Question : « J’ai vécu des choses difficiles dans mon passé et aujourd’hui certaines personnes essaient de m’aider à avancer et à reconstruire ma vie. Mais je sens que je ne suis pas prêt à recevoir cette aide. Je continue à me focaliser sur ma souffrance, à en parler constamment. Je ne comprends pas ce qui m’empêche de saisir cette opportunité de guérir, d’avancer et de reprendre ma vie en main… »
Réponse de Rav Boyer :
Il existe plusieurs raisons pour lesquelles une personne ne veut pas oublier son passé. Avec l’aide du Ciel, nous allons nous intéresser à l’une de ces raisons, qui est liée à la Paracha de Balak.
Bil'am a dit : « Que mon âme meure de la mort des justes. » Le saint Or Ha’haïm écrit : « J’ai vu des méchants qui m’ont dit explicitement que, s’ils savaient qu’après avoir fait Téchouva ils mourraient immédiatement, ils le feraient. Mais ils savent qu’ils ne sont pas capables de maintenir leur Téchouva longtemps, car la parole du roi pèse sur eux, ce roi vieux et insensé (le mauvais penchant), que le Miséricordieux nous en préserve... » Autrement dit, si les méchants savaient qu’ils devaient mourir maintenant, ils seraient prêts à faire Téchouva. Mais parce qu’ils doivent encore continuer à vivre, ils ne sont pas prêts à se séparer de leurs désirs et de leurs passions ; ils restent donc dans leur situation. C’est précisément ce que Bil'am voulait dire. Il disait : « Que mon âme meure ». Il aurait voulu mourir comme Israël, mais non vivre comme eux ! Que cache cette idée ? Il y a ici un fondement très important concernant l’âme humaine.
Bien souvent, après qu’une personne a traversé une crise dans sa vie, elle n’est pas prête à sortir de sa situation et reste là où elle est. En réalité, c’est l’un des outils dont le mauvais penchant se sert pour empêcher l’homme d’avancer et de passer à l’action, ne lui permettant pas de grandir à partir de ce qu’il a vécu. La racine de ce mécanisme est une notion appelée : la séparation. La séparation est l’une des choses les plus difficiles pour l’âme humaine. Rabbi Haïm Zaïtchik écrit que la séparation est l’une des plus grandes souffrances qui existent dans notre monde. Dès l’instant où l’homme vient au monde, il pleure, parce qu’il se sépare d’un monde immense. Et lorsqu’il quitte ce monde, il pleure également, parce qu’il doit se séparer et passer à un autre monde.
Toute séparation s’accompagne d’une nostalgie de ce qui existait auparavant, et cela est extrêmement difficile pour l’être humain. Eli Charabi, un des otages qui a survécu à sa captivité à Gaza, a raconté qu’il avait tenu grâce à la force de la foi. Il ne s’est pas effondré, même dans les jours les plus difficiles, dans la faim, les humiliations et tout ce qu’ils ont traversé là-bas. Il se renforçait continuellement. Mais le moment le plus difficile fut précisément celui de sa libération, lorsqu’il dut se séparer de l’otage Alon Ohel, qui était encore retenu là-bas. Ce furent des sentiments de nostalgie et d’attachement si intenses qu’il est impossible de les décrire. La séparation est l’une des réalités profondément inscrites dans la nature humaine.
Elle se manifeste également lorsqu’une personne veut se renforcer dans sa vie et avancer. Lorsqu’un homme souhaite progresser spirituellement, il doit se séparer de ses passions. À ce moment-là, son corps et son âme crient ensemble. Ils refusent de traverser cette séparation, car leur attachement et leur nostalgie envers ces désirs sont immenses. Rabbi Mordekhaï Malkovitch enseigne que la dépression est, elle aussi, une forme de désir.
Lorsqu’une personne traverse, à D.ieu ne plaise, un traumatisme, elle subit en réalité une brisure intérieure. Et lorsque l’homme se nourrit de cette brisure cela lui procure un plaisir dont il lui est difficile de se séparer. Ces notions sont profondes, et ce n’est pas ici l’endroit de les développer davantage. Les gens aiment se plaindre parce qu’ils en retirent un certain plaisir. C’est de là qu’ils tirent parfois leur sentiment de vitalité. Lorsqu’une personne est déprimée et enfermée dans un problème, puis on lui dit soudain qu’elle doit se lever le matin et commencer à sourire et à se réjouir, elle doit en réalité passer par une séparation. Or cette séparation est extrêmement difficile : « La jalousie est dure comme le Chéol, ses flammes sont des flammes de feu, une ardente flamme » (Cantique des Cantiques 8,6).
C’est la raison pour laquelle, bien souvent, l’homme préfère rester là où il est et continuer à souffrir. Il est très difficile pour une personne de se séparer de son passé. Son passé la retient, car c’est là que se trouve sa source d’attachement. La difficulté qu’elle éprouve à avancer n’est en réalité qu’une conséquence de la séparation et de la nostalgie. L’homme n’en est généralement pas conscient, car cela réside profondément dans son âme. Mais le mauvais penchant, lui, le sait très bien.
Cependant, lorsque l’homme apprend ces choses et en prend conscience, ainsi que de la manière dont le mauvais penchant utilise cette force, cela l’aide à comprendre sa situation. Il peut alors se poser la question : pour cette nostalgie et cette difficulté à me séparer, vaut-il la peine de me détruire la vie ? Pour ce désir de ne pas vivre une séparation, est-il raisonnable de sacrifier toute ma vie et tout mon avenir ?
Si nous nous arrêtons un instant pour contempler l’histoire des saints Patriarches, nous constatons qu’ils ont tous grandi précisément à travers la séparation. Le Saint béni soit-Il dit à Avraham notre père :« Va pour toi, quitte ton pays » — sépare-toi. Its’hak notre père connut la séparation lors de la 'Akéda (ligature). Ya'akov notre père se sépara lorsqu’il partit à ‘Haran. Yossef le Juste fut séparé de son père et de sa famille. Moché Rabbénou fut séparé de sa famille pendant de nombreuses années. Aharon le Cohen fut séparé de ses fils : « Et Aharon se tut. » Le roi David dit : « Je suis devenu un étranger pour mes frères et un inconnu pour les fils de ma mère » (Psaumes 69,9). Les enfants d’Israël se séparèrent de l’Égypte : « Je me souviens de l’affection de ta jeunesse, de l’amour de tes fiançailles, lorsque tu Me suivais dans le désert, dans une terre non ensemencée » (Jérémie 2,2).
Telle est la voie pour grandir et mûrir à travers la crise. Il faut simplement faire le bilan de sa vie : est-il préférable de rester sur place et de continuer à se nourrir de sa brisure, simplement pour éviter une séparation qui engendrera de la nostalgie ? Ou bien vaut-il mieux grandir, se reconstruire, se relier à sa véritable vocation et parvenir là où le Saint béni soit-Il veut réellement nous conduire ?
« Annule ta volonté devant Sa volonté, afin qu’Il annule la volonté des autres (la Sitra A’hra) devant la tienne » (Pirké Avot 2,4).




