À Lag Ba'omèr, nous célébrons Rabbi Chim'on Bar Yo'haï, auteur du saint Zohar.
Nous sommes fiers d’être les héritiers d’une sagesse aussi profonde que la Kabbala. Mais de quoi sommes-nous donc si fiers ? Que vient nous enseigner cette partie inconnue de notre héritage ?
Le mot Kabbala résonne aujourd’hui avec une étrange familiarité. Pourtant, ce qui se murmure dans l’agitation du monde n’est, le plus souvent, qu’un lointain écho déformé de sa véritable essence. Ce que l’opinion publique croit en saisir se réduit fréquemment à un mélange confus de psychologie simpliste et de techniques de bien-être, drapé d’un vernis de mysticisme qui n’en possède ni la rigueur, ni l’authenticité.
Il est fascinant de constater à quel point l’esprit humain accepte de se laisser abuser. Dans toute discipline scientifique, nul ne songerait à la maîtrise sans un effort d’étude acharné. Pourtant, face au sacré, la raison semble s’effacer devant le désir d’être "mystifié". On se complaît dans des formules creuses, sous prétexte que la Kabbale, par définition, se doit d’être obscure.
La parabole des trois chercheurs
Pour cerner ce que représente réellement la Kabbale, imaginons une scène dans le secret d’un laboratoire de physique nucléaire.
Le premier chercheur observe des collisions d’atomes. Penché sur ses instruments, il note les faits avec une précision chirurgicale. Son regard reste confiné aux résultats tangibles ; il voit ce qui est, sans chercher ce qui sous-tend la matière.
Le deuxième chercheur, fort d’une vision plus vaste, s’appuie sur ces données pour en explorer la portée métaphysique. Conscient que ses instruments ne peuvent mesurer les particules qu’il pressent, il bâtit un modèle global. Il évoque des concepts audacieux : des "super-cordes", des "tunnels atomiques" ou des "dix dimensions".
Le troisième personnage, à la culture lacunaire mais à l’imagination débordante, s’approprie ce vocabulaire. Il disserte avec assurance sur les "énergies illimitées" de ces dimensions, sans jamais avoir approché la réalité des calculs ou de la matière.
Ces trois figures illustrent assez les approches de la sagesse de la Torah. Le premier chercheur est celui qui observe la Torah révélée dans son sens littéral, la partie émergée de l’iceberg : ‘Houmach ou Talmud dans leur sens simple, mais aussi la Halakha. Le véritable kabbaliste s’apparente au second chercheur : sa description est abstraite, mais elle prend racine dans une perception rigoureuse de la réalité profonde qui se cache derrière le monde et la Loi. Le pseudo-kabbaliste, enfin, ne vit que dans ses rêves, utilisant un lexique sacré pour masquer un vide intellectuel.
L’Arbre de vie au cœur du jardin
La partie la plus profonde, mais paradoxalement la moins étudiée de l’enseignement de Rabbi Chim’on Bar Yo’haï, fait partie de cette tradition secrète. En ces domaines, celui qui sait ne parle pas, et celui qui parle, en général, ne sait pas. Ces secrets ne se transmettent pas par la simple parole ; l’élève doit avoir travaillé pour comprendre de lui-même, tandis que le maître lui transmet l’organisation des connaissances (Talmud, ‘Haguiga 11b).
Nous n’allons donc pas donner d’enseignements de Kabbala qui nous dépassent, mais essayer de présenter simplement son origine, son développement au cours des siècles et ses objectifs.
La Torah révélée (dont fait partie la Halakha) explore les frontières entre le Bien et le Mal. Elle tire son énergie de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. La Kabbala, elle, s’abreuve à l’Arbre de Vie. Elle dépasse la dualité pour atteindre l’essence du monothéisme, où tout, y compris le mal, trouve un sens dans l’unité suprême de la Création. Cette notion profonde mais dangereuse pourrait mener celui qui ne serait pas suffisamment érudit à accepter le mal tel quel, ou à permettre ce qui est interdit.
