Dans le livre de Bamidbar[1], la Torah nous enseigne qu’il faut mettre un fil de couleur Tékhélet dans les Tsitsit. Le verset suivant enseigne que l’on doit voir les Tsitsit, et ainsi se rappeler de garder les 613 commandements. Selon Nahmanide, le rappel provient du fil de Tékhélet.

Le Talmud dans le traité Ména’hot (43b) enseigne : « Rabbi Méir disait : pourquoi le Tékhélet a-t-il été choisi plus qu’une autre couleur ? Car le Tékhélet ressemble à la mer, la mer ressemble au ciel et le ciel ressemble au trône céleste ». Il en résulte que le but du Tékhélet est de nous rappeler la Royauté Divine.

Parmi les bénédictions que Moché Rabbénou fait aux tribus avant sa mort, on trouve une allusion au Tékhélet dans celle de Binyamin. En effet, le terme « Oussfouné Témouné ‘Hol » [litt : trésors enfouis dans le sable][2] fait référence au ‘Hilazone, créature marine de laquelle on extrait le Tékhélet. Le Talmud [3]relate que Zévouloun s’est plaint à Hachem de la part de territoire qu’il avait reçu (celui-ci étant composé de montagnes en bord de mer). Hachem lui a alors répondu : tous tes frères auront besoin de toi car le ‘Hilazone se trouve sur ton territoire[4], comme en atteste le verset « Oussfouné Témouné ‘Hol ».

Le Tékhélet à travers les âges

Pendant des siècles les juifs ont portés le Tékhélet dans leurs Tsitsit jusqu’à ce que sa trace disparaisse. La dernière trace du Tékhélet à l’époque du Talmud se trouve dans le traité Ména’hot (42b) : « Abayé a demandé à Rav Chmouel fils de Rav Yéhouda : comment procédez vous à la préparation de la couleur Tékhélet ? ».

Sous la domination romaine, le Tékhélet devint rare et fut réservé aux hauts dignitaires de l’empire romain. Déjà, lors des années -500 avant l’ère vulgaire, le général Nébouzaradan rendit le Tékhélet exclusivement réservé à la famille royale ainsi qu’à ses proches. Plus tard, à l’époque du Talmud, l’empereur Romain d’Orient Théodose II (401-450) fera condamner à mort toute personne faisant commerce du Tékhélet, le réservant ainsi à la famille royale.

Les Richonims ainsi que les A’haronim n’ont pas porté le Tékhélet[5], celui-ci s’étant perdu au fil des siècles. Toutefois, le Admour de Radzine pense que le Rambam était en possession du Tékhélet et qu’il a accompli cette Mitsva [se référer au Maamar Séfouné Témouné ‘Hol du Admour de Radzine]. Et, malgré que le Rambam écrit lui-même dans son explication sur les Michnayot (Ména’hot) que le Tékhélet ne se trouve plus entre nos mains et que nous n’avons plus le savoir quant à la fabrication de sa teinture, le Admour de Radzine pense que le Rambam a ensuite découvert le Tékhélet. En effet, le Rambam dans le Michné Torah (Hilkhot Tsitsit chapitre 2, 2) énumère des signes (pour reconnaitre le ‘Hilazone) qui ne sont pas marqué dans les textes. D’après cela, le Rambam avait bel et bien trouvé le ‘Hilazone.

Cela fait environ 150 ans, le Admour de Radzine, Rav Guershon ‘Hanokh Leyner (1839-1890) se lance dans une quête acharnée pour tenter de retrouver le ‘Hilazone (créature marine de laquelle est extrait le Tékhélet). Il écrit un livre [le Maamar Séfouné Témouné ‘Hol] dans lequel il énumère 11 signes tirés de sources Talmudiques et Midrachiques qui permettrait d’identifier le ‘Hilazone. Puis, après de nombreuses recherches, il trouve enfin la créature qui correspond à tous ces signes. Le Admour tente de convaincre les sages de sa génération que la Mitsva du Tékhélet est toujours en vigueur et qu’il y a une possibilité de l’appliquer. Cependant, cela a donné lieu à une grande polémique entre les décisionnaires, que nous tenterons de développer par la suite.

