Lorsqu’on m’a proposé d’interviewer Yardena Ganem, je pensais rencontrer une femme d’affaires à poigne, alors que c’est un être d’une grande douceur qui me reçoit.

Faite de contrastes, de force et de fragilité, de discrétion et d’esprit d’entreprise, de détermination et de souplesse, ses lignes directrices sont très claires : accomplir la volonté de son Créateur, en suivant à la lettre la Halakha et les Rabbanim, remplir sa vie de sens, et donner. Sans compter, sans attendre de retour et sans petitesse, terme totalement étranger à sa personne.

Son activité de créatrice d’une ligne de maillots de bains "Tsanou’a" ne semble qu’une excuse pour faire encore du bien autour d’elle. Mère de famille nombreuse, ses journées sont très, très remplies. Elle me donne rendez-vous chez elle, en fin de soirée, à une heure où une partie des enfants est déjà couchée. Ecoutons-la.

Yardena, quel beau prénom, vos parents sont israéliens ?

Non, mon père est originaire d’Egypte, ma mère de Tunisie, et en effet, ils ont fait avant ma naissance une tentative d’Aliya qui a échoué. Je suis née à leur retour, en France, et ils m’ont donné ce prénom. Mais il était extrêmement difficile à porter en France. Je venais d’une école non-juive et lorsque j’ai intégré l’école juive, les classes étaient déjà formées. La directrice, Mme Picard, a dû intervenir (à ma confusion) pour que les enfants me joignent à eux.

Vous venez du milieu de la création de mode ?

Pas du tout. J’ai fait des études de gestion à la Sorbonne.

Comment vous est venue l’idée du maillot Tsanou’a ?

Comme souvent, d’une expérience personnelle. Nous étions en vacances en famille, au bord de la mer.

Pour qui connait Natanya, la descente à la plage séparée pour une maman enceinte avec les petits, la poussette et tout le reste (bouées, sacs de plage, etc.) n’est pas chose aisée. J’étais enceinte de 6 mois et ça n’a pas manqué : au retour de la plage, j’ai perdu les eaux ; direction l’hôpital où l’équipe médicale a décidé de provoquer l’accouchement. Je m’y suis fermement opposée. Un professeur m’a donné raison et je suis restée couchée sans bouger. Baroukh Hachem, j’ai accouché 4 semaines plus tard d’un bébé en bonne santé, mais cette aventure m’a donné à réfléchir.

D.ieu ne m’avait pas envoyé cette épreuve pour rien. Je devais en faire quelque chose, et quelque chose de positif. J’ai à ce moment eu une prise de conscience : je ne pouvais pas continuer comme ça. N’oublions pas que je venais d’un milieu traditionaliste et je me renforçais, mais je ne pouvais pas renoncer à trop de choses. Je cherchais une solution. J’ai toujours pensé qu’il faut bien vivre sa religion, sans être une victime. Et l’idée m’est venue.

J’ai appelé ma mère en France et je lui ai dit : « Maman, s’il te plait, va au marché de St Pierre à Paris et achète-moi un morceau de tissu lycra. Je vais me coudre un maillot de bain Cachère pour l’été prochain. » Ce fut le départ.

Comment concrètement vous réalisez le projet ?

J’avais une associée pour le projet, Esther S. Puis, des contacts en amènent d’autres, une personne me branche sur un atelier de confection à Tel Aviv, les choses s’enchainent, on choisit les matériaux, on dessine les patrons, et un beau jour, le maillot est né.

Nous sommes très à cheval sur la qualité du produit. Tout est pensé. Les matériaux sont achetés en Europe et pas en Chine. Nous choisissons des matières nobles, des tissus qui ne soient pas trop moulants une fois mouillés, qui ne se déforment pas. Il faut qu’on puisse nager avec le maillot sans que tout remonte, que les pressions qui ferment les tissus soient adaptées, que le finish soit impeccable. Si les matériaux ne sont pas de qualité, le maillot va être moulant et transparent.

On a commencé avec quelques centaines de maillots que l’on écoulait dans des maisons, lors de ventes à domicile. Puis, la demande a augmenté, on a ouvert le site Sea Secret. Lorsque les maillots ont commencé à se vendre, nous avons obtenu un brevet sur le produit. Mais en fin de compte, on ne l’a jamais utilisé, car nous nous sommes rendues compte que ce que nous voulions vraiment, c’est que le plus de femmes possible utilisent un maillot Cachère. Alors, de chez nous ou d’ailleurs, ça n’avait pas trop d’importance.

Mais ce maillot doit évidemment aussi être complètement conforme à la loi juive.

Bien sûr. Ce qui m’importait plus que tout lors du lancement du maillot, c’est que le projet soit agréé dans le Ciel.

