Chaque année, des centaines de jeunes Français partent étudier une année, parfois plus, dans une Yéchiva en Israël. Un monde souvent mystérieux pour leurs parents, leurs amis, et parfois pour eux-mêmes avant d’y entrer. Pour en comprendre les ressorts, nous avons interrogé deux directeurs de Yéchiva français en Israël : Rav Yéhouda Samuel de la Yéchiva Kéter Chlomo à Bné Brak, et Rav Avraham Bloch de la Yéchiva Beth Halévy à Bayit Vagan, Jérusalem. Deux regards, une même conviction : une année de Yéchiva ne s’oublie jamais.
Pourquoi un jeune homme a-t-il besoin de passer, au minimum, une année en Yéchiva ? Qu’est-ce qu’il ne pourrait pas acquérir de la même manière ailleurs ?
Rav Yéhouda Samuel : "Le monde occidental repose principalement sur des valeurs matérielles : les études, un métier, le sport, les loisirs. La Néchama, l’âme, y est complètement mise de côté. Un jeune Juif doit prendre conscience qu’il a une Néchama à faire grandir : découvrir ce qu'est une Téfila (prière) sérieuse, une étude sérieuse, un Chabbath comme il faut. On part en Yéchiva pour acquérir une autonomie dans l’étude pour le restant de sa vie. Sans cette base, on se condamne à rester ignorant."
Rav Avraham Bloch : "Il y a deux choses qu’on ne peut acquérir qu’en Yéchiva. D’abord, comprendre ce qu’est un Ben Torah (un homme dont la vie est structurée par la Torah, ndlr) avant même d’apprendre à étudier : c’est l’expérience de l’immersion totale, 24/7, une vraie coupure avec les repères de la vie occidentale. Ensuite, le contact quotidien avec des Rabbanim accessibles, pieux et heureux de leur choix de vie : les jeunes les admirent presque comme un modèle, et cela déteint sur eux, jusque dans leur façon de parler ou de s’habiller. Un garçon qui a fait deux ans de Yéchiva devient un Ben Torah quoi qu’il arrive, quel que soit le métier qu’il exercera ensuite. Deux ans de Yéchiva, aujourd’hui, c’est vraiment la base."
À quoi ressemble une journée en Yéchiva, du lever au coucher ? Qu’est-ce qui est le plus difficile pour un jeune Français qui arrive en Yéchiva en Israël ?
Rav Samuel : "La journée se partage en trois temps : la Téfila, où l’on apprend à prier lentement et avec application ; un cours d’approfondissement, le ‘Iyoun ; puis un temps dit de Békiout, pour lire plus vite et gagner en apprentissage général. On commence à 7 heures, on termine vers 22 heures, avec une pause. Le plus dur, c’est le décalage : ici, le dimanche, on commence aussi la prière à 7h, pas à 9h30 comme en France. Il faut apprendre à vivre sans smartphone, mettre de côté la Coupe du monde, se déconnecter du monde une année entière pour se donner à fond, tout en restant, bien sûr, en contact avec ses parents."
Rav Bloch : "Le plus difficile, c’est le manque d’activité physique régulière. En France, le trajet vers l’école, la récréation, tout cela fait bouger le corps. Ici, on reste assis du matin au soir sur des livres, dès 7h30, et le corps n’y est pas habitué. Mais la vraie coupure n’est pas celle qu’on imagine : les Ba’hourim gardent le contact avec leurs proches. C’est la façon même de vivre qui change du tout au tout."
Et à l’inverse, qu’est-ce qui est généralement le plus beau, ou le plus marquant ?
Rav Samuel : "C’est de découvrir, à travers le contact avec les Rabbanim et les Séfarim, un monde auquel on était complètement étranger, celui de ses ancêtres. Jusqu’à la Haskala, tout le monde vivait avec un niveau de Torah très élevé ; et depuis deux siècles, ce lien s’est distendu. En Yéchiva, on découvre qu’on a un patrimoine bien plus riche, bien plus profond que Molière ou Corneille. C’est une vraie surprise."