Quelques précisions au sujet du Tékhélet

Dans le traité de Ména’hot (38a) il y a une divergence entre Rabbanan (les Sages) et Rabbi : selon Rabbanan, malgré qu’il y ait une Mitsva du Tékhélet, celui-ci n’est pas incontournable pour accomplir la Mitsva des Tsitsit. En effet, on peut se rendre quitte (selon la Torah) de la Mitsvah des Tsitsit même si l’on porte uniquement des fils de couleur blanche. Toutefois, Rabbi pense qu’il est impératif de mettre du Tékhélet pour se rendre quitte de la Mitsva des Tsitsit. La Halakha est tranchée selon l’avis de Rabbanan, comme nous l’enseigne le Rambam (chapitre 1 des lois de Tsitsit, Halakha 4), ainsi que la majorité des Richonims[6] et le Choulkhan Aroukh (Hilkhot Tsitsit Siman 13, Saïf 2).

Au sujet des signes distinctifs du ‘Hilazone, le traité Ména’hot enseigne (44a) : « Nos Sages enseignent : le corps du ‘Hilazone ressemble à la mer, il s’agit d’une créature qui ressemble à un poisson, celle-ci monte à la surface une fois tous les soixante-dix ans et on fabrique le Tékhélet avec son sang, c’est pourquoi, son prix est élevé ». Le Midrach Rabba dans Parachat Ki Tavo[7] nous révèle un autre signe distinctif : « Lorsque le ‘Hilazone grandit, son habit (carapace) grandit avec lui ». D’autres signes sont énumérés par le Admour de Radzine dans son livre Maamar Séfouné Témouné ‘Hol et Maamar Pétil Tékhélet, comme expliqué précédemment. La nature de ces signes a fait l’objet de divergences entre les décisionnaires, et se trouve également au cœur du débat sur le fait de savoir si les ‘Hilazones qui ont récemment été découverts, sont celui décrit dans le Talmud.

Le processus pour extraire le Tékhélet du ‘Hilazone est développé dans le Talmud traité Ména’hot (42b) ainsi que dans le Rambam (lois de Tsitsit, chapitre 2). Il existe une divergence entre le Rambam et Rachi quant au processus d’obtention de la teinture : selon Rachi il faut que le chaudron dans lequel le Tékhélet est chauffé, ne contienne aucun autre ingrédient à part le Tékhélet lui-même. Toutefois, le Rambam est d’avis qu’il faut rajouter certains ingrédients dans le chaudron. 

Nombre de fils devant être teint avec le Tékhélet

La Torah écrit qu’il faut colorier un fil en Tékhélet. Il existe cependant une divergence entre les Richonims comment interpréter cela : selon le Rambam[8] il faut teindre un demi fil[9] en Tékhélet. Le Raavad quant à lui, pense qu’il faut teindre un fil entier (sur les quatre). Selon Rachi et Tossefot (traité Ména’hot 38b) il faut teindre deux fils (sur quatre) avec le Tékhélet, le blanc et le Tékhélet devant être de quantité égale.

Parmi les avis qui tranchent que l’on doit mettre le Tékhélet de nos jours, il existe une divergence sur le fait de savoir comme lequel des Richonim cités précédemment, la Halakha doit être tranchée. Le Admour de Radzine a tranché qu’il fallait suivre l’avis du Rambam, alors que Rabbi Avraham Breslever (qui était le dirigeant de la ‘Hassidout Breslev à l’époque du Admour de Radzine) a tranché en faveur du Raavad[10].

Le Admour de Radzine et la renaissance du Tékhélet

Cela fait environ 150 ans, le Admour de Radzine, Rav Guershon ‘Hanokh Leyner (1839-1890) se lance dans une quête acharnée pour tenter de retrouver le ‘Hilazone (créature marine de laquelle est extrait le Tékhélet). Il écrit un livre [le Maamar Séfouné Témouné ‘Hol] dans lequel il énumère 11 signes tirés de sources Talmudiques et Midrachiques qui permettrait d’identifier le ‘Hilazone. Celui-ci désire prouver que teindre les Tsitsit avec du Tékhélet est toujours d’actualité et qu’il suffit simplement de se mettre à sa recherche.