Lorsque l’idée m’est venue, j’ai parlé avec mon Rav, le Rav Jean Paul Nabet de Cha’aré Torah. Il a émis des réserves, mais il ne voulait pas se prononcer. Il m’a dit que le concept était trop important, trop lourd de responsabilités - il s’agissait de la Tsni’out des Bnot Israël -, et qu’il fallait parler avec un Possek Halakha (décisionnaire Halakhique).

J’ai donc posé la question à Rav Ya’acov Yossef zatsal, le fils de Rav Ovadia Yossef zatsal.

Ce dernier m’a répondu rapidement et de façon claire et tranchante : « Allez-y, lancez le projet, c’est une excellente idée. Il y a un vrai besoin, à Natanya, à Tibériade, partout où il y a de l’eau... ». Plus de doutes, il fallait se lancer.

Je m’efforce de ne jamais rien faire sans demander l’avis à un Possek Halakha. Et la Brakha est toujours dans le respect de la loi juive.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Le Rav Yossef m’a dit de ne jamais utiliser de vrais mannequins pour la présentation des maillots sur le site, uniquement des poupées. Il m’a interdit d’utiliser des perruques et également a demandé de mettre des lunettes de soleil sur le visage du mannequin.

Un peu un tour de force pour notre époque où tout est présenté sur internet avec de vrais modèles, mais je m’y suis tenue à la lettre.

Il y a 3 ans, on a photographié les modèles de la nouvelle collection, et j’ai oublié de leur mettre les lunettes. Et bien, toutes les photos ont brûlé. Surexposées !! On ne peut pas dire que c’est du hasard, ça ne nous était jamais arrivé.

Le maillot Tsanou’a ne permet-il pas quelque part aux femmes d’aller sur les plages mixtes, ce qu’elles ne feraient pas sans ?

En effet, le concept a été critiqué au début. Ce maillot, dans mon idée, était là pour permettre de passer des vacances en familles, tout en étant complètement conforme à la Halakha. Mais comme dans tout produit qu’on lance, on ne peut pas tout contrôler. Comme dans toutes choses, on peut utiliser un objet et en détourner l’intention première. Mais forte du Psak (décision Halakhique) de Rav Ya’acov Yossef, j’étais complètement rassurée quant à la « Cacheroute » irréprochable du produit que je proposais.

Qui sont vos clientes ? Des femmes juives pratiquantes, j’imagine…

Oui, en majeure partie. Beaucoup de femmes du Beth ‘Habad des quatre coins du monde, Venise, la Croatie… Même au bout du monde, elles peuvent commander via le site.

Il y a beaucoup de commandes de femmes aux Etats-Unis. Elles commandent plusieurs tailles, pour toute la famille. Elles sont satisfaites et recommandent l’année suivante. Il faut comprendre que les femmes, et spécialement le public américain, font tout aujourd’hui en vacances avec le maillot Tsanou’a. Et c’est une responsabilité énorme pour nous. Elles partent en croisière avec et l’utilisent en dehors de la plage à proprement parler. J’ai donc rajouté un petit châle en voile qui couvre les formes du haut du corps. Ça a beaucoup plu et je vois qu’un ajout de « Tsni’out » n’apporte que la Brakha.

Parmi les clientes, il y a également des femmes chrétiennes qui tiennent à rester pudiques sur les plages. Elles constituent 25% de la clientèle.

J’ai reçu une fois une même commande d’une configuration étrange : 4 maillots de tailles identiques enfants, 5 de mêmes tailles pour jeunes filles, etc. J’ai voulu percer le mystère de cette commande insolite : c’était en fait une famille chrétienne de 6 enfants et les parents en avaient adopté encore 5. Il y avait beaucoup de filles et beaucoup de maillots de bain…

Signalons encore que lorsqu’une femme non-juive cherche ce produit sur internet, elle tape sur le moteur de recherche "Jewish Modesty" - habillement juif pudique. Je vois en cela une illustration merveilleuse de la notion de « Or Lagoyim » : les juifs dans leur comportement, leurs habitudes vestimentaires, sont un phare pour les nations.

Et les moins religieuses, sont-elles tentées par le maillot Tsanou’a ?

Aujourd’hui, les méfaits et les dangers du soleil sont connus de tous. Des femmes, même laïques, cherchent à se couvrir à la plage. Et ces maillots répondent aux critères de protection du corps, tout en restant esthétiques.

Le public arabe également achète chez vous ? S’ouvrir une clientèle en Arabie Saoudite n’est pas négligeable...

Il y a eu quelques commandes, mais il est évident que le fait que nous soyons en Israël est un frein. On reste la représentation d’un pays ennemi.

