Le 10 Chevat marque la Hiloula (anniversaire de décès) de Rabbi Yossef Its’hak ou Rayats (acronyme), sixième de la prestigieuse dynastie Schneersohn. Il est celui que les ‘Hassidim appellent affectueusement le “Rabbi précédent” (Frierdiker Rebbe, en yiddish), sans doute parce qu’ils l’ont connu ou découvert grâce aux enseignements de “l’actuel” Rabbi de Loubavitch (Rabbi Ména’hem Mendel). En fait les deux, le beau-père et son gendre, sont intimement liés. Si le Rabbi actuel a communiqué une vigoureuse impulsion au judaïsme d’après-guerre, le Rabbi précédent, lui, en a été l’instigateur et le promoteur, celui qui a lutté de toutes ses forces contre les persécutions religieuses et qui, au prix de grands sacrifices, a préservé la braise du judaïsme soviétique qui menaçait de s’éteindre.

Rappelons brièvement quelques faits historiques.

À l’ombre de la Ïevsektsia

Le régime bolchévique voit le jour dans les années 1920. Cette faction radicale du parti ouvrier social-démocrate organise une révolution qui, à terme, mènera à la naissance du communisme. Lénine, son chef, estime qu’il faut absolument assimiler les Juifs, et s’acharne à briser le judaïsme de l’intérieur. Il est aidé en cela par quelques juifs anti-religieux (originaires, pourtant, de familles très pieuses) qui forment une sorte de services secrets, agence de délation nommée Evreïskaïa sektsiia (litt. section juive du Parti communiste). Le prétexte de Lénine est tout trouvé : on ne doit pas inculquer la religion aux jeunes enfants mais leur laisser le soin de choisir eux-mêmes leur propre voie, une fois adultes ; aussi faut-il éradiquer l’enseignement élémentaire de la Torah et supprimer ses institutions.

Rabbi Yossef Its’hak prend immédiatement la mesure du danger et s’empresse de réagir. Son message est on ne peut plus clair : plutôt mourir que de sacrifier la religion ! Dans le second cas, on aura tout perdu ; dans le premier, on aura au moins gardé l’essentiel, à savoir la vie future. Il refuse toute concession et organise un vaste réseau de résistance clandestine. Ses disciples, qui lui sont dévoués corps et âme, répondent à l’appel malgré les lourdes menaces qui pèsent, les sanctions qui sévissent, les nombreuses déportations et exécutions. Le Rabbi s’emploie à relocaliser les écoles dans des lieux souterrains et secrets, fait réaménager des bains rituels (Mikvés) et poursuit ses œuvres de bienfaisance. Son mot d’ordre est terrible : "Lorsque le corps brûle, en proie au feu, il faut songer à préserver la tête et ne pas se soucier du reste…"

Très vite, le Rabbi est pointé du doigt par les autorités, mais il ne s’en inquiète pas. C’est un héros de résistance, téméraire et courageux. Il fait cinq séjours dans les geôles bolchéviques et, à chaque fois, reste imperturbable face aux enquêteurs. Il ne mâche pas ses mots lors des interrogatoires. Quand un agent sort une arme et ose lui rappeler que “ce jouet a délié bien des langues,” le Rabbi lui fait cette réponse célèbre : “Cette arme effraie les individus qui se vouent à plusieurs déités et croient ne vivre qu’une fois. Pour moi, c’est l’inverse : je n’ai qu’un seul D.ieu et deux vies à vivre.”

Un Juif errant

Mais l’étau se resserre. La tension culmine lorsque le mardi 14 juin 1927, peu avant minuit, tandis que le Rabbi termine d’accorder ses audiences privées, des agents du GPU (l’ancêtre du KGB) font irruption à son domicile et lui signifient son état d’arrestation. Il est emprisonné et soumis à la torture. Le verdict tombe peu après : condamné à mort.

Mais il reçoit, de l’extérieur, un soutien énorme. Des télégrammes, notamment du grand Rav Kook en Israël, alertent l’opinion internationale et, finalement, la condamnation à mort est commuée en peine de travaux forcés pour une période de dix ans ; puis cette peine elle-même est réduite à trois ans d’exil à Kostroma, ville de l’Anneau d’Or (au nord-est de Moscou).