Toutefois, il semble que cela soit impossible étant donné que le Talmud (Ména’hot, 44a) dit clairement que le ‘Hilazone ne remonte à la surface qu’une fois tous les soixante dix ans, or, le compte des années a été perdu étant donné que le peuple juif n’a pas mis le Tékhélet durant des siècles. Le Admour de Radzine ne se laisse pas démonter et prouve que l’intention du Talmud n’est pas de dire que le ‘Hilazone est introuvable mis à part une fois tous les soixante dix ans, mais qu’il est bien plus difficilement trouvable pendant le reste du temps, et que ce n’est qu’une fois tous les soixante dix ans, qu’il devient facile à capturer.

En effet, le Talmud dans le traité Chabbath enseigne que Nébouzaradan n’a pas exilé les chasseurs de ‘Hilazone (après la destruction du Temple) afin qu’ils puissent continuer à en chasser pour l’empereur. Or, il parait difficile de dire qu’il les a laissé pour capturer une créature qui ne peut l’être qu’une fois tout les soixante-dix ans. De plus, le langage « chasseurs de ‘Hilazone » employé par le Talmud, désigne le travail de ces personnes, or, il parait compliqué de dire que ces personnes se nommaient ainsi par rapport à un travail qu’elles n’effectuaient qu’une fois dans leur vie.

Le Admour de Radzine devait également répondre à une deuxième question. En effet, dans le Midrach Rabba (Parachat Chéla’h Lékha, 17) ainsi que le Midrach Tan’houma, il est écrit que : « de nos jours il ne nous reste plus que la couleur blanche (pour la teinture des Tsitsit), car le Tékhélet a été caché ». Cependant, le Admour de Radzine s’interroge quant à l’explication de ce Midrach car il n’existe aucune allusion dans le Talmud sur le fait que le Tékhélet ait été caché. De plus, le Midrach a été écrit par les premiers Amoraïm (Sages du Talmud), or, il existe une preuve que les derniers Amoraïm détenaient toujours le Tékhélet. En effet, dans le Talmud (Ména’hot, 42b) il est écrit : « Abayé a demandé à Rav Chmouel fils de Rav Yéhouda : comment procédez vous à la préparation de la couleur Tékhélet ? »[11]. C’est pourquoi, le Admour de Radzine explique que l’intention du Midrach n’est pas de dire que le Tékhélet a été réellement caché, mais plutôt qu’il est devenu inaccessible pour la majorité du peuple, tout en continuant à être utilisé par les grands des générations.

Après avoir établi sa théorie, le Admour de Radzine décide de passer à la pratique en partant chercher cette créature marine. Ses recherches le conduisent au musée océanique de Naples[12] dans lequel il découvre la Seiche commune (Sepia Officinalis). Cette créature marine sécrète une encre pour échapper à ses agresseurs et l’Admour de Radzine l’appelle dans ses écrits « le poisson à encre ». Après avoir mélangé cette encre à certains composants, il obtient une couleur bleue sombre. C’est alors que le Admour décide de prouver au monde qu’il a réellement trouvé le ‘Hilazone. Il écrit un second livre, le Maamar Pétil Tékhélet, dans lequel il prouve que la Seiche commune correspond aux onze caractéristiques du ‘Hilazone.

A partir de 1889, il se lance dans la production de ce Tékhélet à grande échelle afin d’en faire profiter les juifs du monde entier. Peu avant la Shoah, le petit-fils du Admour a rassemblé dix hommes et leur a enseigné le secret du processus de la fabrication du Tékhélet, afin que celui-ci ne se perde pas. Cependant, ces dix hommes furent tués pendant la guerre et les ‘Hassidim de Radzine cherchèrent en vain un moyen de reproduire le Tékhélet du Admour. C’est alors qu’ils découvrirent chez la Rabbanite Hertzog, une lettre [ envoyée au père de Rav Hertzog par le Chamach du Admour] qui traitait de ce sujet. Les ‘Hassidim ont tenté de reproduire le Tékhélet grâce aux informations que leur apportait cette lettre, toutefois un problème se posait : on obtenait un résultat identique en appliquant le processus sur du sang de taureau. Finalement les ‘Hassidim de Radzine ont trouvé un moyen de fabriquer à nouveau du Tékhélet, qu’ils portent jusqu’à aujourd’hui[13].

