Aujourd’hui, des centaines de milliers de Juifs convergent chaque année vers Méron, faisant de cette célébration l’un des plus grands rassemblements annuels en Israël. Toutes les composantes du peuple juif s’y retrouvent

Il y a des fêtes que la Torah ordonne, et d’autres que le peuple façonne au fil des siècles.

Lag Ba’omèr appartient à cette seconde catégorie. Ni fête biblique, ni institution rabbinique classique, ce jour s’est imposé progressivement comme l’un des rendez-vous spirituels les plus marquants du calendrier juif.

Mais cette date, pour révéler toute sa puissance, doit s’inscrire dans un lieu précis : Méron.

Lorsque le jour et l’endroit se rencontrent, comme un code secret révélé, des sources vives de spiritualité se répandent.

Méron, c’est quoi ?

Bien avant les foules et les grands feux, Méron était déjà un lieu chargé de sainteté.

Situé dans les collines de la Haute Galilée, à une dizaine de kilomètres de Safed, "capitale mystique" du nord, le lieu abrite, selon la tradition, la tombe de Rabbi Chim’on Bar Yo’haï, disciple de Rabbi ‘Akiva et figure majeure de la transmission des secrets de la Torah, qu’on appelle la Kabbale. Son fils, Rabbi El’azar, repose à ses côtés.

C’est également dans cette région que le père et le fils, cachés pendant douze ans dans une grotte pour échapper aux décrets des Romains, au IIe siècle de notre ère, ont survécu en étudiant jour et nuit, enfouis dans le sable pour ne pas abîmer leurs seuls vêtements, se nourrissant de caroubes et buvant à une source née miraculeusement à leurs côtés.

Dès le Moyen Âge, des pèlerins s’y rendent, évoquant déjà la présence des tombeaux de grands Sages sur place. Pourtant, rien ne laisse encore présager l’ampleur que prendra ce lieu. Le premier témoignage écrit connu d’un rassemblement à Méron à Lag Ba’omèr remonte à Rabbi ‘Ovadia de Bertenoura, à la fin du XVe siècle.

Le véritable tournant intervient au XVIe siècle, à Safed justement.

Après l’expulsion des Juifs d’Espagne, ceux-ci s’installent dans la région, qui devient un centre spirituel d’une intensité exceptionnelle. La Kabbale s’y développe encore, portée par de grandes figures, et notamment par le Ari Hakadoch, Rabbi Its’hak Louria.

C’est lui qui va donner à Lag Ba’omèr sa dimension particulière.

Selon la tradition qu’il transmet et structure, ce jour correspond à la Hiloula de Rabbi Chim’on Bar Yo’haï, c’est-à-dire à l’anniversaire de sa disparition, perçu non comme un deuil, mais comme une joie spirituelle. Le Ari lui-même se rend à Méron avec ses élèves, y prie, y célèbre, et surtout ancre une idée simple et fondatrice : Lag Ba’omèr se vit à Méron.

Pourquoi ce jour là ?

D’une part, Lag Ba’omèr marque traditionnellement la fin de l’épidémie qui avait décimé les élèves de Rabbi ‘Akiva, mettant un terme à une période de deuil dans le compte du 'Omèr. D’autre part, selon la tradition kabbalistique, Rabbi Chim’on révéla les secrets les plus profonds de la Torah le jour même de sa disparition, dans une atmosphère décrite "comme entourée de feu". C’est de cette image que naît la coutume des grands feux de Lag Ba’omèr, symboles de cette lumière révélée.

Au fil des siècles, ce qui n’était qu’un pèlerinage relativement discret devient un mouvement massif. Au XIXe siècle, le site prend peu à peu sa forme actuelle et la fréquentation augmente, puis au XXe siècle elle explose véritablement.

Aujourd’hui, des centaines de milliers de Juifs convergent chaque année vers Méron, faisant de cette célébration l’un des plus grands rassemblements annuels en Israël. Toutes les composantes du peuple juif s’y retrouvent : ‘Hassidim, Séfaradim, Lituaniens, traditionalistes, et même des laïques, sans plus de différences, unis comme au Sinaï, d’un "seul cœur", venus chercher quelque chose qui dépasse les célébrations habituelles.

Le grand allumage

Au centre de cette nuit, un moment particulier retient l’attention : l’allumage du feu principal. Ce privilège appartient à la dynastie ‘hassidique de Boyan, héritière d’un droit acquis au XIXe siècle par Rabbi Avraham Ya’akov Friedman de Sadigura, fils de Rabbi Israël de Rouzhin, qui finança la restauration du site et acquit le mérite de l’allumage auprès des gardiens séfarades du lieu ; ce droit fut ensuite transmis à la maison de Boyan. Chaque année, le représentant de cette dynastie allume le feu central, perpétuant un geste chargé d’histoire et de symbolique.

L’allumage central est un moment clef, un instant magique : avant lui, la ferveur des fidèles réunis est si dense qu’elle en est palpable. Puis, après l’allumage, un sentiment de joie envahit l'assemblée ; les prières sont comme "lâchées" vers le Très Haut, livrées à Celui qui peut tout, qui a tout dans Ses Mains.

Mais Méron n’est pas seulement une joie pure.

Le lieu porte aussi la mémoire de tragédies. La plus marquante reste celle de 2021, où un mouvement de foule causa la mort de quarante-cinq hommes et garçons et fit de nombreux blessés, bouleversant profondément la société israélienne.

Mais ce drame n’est pas le seul. En 1995, un autre accident avait endeuillé Méron : l’effondrement d’un balcon lors des célébrations fit plusieurs victimes.

Depuis, l’organisation de la Hiloula a été repensée, avec des mesures de sécurité renforcées. Et pourtant, malgré la douleur, malgré les interrogations, le peuple continue de monter.

Méron, on l’aura compris, n’est pas un lieu géographique.

C’est un point de rencontre, un "baiser" entre passé et avenir, entre l’individu et le Klal, entre le Créateur et Son peuple aimé.

Chaque année, dans la nuit de Lag Ba’omèr, lorsque les feux s’élèvent, c’est la mémoire de ce peuple qui s’allume vers Celui qui a dit, et le monde fut.