Les événements se précipitent : il est officiellement libéré neuf jours plus tard, soit le 12 Tamouz (jour de son 47ème anniversaire) et quitte la ville le lendemain. Il est autorisé à retourner chez lui, à Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) mais il y est harcelé par la police secrète et, peu après, décide d’aller à Malakhova, banlieue située au sud de Moscou où il tente de poursuivre ses activités.

Quelques mois plus tard, il s’installe à Riga, en Lettonie, où il fonde une Yéchiva et maintient secrètement des contacts très actifs avec les Juifs de Russie. Il effectue quelques voyages en Israël et aux États-Unis, où il est notamment reçu à la Maison Blanche par le président Hoover. De retour en Europe, le Rayats établit sa demeure à Varsovie (Pologne) où il met sur pied un réseau de Yéchivot. Il échappe de justesse à l’occupation nazie et finalement, en 1940, émigre aux États-Unis. Loin d’être intimidé par la mentalité de la bourgeoisie locale, le Rabbi relève le judaïsme américain, consolide ses racines et l’assoit sur des bases plus solides. Son œuvre est immense et se perpétue jusqu’à nos jours.

Il convient, en ce Youd Chevat (mercredi 28 janvier), de se pencher sur la personnalité exceptionnelle de ce grand homme.

Sixième des chefs du mouvement ‘Habad, le Rabbi était prédestiné à l’être depuis sa plus tendre enfance. Juste après sa circoncision, alors même qu’il pleurait, son grand père Rabbi Chemouel (le Maharach, 4ème maître de ‘Habad) lui aurait dit : "Pourquoi pleurer ? Quand tu seras grand, tu seras Rabbi et tu diras des commentaires limpides de ‘Hassidout." Jeune enfant, il était d’une beauté angélique.

Le secret du Rabbi pour aborder les rapports humains

Rabbi Yossef Its’hak était un érudit exceptionnel et un écrivain remarquable, mais aussi un homme très pragmatique, qui avait une prédilection pour l’action. Il avait fait sien cet adage de son père (le Rachab) : "Une action vaut mieux que mille soupirs !" Pour lui, la pratique primait sur la théorie. Il estimait qu’il faut agir, au sens le plus concret, pour rendre service à autrui, peu importe la nature du service : spirituelle ou matérielle. Au contraire, lorsque le service est d’ordre matériel, son bénéficiaire n’en est que plus reconnaissant et réceptif. Il accueille alors favorablement les conseils moraux. "Notre maître Moïse, rappelle le Rabbi précédent, n’a admonesté son peuple qu’après avoir combattu le roi Si’hon." Autrement dit, il a d’abord prodigué un bienfait matériel, et seulement après adressé à ses frères une exhortation spirituelle. Nous devons suivre son exemple. Nous pourrons d’autant mieux récupérer les âmes égarées.

De toute façon, remarque le Rayats, il ne faut user de reproches qu’avec parcimonie et beaucoup de précautions. Un reproche est comme une “injection” que l’on administre à un patient pour le guérir. Il faut au préalable bien anesthésier la région à piquer pour réduire la douleur. De même, avant de faire un reproche, il faut savoir complimenter son interlocuteur et lui montrer toute son affection.

Ce sens très fin de la psychologie se retrouve dans plusieurs de ses dissertations (Maamarim). À titre d’exemple, il rappelle le fameux adage talmudique : "Rabba, avant d’entamer son propos, disait une plaisanterie et les disciples en riaient, puis il se recueillait avec gravité et commençait la leçon." Quand un chef, un Sage, un éducateur, un patron, doit établir un rapport ou une conversation avec son subordonné, il doit au préalable préparer son interlocuteur à recevoir ses propos, ses enseignements ou ses consignes. Il doit le rendre réceptif, “ouvrir” et affûter ses sens. Et pour ce faire, il établit d’abord un rapport “superficiel” et ensuite va à l’essentiel.