Le sujet de Tsni’out vous tient à cœur…

Je pensais avant ma Téchouva que cette notion était uniquement pour les orthodoxes. Mais en me renforçant dans la pratique, j’ai senti que la retenue dans le vêtement devenait un reflet de la construction de mon intériorité. La pudeur s’imposait à moi, naturellement. L’évolution de mon engagement se reflétait sur mon aspect extérieur.

Je suis moi-même une Ba’alat Téchouva. J’ai fait Téchouva à 12 ans, grâce à la Rabbanite Schlammé.

Il y a 30 ans en France, on ne savait pas ce qu’était la Téchouva, rien n’était évident. Et c’est vrai que ce n’était pas facile de voir ma famille partir à la plage le samedi et de rester à la maison, mais je savais que je voulais cette voie. Ma détermination était sans appel.

Doucement, doucement, mes parents ont suivi et ont commencé à respecter le Chabbath, puis, ils ont été à des séminaires et se sont beaucoup renforcés.

Pour ma part, j’essaye dans mon évolution et mes convictions de ne jamais oublier qui je suis et d’où je viens. J’aime échanger avec tous les styles de personnes. J’y vois un enrichissement incroyable.

Je travaille d‘ailleurs aujourd’hui avec une femme extraordinaire qui s’occupe de la fabrication des maillots.

Tout devrait nous séparer, âge, origine, parcours, et pourtant, il y a entre nous une complicité totale. Elle a 74 ans (sa maman l’a eue au sortir des camps de concentration en Allemagne) et a toujours travaillé dans les maillots de bain, à l’époque, dans la légendaire maison israélienne de maillots Gottex. Aujourd’hui, elle s’est renforcée et a amorcé une très belle Téchouva. Elle ne travaille plus qu’avec les maillots Cachères. Si elle a pu engager ce tournant, elle qui vient du monde de la mode et qui a travaillé au « top »de la création, on ne peut désespérer de personne.

Que diriez-vous à une femme qui hésite encore à passer au maillot Tsanou’a, alors que ses amies sont encore adeptes du bikini ?

Je lui dirais qu’elle se dépêche de changer, car, bientôt, c’est elle qui sera en retard avec son bikini (rires). Tout évolue très vite. Ce qui hier encore était regardé comme désuet ou étrange est aujourd’hui passé dans la norme et on se rend bien compte que couvrir son corps est un geste de noblesse pour nous, les femmes.

J’étais un jour à la plage et une femme pas religieuse, d’un certain âge, m’a vue avec mon maillot Tsanou’a et m’a dit : « Je dois te dire que c’est beau, que c’est noble, que tu en hausses la religion avec ce que tu portes. »

Des amies m’ont racontée qu’à Tibériade, des femmes pas religieuses les arrêtaient pour leur dire à quel point elles s’extasiaient. En fin de compte, on ne regardait que la Tsni’out. « C’est compliqué tout ça !! » (rires)

Une anecdote pour finir…

J’ai envoyé pendant 7 ans des maillots par la poste sans savoir que j’étais imposable. Un dirigeant de la poste, lors d’un retour de courrier, s’en est rendu compte et alors que nous nous trouvions dans une pièce bondée de monde, m’a prise à parti devant tout le monde en me disant qu’il allait fermer mon affaire, que j’étais une voleuse. Les cris pleuvaient sur moi. Je me souviens d’avoir vu son visage se déformer de colère et je priais D.ieu : « Aide-moi, Tu sais que j’ai fait tout innocemment ».

Il m’a fait entrer dans son bureau et je lui ai dit que j’ai agi sans malice. J’avais toujours payé la TVA des produits, mais jamais, aucun employé ne m’avait fait remplir de quelconque document quant aux taxes postales, alors que j’envoyais de nombreux colis.

Là, un miracle a eu lieu. Il s’est calmé et m’a dit : « Je te crois. Je ne te mettrai pas de taxes rétroactivement, je ne fermerai pas ton entreprise. On commence tout à zéro aujourd’hui. »

Je suis sortie en planant, remerciant D.ieu de tout mon cœur et m’en voulant d’avoir paniqué : Le Créateur veille aussi sur les postes israéliennes et ce qu’il s’y passe.

Et j’ai compris que quand on fait du « Zikouy Harabim » (diffusion de Torah et Mitsvot auprès des autres), on est au-dessus de la nature.

Certaines rencontres nous changent. En bien. Yardena fait partie de ces personnes rares qui, bien après que les micros ne soient éteints et l’interview terminée, vous laissent songeur. Pas pour l’imiter, non, bien sûr. Mais pour s’en inspirer. Exigeante pour elle-même, bienveillante avec les autres, elle met la barre très haute et vise l’excellence dans ce qu’elle entreprend. Et peut-être au-dessus de tout, elle est ce qu’on appelle : une véritable ‘Ovédèt Hachem, un être qui cherche à servir D.ieu à chaque instant, tout en restant une femme de son temps. Merci Yardena.

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