La ‘Hassidout Breslev et le Tékhélet

Dans le livre de la Hassidout de Radzine[14] il est relaté qu’à l’époque  de la découverte du Tékhélet par le Admour de Radzine, le dirigeant de la ‘Hassidout Breslev se nommait Rabbi Avraham Breslever. Son père était l’élève attitré de Rabbi Nathan de Breslev, lui-meme élève par excellence de Rabbi Na’hman de Breslev. Lorsque se répandit la nouvelle que le Admour de Radzine avait trouvé le Tékhélet et qu’il encourageait son port, Rabbi Avraham Breslever qui voyageait à Ouman comme chaque année[15] décida de faire un détour par la ville de Radzine afin de discuter du sujet avec le Admour, ainsi que de lui faire part de l’avis des grands d’Israël sur le sujet. Au terme d’une longue discussion avec le Admour, Rabbi Avraham décida qu’il fallait se rallier à son avis, et il décida de porter le Tékhélet. Dès lors, la ‘Hassidout Breslev devint adepte du Tékhélet.

Une divergence subsista toutefois entre les deux ‘Hassidout : le Admour de Radzine trancha comme le Rambam qui pense que l’on doit teindre un demi-fil (un sur huit) en Tékhélet, alors que Rabbi Avraham Brelever trancha comme le Raavad qui pense que l’on doit teindre un fil entier (deux sur huit).

Trois sortes de ‘Hilazone découverts durant le siècle dernier

Le premier ‘Hilazone découvert durant le dernier siècle fut celui du Admour de Radzine : la Seiche commune. Le second ‘Hilazone fut découvert par le Rav Hertzog. Durant sa jeunesse, le Rav Its’hak Halévi Hertzog (ancien grand Rabbin d’Israël) étudie à l’université de Londres et le sujet de son doctorat qu’il présente en 1913, n’est autre que le Tékhélet. Dans sa thèse de doctorat, il repousse la découverte du Admour de Radzine et déclare que le ‘Hilazone n’est pas la Seiche commune. En effet, celui-ci entretient une correspondance avec la famille du Admour de Radzine et ceux-ci lui envoient certains échantillons de Tékhélet, ainsi que les directives quant au processus de sa fabrication. Après les avoir fait examiner dans deux laboratoires chimiques différents (en Allemagne et à Paris), il arrive à la conclusion que cette couleur n’est pas celle présente naturellement dans les sécrétions de la Seiche commune, mais qu’il s’agit du bleu de Prusse, une couleur synthétique[16] qui provient en réalité des produits chimiques mélangés avec l’encre de la Seiche commune.

Le Rav Hertzog propose alors un nouveau ‘Hilazone : la Janthine (Janthina). Ce mollusque gastéropode use d’un moyen de défense particulier : il jette une sorte de colorant bleu sur ses agresseurs.

Dans ses travaux, le Rav Hertzog propose un deuxième ‘Hilazone : l’Hexaplex Trunculus (ou Murex Trunculus). Ce coquillage sécrète un mucus qui permet d'obtenir la pourpre améthyste, une teinture bleue violacée. Toutefois, n’ayant pas lui-même réussi à en tirer une couleur bleue, le Rav Hertzog n’a pas retenu cette possibilité.

Dans les années 60, des chimistes israéliens commencent à s’intéresser au Tékhélet et voient dans l’Hexaplex Trunculus le ‘Hilazone antique. Ces travaux sont soutenus par des scientifiques ainsi que par des Rabbanim, et ainsi, le Tékhélet utilisés par la plupart des personnes qui le portent aujourd’hui, provient de l’Hexaplex Trunculus. Une minorité de personnes (parmi ceux qui mettent le Tékhélet) continue à porter le Tékhélet de Radzine.

Polémique sur le sujet du Té’hélet

Lorsque le Admour de Radzine déclara que le port du Té’hélet était toujours d’actualité, et qui plus est, qu’il avait un ‘Hilazone à proposer, une polémique éclata au sein du monde de la Torah. Beaucoup de Rabbanims s’opposèrent au Admour de Radzine, parmi eux : le Beth Halévi de Brisk et le Gaon de Koutna (auteur du Chout Yéchouot Malko).