Que fait le père qui souhaite jouer avec son petit enfant ? Il abaisse d’abord ses bras sous les aisselles du nourrisson, plus bas que la tête, puis soulève l’enfant et l’amène à lui. Ensuite, il va à l’essentiel : il le cajole. Il faut procéder ainsi dans tous les échanges humains : se mettre au niveau de l’interlocuteur, c’est-à-dire se placer à son point de vue, puis le “hisser” à soi, et ensuite établir le rapport. D’ailleurs D.ieu Lui-même agit ainsi. Il est dit : “Et Moi, J’ai dirigé les pas d’Efraïm [le peuple juif], Je les ai pris sur les bras.” En effet, D.ieu S’est “abaissé” dans le monde de la matière, pour ainsi dire, et nous a donné des préceptes purement physiques et matériels qui, quand on les observe, nous “hissent” et nous élèvent jusqu’à Lui !

Les fous de D.ieu

Parmi les thèmes qui lui étaient chers et qu’il a développés dans le dernier essai légué à la postérité, intitulé Bati Légani, figure celui de la “folie du sacré.”

Le Rabbi part du principe que les domaines du bien et du mal sont en quelque sorte symétriques. Ce que l’on trouve dans l’un se retrouve dans l’autre, mais sous une autre forme. Par exemple, il y a l’amour du bien comme il y a l’amour du mal ; il y a la rigueur du bien (ascèse et pureté morale) comme il y a la rigueur du mal (cruauté et méchanceté) ; il y a obstination à bien faire et obstination à mal faire ; il y a l’intelligence des hommes pieux (qui s’évertuent à bien faire) et l’intelligence (ou la ruse) des individus mal intentionnés (qui s’ingénient à faire le mal). De même, enseigne le Rabbi, il existe une folie du mal et une folie du sacré.

Il précise qu’en hébreu, le mot folie vient de la même famille que le mot déviance, et explique que tout écart par rapport à ce que la société tient pour convenable, c’est-à-dire par rapport à un comportement jugé raisonnable et conforme au bon sens, tout écart de ce genre, disions-nous, est en quelque sorte une folie dans la mesure où il est déraisonnable. Quand donc on s’écarte du droit chemin, quand on désobéit aux préceptes de la Torah, on commet pour ainsi dire un acte de folie. “Un homme ne commet une faute que lorsqu’un esprit de folie s’empare de lui” , affirment nos Sages. Cette folie est d’autant plus grave que les préceptes de la Torah sont empreints de sagesse et de lumière, sont authentiques et garantissent une longue vie. En somme, celui qui s’en écarte choisit les ténèbres…

Mais pourquoi commet-on cette erreur ? Qui voudrait abandonner la vie et choisir la mort ? Tout simplement parce que la passion, la force du désir, aveugle temporairement l’homme. Elle lui fait perdre, le temps d’une pulsion, la notion de sainteté et la valeur précieuse du divin ; elle corrompt et dévie ses sentiments vers l’objet de son désir. Mais de même que l’on peut s’écarter de la raison vers le mal, se conduire en deçà de la raison, c’est-à-dire agir de manière grossière et primitive, l’on peut, inversement, s’écarter en bien de la raison, se conduire au-delà de la raison, c’est-à-dire faire plus que ce que la lettre du droit exige, agir avec plus de zèle et de scrupule qu’il ne nous est commandé.

Comme en effet les voies du Créateur sont impénétrables, il faut parfois mettre de côté sa raison pour obéir aux injonctions divines ou pour accepter les épreuves. L’on met de côté réflexions et sentiments, et se lance à corps perdu dans la mission sacrée, avec courage et détermination.

C’est une folie “saine”, qui dépouille l’esprit de certaines influences néfastes de la raison et des sentiments. La raison, avec ses “calculs et prévisions” peut parfois altérer le courage et la motivation d’un individu et le retenir ou l’empêcher d’agir. Il faut alors s’en débarrasser pour laisser libre cours à l’étincelle divine qui, désormais, agit seule et anime le fidèle, lequel est alors à même d’atteindre l’essence divine. Dans le meilleur des cas, il aura transformé la folie du mal en folie du sacré et établi, touche après touche, une demeure ici-bas pour la Majesté divine. Et quand toutes les actions individuelles auront convergé dans ce sens et, de la sorte, préparé et posé les bases de l’ère messianique, on verra le troisième Temple apparaître.

Elie Marciano