’assure que la situation du peuple d’Israël est dramatique, les souffrances et les malheurs sont innombrables. Je t’en prie, fais en sorte que le Machia’h vienne ». Rabbi Elimélekh lui répondit : « Sache que dans ma demeure au Gan Eden coule un grand fleuve, un fleuve puissant d’eaux vives qui ne cessent jamais de jaillir. Ces eaux proviennent des larmes versées par Israël durant des milliers d’années. Ce fleuve est déjà immense, et si l’on m’autorisait à m’y plonger, l’exil serait effacé et le Machia’h viendrait immédiatement. Mais, jusqu’à présent, on ne m’a pas permis d’y entrer et de m’y immerger ». De ce récit, nous apprenons combien Israël a pleuré au cours des générations, au point de remplir des fleuves entiers de larmes dans les cieux.

C’est précisément sur ce point que s’interroge l’Admour de Kotzk : en quoi cela nous concerne-t-il que ‘Essav ait versé deux larmes et demi ? Après tout, le peuple d’Israël n’a cessé de pleurer, au fil des générations, des torrents de larmes sans fin ! Pourquoi donc les larmes de ce méchant ne sont-elles pas annulées face à celles d’Israël ?

Pour éclairer cette question, on peut rapporter un exemple que raconta le Rav Ben-Tsion Felman. Un Juif, pauvre et accablé par la vie, père de famille, survivait difficilement au jour le jour. Chez lui, on ne trouvait guère que du pain sec, un peu de sel et une petite ration d’eau. Un jour, il décida de tenter sa chance et d’acheter un billet de loterie, dont le premier prix s’élevait à plusieurs millions. Il passa aussitôt de la pensée à l’action, acheta le billet et, de peur d’oublier les numéros, il les recopia sur un bout de papier afin de pouvoir vérifier le moment venu s’il avait gagné. Rentré chez lui, il annonça à son épouse : « Nous avons désormais une espérance. Voici un billet qui peut, en un instant, bouleverser notre destin et changer toute notre vie. Mais je t’en supplie : garde-le précieusement, car c’est de ce papier que dépend tout notre avenir ». La femme, obéissant à son mari, cacha le billet en haut d’une armoire, certaine que les enfants ne pourraient pas l’atteindre. Tout semblait en sécurité.

Les jours passèrent, et tous deux attendaient avec impatience la date du tirage, rêvant déjà à un avenir meilleur. Mais, la veille même du grand jour, tandis que les enfants jouaient ensemble et s’ennuyaient, ils décidèrent d’escalader les armoires pour y chercher de nouveaux trésors avec lesquels s’amuser. Ils grimpèrent à l’aide d’une échelle, ouvrirent l’armoire et découvrirent soudain un papier joli et coloré qui attira leur attention. Ils le sortirent, se le passèrent de main en main et s’amusèrent à en faire un avion. Leur mère, occupée dans la cuisine, ne prêta pas attention à la scène. Or, dans un coin de la pièce se trouvait le four allumé. L’avion de papier, emporté par un souffle d’air, atterrit par mégarde dans la flamme, et en un instant le précieux billet disparut en cendres, ne laissant presque aucune trace.

L’aîné des enfants, comprenant un peu mieux que les autres, éclata en sanglots, même si, après tout, ce jeu leur avait procuré une grande joie. Peu à peu, ses frères se joignirent à lui et tous se mirent à pleurer à chaudes larmes : leur jouet s’était consumé. Lorsque la mère entendit ces pleurs, elle accourut pour comprendre ce qui s’était passé. L’enfant lui expliqua qu’un papier magnifique et coloré leur avait servi de jouet. À ces mots, la mère comprit immédiatement qu’il s’agissait du billet de loterie. Alors, elle aussi fondit en larmes, pleurant et pleurant sans cesse : c’était là le billet que son mari lui avait ordonné de garder à tout prix. Une véritable tragédie venait de se produire.

Pendant ce temps, le mari s’était rendu au bureau des loteries. Avec l’exemplaire des numéros qu’il avait notés, il vérifia les résultats : les sept numéros tirés correspondaient exactement aux siens ! Submergé de joie, incapable de parler, il se mit à rêver : un grand appartement face à la mer, deux voitures, de nouveaux habits pour les enfants, une vie nouvelle, sans manque, ni privation. Il courut chez lui annoncer la nouvelle. Mais en entrant, il ne trouva qu’une maison en pleurs. Surpris, il dit : « Pourquoi pleurez-vous ? Réjouissez-vous ! Nous sommes riches ! Dans peu de temps, nous quitterons ce logement pour un vaste appartement de dix pièces au bord de la mer ! » Sa femme, avec peine et presque sans voix, réussit à murmurer : « Sache que les enfants ont trouvé le billet, ont joué avec, et, par accident, l’ont jeté dans le four. Il a entièrement brûlé ». À ces mots, le pauvre homme s’effondra, pleurant d’un chagrin insoutenable, conscient de ce qu’il venait de perdre. Ses larmes étaient vraies, profondes, celles d’un homme qui savait exactement ce qu’il avait perdu.

Nous comprenons bien que les enfants pleuraient pour des futilités, pour un avion de papier. Même la femme pleurait sans savoir vraiment pourquoi : peut-être sur la possibilité incertaine d’un gain. Ses larmes aussi restaient superficielles. Mais le mari, lui, pleurait des millions, une perte réelle et certaine ; son cri était authentique, sorti des entrailles. L’Admour de Kotzk enseigne : si nous pleurions chaque jour, sincèrement et du fond du cœur, sur la Chékhina en exil et sur la destruction du Temple, alors ces larmes véritables annuleraient celles de ’Essav. Le problème est que les Juifs pleurent pour des pertes matérielles, des contrariétés, des tracas insignifiants. Et c’est précisément ce que nous devons faire : verser des larmes véritables, des pleurs sincères jaillissant du cœur, capables d’annuler les larmes de ‘Essav. Nous devons ressentir la douleur de la destruction et comprendre que tout dépend de nous, de chacun d’entre nous.

Le Messilat Yécharim pose une question profonde : chacun peut se dire : « Si même les Tanaïm, les Amoraïm, les prophètes, les Tsadikim et les géants des générations n’ont pas réussi à changer la situation, comment pourrions-nous y parvenir ? » Mais la réponse est claire : chaque Juif doit se dire : « Le monde a été créé pour moi », et croire que tout dépend de lui. Un seul Juif peut changer le cours de l’histoire. Nous ne savons pas quelles larmes bouleversent les Cieux : il se peut que ce soient justement celles d’un Juif simple, pleurant du fond de son cœur, qui déclenchent le retournement. Tout comme le Temple fut détruit à cause d’un seul homme, Bar Kamtsa, ainsi le troisième Temple peut être reconstruit grâce à un seul Juif. Puissions-nous renforcer notre foi et croire de tout notre cœur que, par nos prières, nos larmes et nos supplications, Hachem reconstruira pour nous, très bientôt, le troisième Temple, Amen.