Le Admour de Radzine avait comme argument le fait que sa découverte devait au moins être considérée comme un Safèk (doute), et par conséquent le principe de Safèk Déoraïtah Lé’houmra (à savoir, que l’on doit se montrer strict en cas de doute sur un commandement de la Torah) devait être applicable. Cependant, ses opposants argumentèrent que ce principe ne pouvait pas s’appliquer à ce cas. En effet, celui-ci est valable uniquement si le Safèk est résolu après son application. Par exemple, si une personne a un Safèk sur le fait d’avoir lu ou non le Chéma, le fait de se montrer strict et de le relire, va résoudre le Safèk étant donné que l’on sera sûrs que le Chéma a bien été lu. Ce qui n’est pas le cas pour le Tékhélet, car même après l’avoir porté, il existe toujours un doute à son sujet (à savoir, s’il s’agit réellement du bon Tékhélet)[17].

Le Beth Halévi s’oppose au Admour de Radzine avec l’argument suivant : si le ‘Hilazone n’a jamais été caché, que l’on avait toujours les connaissances quant à sa teinture, et que malgré tout, pendant plusieurs siècles, tous les Sages d’Israël s’en sont abstenus, cela devient comme si nous avions une transmission de nos pères que cette créature n’est pas le réel ‘Hilazone, et ce, bien qu’elle dispose de tous les signes le caractérisant.

Le Beth Halévi ajoute : ce n’est qu’après que nous réussirons à établir de manière claire que les connaissances relatives à l’identification de cette créature ou à la procédure relative à la teinture, ont été oubliées durant une certaine période, que nous pourront nous baser sur ce qui est marqué dans la Halakha à ce sujet. Toutefois, le Admour de Radzine dans l’introduction de son livre Ein Hatékhélet repousse l’argument du Beth Halévi en prouvant (notamment à partir d’un Chout Haradbaz) que les connaissances relative à l’identification du ‘Hilazone ainsi qu’à sa teinture ont belles et bien été oubliées.

Il est à noter que le Rav Elyashiv[18] se demande si l’argument du Beth Halévi est toujours valable concernant le ‘Hilazone découvert par les scientifiques (Hexaplex Trunculus).

Le Gaon de Koutna[19] s’est lui aussi opposé au Admour de Radzine[20]. Il rapporte au nom du Ari Zal que le Tékhélet était présent uniquement au temps du Beth Hamikdach[21]. Il présente également une autre difficulté : la divergence entre le Rambam et Rachi sur le fait de savoir s’il faut mélanger d’autres ingrédients avec le Tékhélet dans le chaudron où il cuit. En effet, il est difficile de trancher une telle divergence de nos jours, étant donné que la transmission Hilkhatique sur le sujet a été interrompue. Le Gaon de Koutna conclut en disant qu’il n’y a aucun besoin de mettre le Tékhélet mais qu’il ne faut pas que cela engendre des polémiques, car quoi qu’il en soit, des Tsitsit de couleurs sont Cachères. 

L’avis des décisionnaires contemporains

Le Rav Elyashiv[22] se positionne contre le port du Tékhélet. Il écrit tout d’abord que trois sortes de ‘Hilazones ont été découverts dans les 150 dernières années et qu’il est fort possible que l’on en découvre d’autres au fil des années [et par conséquent, nous ne sommes jamais sûrs d’avoir le bon ‘Hilazone]. Il rapporte ensuite les paroles du Beth Halévi[23] ainsi que celles du Gaon de Koutna. Puis il conclut par l’argument suivant : le Choul’han Aroukh (Ora’h ‘Haïm, Siman 9, Saïf 11) écrit que la couleur des Tsitsit doit être identique à celle du Talit, et selon ce que le Pri Mégadim rapporte, certains décisionnaires pensent qu’il s’agit d’une obligation de la Torah[24]. Or, puisqu’il est impossible d’être sûrs qu’il s’agit réellement du Tékhélet, il faut avoir des Tsitsit blancs.

Le Rav Moché Sternboukh[25] pense également qu’il n’y a aucun besoin de porter ce Té’hélet de peur qu’il s’agisse du vrai, car nos Sages ne nous ont pas transmis tous les signes et la plupart se sont transmis oralement. De plus, nous avons une transmission de notre maitre le Ari Zal que le Tékhélet était présent uniquement au temps du Beth Hamikdach (et également un peu après, l’influence du Beth Hamikdach n’ayant pas disparue immédiatement) car celui-ci symbolise une providence dévoilée, et ce n’est que lorsque Machia’h se dévoilera que nous serons en mesure de retrouver le Tékhélet.

