Par-delà les millénaires, une flamme refuse de s’éteindre. Chaque année, au cœur du printemps, la terre d’Israël s’embrase d’une joie qui défie la logique du deuil de la Séfirat Ha’omèr. Plongée dans l’histoire et l’héritage de l’homme qui a dévoilé l’âme de la Torah.

Pour celui qui traverse Israël au soir du 18 Iyar, le spectacle est saisissant. Depuis des semaines, une ferveur enfantine anime les rues : des brassées de bois, de planches et de brindilles sont amassées avec la précision de bâtisseurs de gratte-ciel. À la tombée de la nuit, le pays s’illumine. Lag Ba’omèr n’est pas une simple date ; c’est une expérience totale. Des brasiers immenses déchirent l’obscurité, tandis qu’autour d’eux, une multitude de visages, du plus jeune au plus vénérable, s’unit dans une ronde de chants et de danses : Bar Yo’haï Nimchakhta Achrékha, chantent-ils tous…

Le centre névralgique de ce séisme spirituel se situe au Nord du pays, sur les flancs du mont Méron. Là, le tombeau de Rabbi Chim’on Bar Yo’haï (Rachbi) devient, le temps d’une journée, le cœur battant du monde juif. Des centaines de milliers de pèlerins convergent vers cette colline pour saluer le maître de la Kabbale, l’auteur du Zohar. Mais d’où vient cet enthousiasme ? Pourquoi un peuple se réjouirait-il du départ d’un de ses plus grands sages ? Et quel secret cachent ces feux qui montent vers le ciel ?

Une naissance sous le signe du miracle

L’histoire commence au IIe siècle. La Judée n’est plus qu’un champ de ruines sous les cothurnes romaines. Le Temple de Jérusalem a été détruit, et l’espoir semble s’être éteint avec la chute de Massada. Dans la maison de Yo’haï, un noble de la tribu de Juda, le silence est lourd. Riche, érudit et respecté, Yo’haï et son épouse Sarah, descendante des princes d’Israël, portent pourtant une blessure profonde : celle de la stérilité.

Le destin bascule lors d’une nuit de Roch Hachana. Dans un rêve prophétique, Yo’haï voit une forêt d’arbres desséchés. Un homme vénérable parcourt les lieux, abreuvant chaque tronc. Arrivé devant l’arbre de Yo’haï, il sort une petite fiole d’eau pure de sous sa tunique. À son contact, l’arbre fleurit instantanément et donne de succulents fruits.

Interrogé, leur maître Rabbi ‘Akiva leur révèle l’incroyable vérité : "Sarah ne devait pas avoir d’enfants. Mais cette fiole contenait ses propres larmes, nées de ses prières. Celles-ci ont brisé le décret. Vous donnerez naissance à un fils qui illuminera Israël par sa sagesse." Chim’on était né de la ferveur et des larmes.

La force de la résistance

Le jeune Chim’on grandit dans l’ombre des géants. Formé par Rabban Gamliel, il trouve son véritable guide en Rabbi ‘Akiva. Les 24.000 élèves de celui-ci périrent par une épidémie de diphtérie ou, selon Rav Chrira Gaon (dans une lettre datée de 987), par l’épée des Romains. Le jour de Lag Ba’omèr, lorsque la mortalité prend fin avec le décès du dernier de ses élèves, Rabbi ‘Akiva, plus que centenaire, contemple les ruines fumantes de sa vie et de son enseignement. Pourtant, plein d’une fougue renouvelée, il se lève pour former cinq disciples choisis pour relever le flambeau : Rabbi Méïr, Rabbi Yossi, Rabbi Yéhouda, Rabbi El’azar Ben Chamou’a, et enfin Rabbi Chim’on Bar Yo’haï. Leurs initiales forment le mot Méyaèch (désespérant), symbolisant merveilleusement le fait que la joie de Lag Ba’omèr ne vient pas fêter la fin d’une épidémie d’une létalité dévastatrice, mais le courage incroyable de ce maître qui domina tout désespoir pour reconstruire la Torah de notre peuple.

Pendant treize ans, Chim’on boit les paroles de son maître, le suivant jusque dans sa cellule romaine, témoin du martyre de celui qui aimait D.ieu jusqu’à son dernier souffle, expiré avec le É’had du ChémaIsraël.

Face à une Rome qui veut briser la chaîne de la transmission en interdisant l’ordination, la résistance s’organise. Rabbi Yéhouda Ben Baba, au prix de sa vie, ordonne cinq maîtres, dont Rabbi Chim’on, dans une vallée perdue entre Oucha et Chéfar’am. Le maître, débusqué par les légions romaines, meurt percé de trois cents coups de lance, mais la Torah, elle, survit à travers ses élèves.

