À 18 ans, ils quittent la France, leur famille et tous leurs repères pour rejoindre une Yéchiva en Israël. Une aventure exaltante, mais aussi exigeante. Raphaël Belhassen et Netanel Lasry, qui accompagnent ces jeunes francophones, nous racontent ce grand saut, ses challenges… et ce qu’il apporte pour le reste de la vie.

Saviez-vous que quelque 800 jeunes Français se trouvent cette année en Israël pour un passage à la Yéchiva ? Mais derrière cette belle aspiration à grandir dans la Torah, se cache aussi des défis : nouvelle langue, nouveaux codes, éloignement familial, solitude… Raphaël Belhassen et Netanel Lasry connaissent bien ces jeunes, qu’ils accompagnent au quotidien. Ils lèvent le voile sur les challenges relevés par ces jeunes mais aussi sur leur formidable ascension personnelle.

Torah-Box : Un garçon qui a déjà connu la Yéchiva en France peut-il vraiment être dépaysé en arrivant en Israël ?

Raphaël : Énormément ! Même un jeune issu d’un milieu très religieux peut ressentir une différence considérable. Je comparerais cela au passage entre un stage et l’entrée dans la vie professionnelle : on connaît déjà le domaine, mais tout à coup, tout prend une autre dimension.

En Israël, il se retrouve plongé dans un univers où l’exigence dans l’étude et la ‘Avodat Hachem est omniprésente. Il découvre aussi de nouveaux codes sociaux. Ajoutez à cela la langue. Imaginez un garçon de 18 ans qui se retrouve dans une chambre avec des Israéliens dont il ne comprend pas toujours l’humour ni les conversations, et qui ne maîtrise pas assez l’hébreu pour dire exactement ce qu’il pense. Il peut réellement se sentir perdu.

Netanel : Et beaucoup ne viennent pas forcément de familles religieuses au sens classique. Un garçon peut avoir grandi à Marseille, passé son bac là-bas et pourtant avoir une véritable aspiration à venir étudier ici.

Qu’est-ce qui est le plus difficile une fois sur place ?

Raphaël : Le jeune ne quitte pas uniquement ses parents. Il quitte ses amis, sa communauté, son quartier, ses habitudes… tout un univers dont il ne mesurait pas forcément l’importance auparavant.

Comment passe-t-on Chabbath lorsqu’on est loin de sa famille ?

Netanel : Toute la semaine, tu es pris par l’étude. Chabbath, c’est justement le moment où tu aurais envie de retrouver la chaleur familiale. Quand j’étais moi-même à la Yéchiva, une famille francophone habitait juste à côté. Chaque vendredi soir, elle invitait les Français de notre Yéchiva et quelques autres garçons. On pouvait rester jusqu’à une ou deux heures du matin ! Et ce n’était pas que pour les bons plats. On venait surtout retrouver pendant quelques heures l’ambiance de la maison. On attendait cette invitation toute la semaine. Après, on rentrait à la Yéchiva et on pouvait encore étudier avec une énergie incroyable. C’était comme si on avait rechargé nos batteries.

Votre rôle consiste donc surtout à leur montrer qu’ils ne sont pas seuls ?

Netanel : Nous allons aussi directement les voir dans les Yéchivot. Quelques fois dans l’année, on leur apporte un petit colis avec une brioche, des bonbons, une boisson… Mais le paquet est surtout un prétexte. Quand j’arrive dans une Yéchiva où il y a 15 Français, je les fais descendre et on discute. Au début, certains pensent : "Pourquoi tu viens me voir ? Je vais très bien !" Puis ils finissent par attendre ces moments. Ils plaisantent, racontent ce qui leur arrive. Et parfois, plus tard, l’un d’eux t’appelle seul.

Est-il déjà arrivé qu’on vous confie des situations pas évidentes du tout ?

Netanel : Oui. Lors d’un grand Chabbath organisé avec près de 200 jeunes, j’ai parlé de l’importance de ne pas garder ses problèmes pour soi. Un garçon est venu me voir ensuite en me disant : "Ce que tu as dit m’a beaucoup touché. J’ai plein de choses à te raconter." Puis il m’a expliqué que, pour des raisons familiales très difficiles, cela faisait environ deux ans qu’il ne rentrait plus chez lui en France. Pendant les vacances, il allait chez des familles par-ci, par-là. Finalement, la semaine dernière, il m’a appelé en me disant : "Regarde, ma mère est venue seule en Israël. Elle est restée une semaine et demie avec moi. Ça faisait deux ans et demi que je ne l’avais pas vue !"

Votre aide peut aussi être très pratique…

Netanel : Complètement. Prenez la couverture médicale. Un jeune arrive avec sa carte Vitale française, mais s’il tombe malade ici, il ne sait pas comment faire. Un garçon que nous accompagnions a commencé à avoir de gros vertiges. Ses parents, en France, ont paniqué et voulaient qu’il rentre immédiatement. Comme la question de sa couverture médicale avait été organisée en amont par nos soins, il a pu consulter en Israël. Il avait simplement une infection aux oreilles : antibiotiques, et c’était réglé. Cela paraît banal, mais imaginez l’angoisse évitée aux parents !

À vous écouter, l’expérience paraît particulièrement exigeante. Pourquoi alors venir étudier si loin ?

Raphaël : Parce que le garçon sait ce qu’il vient chercher. Il ne vient pas uniquement pour "étudier plus". Il vient chercher une autre intensité de Torah, de ‘Avodat Hachem, de crainte du Ciel, une autre vision de la vie. Il vient pour bâtir sa personnalité à l’aube de sa vie d’adulte. Je prends souvent cette comparaison : imaginez qu’un étudiant puisse intégrer l’une des meilleures universités du monde. Il sait qu’il devra travailler davantage, quitter son environnement et s’adapter. Mais s’il sait que cela peut transformer son avenir, il acceptera les efforts nécessaires. Pour un garçon qui veut grandir dans la Torah, c’est un peu la même chose.

Lorsqu’on vit auprès de personnes qui étudient avec une intensité extraordinaire et ont consacré leur existence à la Torah et à l’épanouissement des autres, on découvre de nouveaux horizons. Quand on se tient à côté de quelqu’un de beaucoup plus grand que soi, on a naturellement envie de grandir. Les jeunes s’attachent souvent à leurs maîtres de manière indéfectible, ce sont des exemples de personnalités exceptionnelles qu’ils garderont pour toute la vie et qui les inspireront pour orienter leur existence dans la bonne direction à leur tour.

Finalement, le jeune vient étudier la Torah, mais apprend aussi à se construire…

Raphaël : Exactement. L’expérience n’est pas adaptée de la même manière à tout le monde et elle n’est pas forcément facile. Mais lorsqu’un garçon trouve réellement sa place à la Yéchiva, il peut découvrir qu’en quittant son confort pendant quelques années, il acquiert quelque chose qui l’accompagnera toute sa vie. Il est venu pour étudier la Torah. Mais c’est aussi lui-même qu’il apprend à construire.

Propos recueillis par David Choukoun