Le Rav Moché Sternboukh rapporte également qu’il a entendu au nom du Rav de Brisk que les grands des générations n’ont pas cherché le Tékhélet, car ils pensaient que pour trouver le réel Tékhélet il est nécessaire d’avoir une transmission orale, or celle-ci a été interrompue (et par conséquent, nous n’avons pas toutes les informations nécessaires pour l’identifier).

Le Rav Mordékhaï Eliahou pensait également que le Tékhélet a été caché et qu’il ne sera dévoilé qu’à l’époque de Machia’h[26]. De même, dans le livre Chaaré Halakha Ouminhag de la ‘Hassidout ‘Habad (Ora’h ‘Haïm, page 45) il est rapporté que le Admour Rachab [Rabbi Chalom Dov-Beer Schneerson] s’est catégoriquement opposé au renouveau du Tékhélet, en arguant que selon la Kabbala, le Tékhélet réapparaitrait uniquement après Machia’h.

Le Rav Its’hak Yossef écrit dans le Yalkout Yossef (Tsitsit Vétéfilines Siman 9 – 2) : « concernant l’usage répandu qui consiste [de nos jours] à mettre du Tékhélet sur les Tsitsit, nous n’avons pas la certitude qu’il s’agit du véritable Tékhélet. C’est pourquoi, nous n’avons pas vu beaucoup de Guédolim le porter. Il convient donc que chaque personne suive les grands de la génération ainsi que ses maitres ». Dans la note sur place, le Rav écrit : « concernant les Séfaradim, nous n’avons pas eu l’habitude de voir cette coutume auprès de nos grands maitres. J’ai eu le mérite de connaitre notre maitre, le Roch Yéchiva Rav Ezra Attia, ainsi que d’autres grands maitres comme le Rav Yaacov Adès, qui ne se montraient pas stricts sur le sujets et ne portaient pas de Tékhélet. De même, d’autres grands maitres d’Israël comme le Steipler ainsi que le ‘Hazon Ich ne se sont pas montrés stricts sur le sujet. C’est pourquoi, nous n’avons pas à instaurer de nouvelles coutumes que nos maitres ne pratiquaient pas ».

Le Rav Ben Tsion Abba Chaoul écrit également[27] qu’une personne dont les ancêtres n’ont pas coutume de mettre la couleur désignée par certains comme étant du Tékhélet, ne devra pas faire l’inverse[28].

Toutefois, certains décisionnaires se positionnent en faveur du Tékhélet, comme le Rav Méir Mazouz de Kissé Ra’hamim, le Rav Karp de Kiriat Séfer, le Rav Its’hak Chlomo Zilberman, et d’autres.

De même, dans son testament[29], le Maharcham (1835 – 1911) demanda à ce qu’on l’enterre avec son Talit comportant du Tékhélet, qu’il a porté en cachette durant sa vie.

Le Rav Ména’hem Bournstein (spécialiste du Tékhélet) raconte qu’on lui a une fois demandé comment était-il possible qu’une personne comme lui ne mette pas le Tékhélet. Il a répondu qu’il avait eu une discussion avec le Rav Chlomo Zalman Auyerbach à ce sujet, et que ce dernier lui avait tranché de ne pas mettre le Tékhélet (il précise toutefois que ce Psak était valable uniquement pour lui, comme développé par la suite) : « Une fois, alors que je montrais au Rav des clichés du ‘Hilazone, je lui ai demandé si on pouvait mettre le Tékhélet. Il m’a répondu qu’à Jérusalem ce genre de décisions Halakhique nécessitait de mener de nombreux combats, « je ne suis plus très jeune » ajouta le Rav. Alors que je continuais à demander au Rav s’il était possible de mettre le Tékhélet, celui-ci me demanda pourquoi je ne tranchais pas moi-même, je lui ai répondu que je ne voulais pas trancher. Le Rav me répondit alors : « puisque tu es un spécialiste en la matière, le fait de mettre le Tékhélet reviendrait à trancher la question, ne mets pas le Tékhélet »[30]


[1] Chapitre 15, verset 38.

[2] Dévarim 33, 19.

[3] Traité Méguila 6a.