Ces enseignements sont protégés par des paraboles dont seul le Sage possède les clés. Le kabbaliste n’est pas seulement un Mékabel (celui qui reçoit), mais un Mékoubal : celui qui est accepté. Il est donc l’héritier de l’expérience prophétique, se rendant digne, par son travail, d’une révélation acceptée par le Ciel.
Une généalogie de la lumière
Le Talmud divise cette sagesse en deux courants : le Ma’assé Béréchit (l’acte de Création) et le Ma’assé Merkava (le Char divin), qui explique comment D.ieu gère le monde et comment nos actes influencent les sphères supérieures. Cette transmission d’un même message, que certains font remonter à Avraham et son Séfer Yétsira, s’est reformulée à travers les âges en réponse aux défis lancés par les différentes époques et courants de pensée antagonistes :
- L’époque prophétique : Les prophètes furent les premiers Mékoubalim, répondant par la parole divine directe au mensonge de l’idolâtrie.
- L’époque du Zohar : Après l’extinction de la prophétie, la sagesse de la Michna et les enseignements de Rabbi Chim’on Bar Yo’haï prirent le relais, faisant face au mysticisme, après la disparition de l’idolâtrie.
- L’école de Safed : La pensée et la recherche philosophiques relèguent le mysticisme au rang de curiosité archaïque. La Kabbala de l’époque, guidée par le Arizal et ses élèves de la ville de Safed, fera face à la philosophie, dans une réflexion nourrie du Zohar, rappelant que la source de la vérité dépasse la simple pensée humaine.
- L’ère moderne : Avec l’avènement de la psychologie, l’école du Moussar de Rabbi Israël Lipkin Salanter (1810-1883) et la ‘Hassidout du Ba’al Chem Tov (1700-1760) ont mis à la portée de tous ces notions autrefois réservées à une élite, pour soigner la psyché humaine par la spiritualité. Même si ces deux écoles de pensée utilisent des formulations et des champs lexicaux fondamentalement différents, elles ont en commun de mettre à portée de tous les notions auparavant réservées aux Mékoubalim.
Le paradoxe de l’infini : saisir l’insaisissable
Sans rentrer dans la profondeur de la pensée kabbalistique, nous pouvons effleurer le but de cette recherche inlassable qui a animé des générations de maîtres d’Israël.
La Kabbale cherche à comprendre D.ieu, mais se heurte à un paradoxe : comment le fini peut-il cerner l’Infini ? D.ieu est Ein Sof, sans limite, sans paramètre. Or, l’esprit humain n’apprend que par la définition et le contraste. D.ieu est par définition incomparable. Son essence échappe à toute expérience humaine.
Lorsqu’un enfant décrit le miel par sa douceur, il projette sa propre expérience. Mais pour comprendre la géopolitique, ses émotions sont inutiles. Il en va de même pour l’Essence divine : aucune image ne suffit. Notre esprit n’a pas été conçu pour communiquer directement avec l’Essence pure. Aucune image, aucune comparaison ne peut satisfaire notre entendement. D.ieu est Ein Sof, hors du temps et des définitions.
La Hanhaga : Le pont entre les mondes
La réponse réside dans la Hanhaga (la manière dont Hachem dirige notre monde). C’est un espace d’interaction créé par D.ieu à l'intérieur duquel nous pouvons, à notre mesure, accéder à la connaissance.
Pour le comprendre, prenons deux images :
- Le jeu : Un adulte joue aux billes avec un bébé. L’enfant croit que l’adulte est un grand enfant, sans saisir la complexité du monde adulte. Le jeu n’est pas le reflet des valeurs de l’adulte.
- L’éducation : Un parent choisit une école basée sur la justice et la dignité. L’enfant ne voit que la règle concrète (porter un certain uniforme). Mais en grandissant, à travers ces règles finies, il finit par incarner les valeurs invisibles de ses parents.