Cette période forge le caractère d’acier de Rabbi Chim’on. Lors d’une discussion célèbre à Yavné, alors que certains louent les infrastructures romaines (ponts, marchés, thermes), Rabbi Chim’on en dénonce la motivation impérialiste et égoïste. Dénoncé, condamné à mort par le pouvoir impérial, il s’enfuit avec son fils Rabbi El’azar.

La grotte : la matrice du Zohar

L’exil les mène dans une grotte près de Peki’in. Pendant douze années, ils vivent une existence de purs esprits, nourris par un caroubier miraculeux et une source d’eau vive. Les initiales de ces deux éléments, ‘Harouv (caroube) et Maïm (eau), forment en hébreu la valeur numérique 48, soit le nombre de qualités nécessaires pour acquérir la sagesse.

C’est dans ce silence minéral, parfois guidé par le prophète Eliahou, que Rabbi Chim’on amène sa pensée à une maturité absolue. Comme un fœtus dans la matrice, il déconstruit le monde matériel pour en saisir les rouages secrets. C’est ici que naissent les fondations du Zohar, le Livre de la Splendeur.

À leur sortie, le choc avec la réalité est brutal. Voyant des hommes labourer la terre, ils ne comprennent pas ce renoncement à l'éternité pour le temporel, et brûlent chaque endroit où se posent leurs yeux. Il faudra une treizième année de retraite et l’exemple d’un vieillard courant avec deux bouquets de myrte en l’honneur du Chabbath pour que Rabbi Chim’on comprenne la sainteté cachée aussi dans la matière. Dès lors, son regard ne brûlera plus : il guérira.

Le mystère de Lag Ba’omèr

Pourquoi fêtons-nous la disparition de Rabbi Chim’on avec une telle allégresse, alors que nous jeûnons le jour du décès de Moché Rabbénou ? Le grand Rabbi Tsadok Hacohen de Lublin nous offre une clé sublime.

Lorsque Moché, le maître de la Torah écrite, meurt, son œuvre se fige ; sa plume se pose. Mais un maître de la Torah orale, tel Rabbi Chim’on, est une source dont le flux est limité à ses disciples, de son vivant. À l’instant de sa mort, les vannes se brisent. Son enseignement n’est plus la propriété d’un cercle d’initiés, il devient l’héritage universel du peuple juif. Lag Ba’omèr est le jour de la "nationalisation" de sa sagesse. Elle devient accessible, fluide, capable de se déployer dans chaque génération.

C’est lors de son dernier jour, le 18 Iyar, aussi jour de sa naissance et de son ordination, que Rabbi Chim’on choisit de révéler les secrets les plus profonds de la création à ses élèves les plus proches. Le Zohar raconte qu’un feu céleste entoura sa demeure ce jour-là, rappelant le Sinaï. Les brasiers que nous allumons aujourd’hui sont l’écho de ce feu qui n’a jamais cessé de brûler.

Une présence immortelle

Rabbi Chim’on n’est pas qu’une figure du passé. Il est l’un des très rares maîtres du Talmud dont le nom est chanté par le peuple d’Israël. Le célèbre et très profond Piyout “Bar Yo’hai”, que nous devons à Rabbi Chim’on Lavi, kabbaliste faisant partie des expulsés d’Espagne, est entonné à l’infini le jour de Lag Ba’omèr, mais aussi chaque vendredi soir dans certaines communautés.

Son influence imprègne le quotidien : on lit le Zohar la veille d’une circoncision (Brit Its’hak), lors de l’ouverture de l’Arche sainte ou de l’inauguration d’une maison.

Les maîtres de la ‘Hassidout (comme Rabbi Israël Dov Ber de Weledniki dans son Chéerit Israël ou Rabbi Aharon de Zitomyr) nous enseignent une vérité profonde : même sans en saisir les arcanes complexes, la simple lecture des mots du Zohar nous connecte à une dimension qui nous dépasse.

Lag Ba’omèr est ainsi bien plus qu’une fête populaire ; c’est le moment où un peuple tout entier exprime sa fierté d’être lié au Divin. En effet, parmi les multitudes dansant à Méron, rares sont ceux à percevoir la profondeur de l’enseignement kabbalistique de Rabbi Chim’on Bar Yo’haï. Mais cette joie populaire a une logique comparable à celle de l’enseignement du Talmud (Brakhot 6b), attribuant l’essentiel du salaire des élèves à leur empressement à venir au cours, vu que la compréhension de l’enseignement varie selon les auditeurs. Si l’empressement montre l’amour de l’élève pour la Torah, les danses de Lag Ba’omer montrent notre joie et notre fierté d’être les détenteurs d’une Torah aussi profonde.

C’est l’introduction nécessaire, le feu de la ferveur qui prépare nos cœurs à recevoir, quelques semaines plus tard, la révélation de Chavou’ot. En dansant autour du feu, c’est l’âme d’Israël que nous célébrons.