[4] Concernant l’endroit où se pêchait le ‘Hilazone, le Talmud (Chabbath 26a) relate que l’endroit où les pêcheurs de ‘Hilazone travaillaient se trouvait entre Thyr et ‘Haïfa. Le Rambam nous donne également un détail supplémentaire : le ‘Hilazone se trouve dans la « Mer de sel ». Le ‘Hilazone vit donc dans une eau salée (et non douce).

[5] Le Admour de Radzine écrit dans Maamar Séfouné Témouné ‘Hol que le Tékhélet a été perdu vers la fin de l’époque des Géonim.

[6] Le Tour (Siman 301, Saïf 38-39) rapporte que le Maharam de Rottenbourg ne sortait pas avec son Talit dans la rue pendant Chabbat. Selon le Maamar Mordékhaï (301, 28), le Maharam pensait que sans Tékhélet, il est impossible d’accomplir la Mitsva des Tsitsit. Et par conséquent, il serait interdit de sortir avec un Talit dont les Tsitsit sont manquants, car on enfreindrait l’interdit de porter, comme développé dans la Halakha sur place. Toutefois, certains décisionnaires pensent que la raison pour laquelle le Maharam ne sortait pas avec un Talit pendant Chabbath, était tout autre : celui-ci avait peur que se Tsitsit se sectionnent en pleine rue (voir également le Chout Lev ‘Haïm tome 1, Siman 73).

[7] Chapitre 7 [29, 3]

[8] Hilkhot Tsitsit Chapitre 1, loi 6.

[9] En effet, les Tsitsit sont composés de quatre fils que l’on plie, ce qui en fait un total de huit. Le fait de teindre un demi-fil (sur les quatre), revient à en teindre un entier (par rapport aux huit).

[10] Voir Sifré Hatékhélet RadzineMaamar ‘Hidouch Hatekhélet.

[11] Le Admour de Radzine rapporte une autre preuve semblable de Rav A’haï (Ména’hot, 43a), or, Rav A’haï faisait partie des derniers Amoraïm ou des Rabbanan Savourae.

[12] Se référer au Maamar Pétil Tékhélet du Admour de Radzine, dans lequel il raconte son voyage et sa découverte de la Seiche commune. Il entreprend ensuite de prouver que la Seiche commune correspond au ‘Hilazone antique au moyen de 11 signes distinctifs tirés de sources Talmudiques et Midrachiques.

[13] Histoire du Tékhélet, par Rav Ména’hem Bournstein (site Yeshiva.org).

[14] Sifré Hatékhélet Radzine – Maamar ‘Hidouch Hatékhélet.

[15] Celui-ci habitait en Israël.

[16] Des études menées par le chimiste Dr Sydney Edelstein en 1964 et 1972 prouveront la même chose.

[17] Le Admour de Radzine expose son objection à cet argument dans son livre Ein Hatékhélet.

[18] Kovets Téshouvot, tome 1, Ora’h ‘Haïm, Siman 2.

[19] Grand décisionnaire Halakhique polonais dans les années 1800, il fut très proche du ‘Hidouché Harim ainsi que du Avné Nézer.

[20] Se référer au Chout Yéchouot Malko, Ora’h ‘Haïm, Siman 1-3.

[21] Et malgré que les Amoraïm en disposaient, l’influence du Beth Hamikdach était encore présente (voir Chout Téshouvot Véhanhagot du rav Moché Sternboukh, tome 1, Ora’h ‘Haïm, Siman 5).

[22] Kovets Teshouvot, tome 1, Ora’h ‘Haïm, Siman 2.

[23] Il se demande toutefois si les paroles du Beth Halévi sont toujours d’actualité avec les récentes découvertes scientifiques.

[24] Contrairement au Beth Yossef qui ne voit en cela qu’un embellissement des Mitsvot.

[25] Téshouvot Véhanhagot, tome 1, Ora’h ‘Haïm, Siman 5.

[26] Tiré du cours de Rav Ména’hem Bournstein (spécialiste du Tékhélet, celui-ci a personnellement questionné le Rav Mordékhaï Eliahou) : Histoire du Tékhélet (yéshiva.org).

[27] Or Létsione 2 ; 44 – 13.

[28] Se référer à la note sur place.

[29] Publié dans l’introduction de son livre Tékhélet Mordékhai sur la Torah

[30] Rav Ména’hem Bournstein –  Histoire du Tékhélet (yeshiva.org).