Telle est la fonction des Mitsvot. Elles sont finies et compréhensibles, mais leur âme est divine. En étudiant la Hanhaga, la manière dont D.ieu gère le monde, nous développons nos sens spirituels pour entrevoir, par reflet, Celui qui est insaisissable. C’est ici que la Kabbale prend tout son sens. Elle ne prétend pas dévoiler l’Essence absolue de D.ieu, qui demeure à jamais indéfinissable. Elle s’attache à comprendre la Hanhaga divine : la manière dont D.ieu gère et dirige le monde qu’Il a créé. En étudiant les versets et les lois, en cherchant le sens profond de cette direction divine, nous développons graduellement nos sens spirituels.
La Kabbale nous enseigne qu’en cherchant à comprendre comment D.ieu interagit avec nous, nous obtenons, par reflet, un précieux aperçu de Celui que l’on ne peut saisir. À travers le fini des commandements, c'est l'Infini que nous apprenons, pas à pas, à entrevoir.
Le jeu de l’arc de Lag Ba’omèr
Le jour de Lag Ba’omèr, tout le peuple juif se connecte à Rabbi Chim’on Bar Yo’haï et à son enseignement kabbalistique. Pour la plupart, cela consistera à intégrer l’existence d’une profondeur cachée derrière nos connaissances. Tout simplement savoir que sous la plaque tectonique de la Halakha, bouillonne un magma spirituel qui fait qu’une Mitsva bien faite est capable de modifier l’homme et le monde.
Parmi les traditions de Lag Ba’omèr, il en est une qui captive le regard par sa singulière poésie : celle des enfants se rejoignant dans les champs pour jouer avec des arcs et des flèches.
L’explication la plus célèbre nous lie au mérite de Rabbi Chim’on Bar Yo’haï. À son époque, l’arc-en-ciel n’apparaissait jamais, car le mérite du maître suffisait à protéger le monde. Mais l’arc est plus qu’un souvenir de protection ; il est, selon le Zohar, l’annonce d’une lumière rédemptrice.
L’arc est une arme paradoxale : pour frapper une cible lointaine, la flèche doit d’abord être tirée vers son propre cœur. Plus la tension nous ramène vers notre centre, plus la portée est vaste.
L’épée et l’arc : les deux visages de la Torah
Dans une de ses Hitva’adouyot, le Rabbi de Loubavitch expliquait brillamment qu’un Juif, comme tout homme, doit faire face à deux types d’adversité : les défis manifestes et les ombres invisibles de notre subconscient.
Ainsi, face à l’adversaire visible, "l’épée" de la Loi révélée (le Niglé) est notre alliée ; elle délimite avec précision le permis et l’interdit. La Torah cachée (le Nistar), ou la Kabbale, nous permet, quant à elle, d’affronter l’angoisse existentielle et les brisures intérieures en plongeant au plus profond de notre âme, là où réside l’étincelle divine.
Il fut un temps où la dimension révélée suffisait. Mais dans la complexité de notre époque, il est devenu vital de guérir les profondeurs de l’être et de le connecter de façon encore plus intime à Hachem. Le Créateur nous a donc envoyé Rabbi Chim’on Bar Yo’haï pour nous apprendre à ouvrir les fenêtres de notre subconscient, et nous a rapprochés d’une perception du Divin et de notre essence divine. Chacun pourra étudier son message à travers le Moussar ou la ‘Hassidout, mais seuls les plus sages auront accès directement à son enseignement.
En nous offrant les clés du Zohar, Rabbi Chim’on nous a légué l’arc et la flèche : la capacité de transformer chaque repli sur soi en une force de propulsion vers l’Infini. À travers sa sagesse, nous apprenons que l’obscurité n’est que le voile d’une lumière qui n’attend que notre éveil pour resplendir.
Héritiers d’une sagesse qui unit l’acte concret à l’Infini divin, nous portons en nous la splendeur de cette "Torah de vie" qui ne se contente pas de régir nos gestes, mais illumine les profondeurs de notre âme. C’est avec une immense fierté que nous puisons à cette source inépuisable, capable de transformer nos défis les plus intimes en une ascension continue, chaque jour un peu plus haut.