Rav Bloch : "Pour les meilleurs, c’est tout de suite le plaisir de comprendre : la beauté du Talmud, d’une Guémara, même simple, travaillée en profondeur, quand un cours d’ici n’a rien à voir avec ce qu’on a connu en France. Et puis, il y a l’ambiance : la Yéchiva vit par promotions, une trentaine d’anciens installés entraînant une trentaine de nouveaux. L’ambiance du Chabbath où l’on chante à table pendant une heure, le Tisch (un repas avec des chants et des paroles de Torah autour du Rav, ndlr) qui se prolonge tard dans la nuit, la prière de Moussaf de Roch Hachana qui dure une heure... Ce sont les premières choses que les Ba’hourim racontent à leurs parents. La plus belle année a paradoxalement été celle du Covid : coincés ensemble pour Souccot, le groupe a forgé un noyau plus soudé que ceux des années précédentes."
Concrètement, qu’est-ce qu’un jeune homme "gagne" après une année de Yéchiva, même dans le cas où il ne deviendra pas Rav ou grand érudit ?
Rav Samuel : "D’abord, on apprend à gérer le temps : ici, chaque minute compte, alors qu’en France on en perd tant. Ensuite, le rapport aux autres change : on devient moins agressif, on prend conscience qu’on n’est pas le centre du monde, qu’on vit pour quelque chose de plus grand que soi. Concrètement, cela reste toute une vie : des horaires fixes d’étude, un vrai respect de la prière. J’ai d’anciens élèves, aujourd’hui dans des métiers éloignés de la Torah, qui étudient encore quelques heures chaque jour."
Rav Bloch : "Au bout d’un an, un élève sérieux devient autonome en Békiout, en lecture fluide et rapide d’un texte simple. Au bout de deux ans, il commence à produire ses premiers petits ‘Hidouchim (des interprétations innovantes et personnelles d’un texte, ndlr). Mais il y a un obstacle propre aux Français : avant même de comprendre un texte, ils pensent presque malgré eux qu’il faut d’abord le traduire. Un habitué peut lire en sept secondes ce qui demandera dix heures de travail à un débutant. Mais ces dix heures ne sont jamais perdues : c’est le prix du plaisir d’étudier qui vient ensuite."
Quelle est, selon vous, la responsabilité principale d’un Roch Yéchiva : transmettre un savoir ou construire des hommes ?
Rav Samuel : "C’est avant tout ouvrir des horizons à des garçons souvent loin de connaître leur propre patrimoine, leur montrer que tout est déjà écrit : à eux de s’en nourrir. Pour eux, on n’est plus seulement un professeur : on devient un "re-père", presque un second père. Je reçois encore aujourd’hui des appels d’anciens élèves qui me demandent conseil, dans toutes les situations de leur vie. Ils savent que nous sommes là pour les aider."
Rav Bloch : "La vie d’un Roch Yéchiva est dure : on a entre les mains un pouvoir énorme. Le choix d’une ‘Havrouta, d’un binôme d’étude, peut changer une vie entière, en bien comme en mal, et on n’échappe pas à sa conscience quand les choses tournent mal. Chez nous, rien n’est centralisé sur un seul Rav en particulier, mais chacun trouvera un écho chez l’un des Rabbanim de la Yéchiva. Mais on reste redevable de ce métier : pouvoir peser sur la vie de plusieurs générations, ce n’est pas donné à tout le monde. Le travail quotidien, c’est notre oxygène."
Avez-vous une anecdote qui vous a particulièrement marqué ?
Rav Samuel : "Un matin, une maman d’un élève m’a téléphoné : ‘Rav, vous avez sauvé mon fils !’ La veille, il lui avait annoncé qu’il voulait tout arrêter, rentrer à la maison. Ce matin-là, sans même y penser, je lui avais mis la main sur l’épaule en lui demandant si tout allait bien. Ce simple geste l’avait bouleversé. Un tout petit geste peut changer une vie entière. C’est une responsabilité immense."
Rav Bloch : "Il y a des années, un garçon du nord de la France débarque à la Yéchiva avec son sac à dos. Le portrait est éloquent : parents quasiment assimilés, lui ne connaît rien, ne fait pas Chabbath… Ça a été très dur, il a voulu tout arrêter plusieurs fois, mais il s’est accroché. Des années plus tard, on lui propose de se marier avec la fille du banquier de Bné Brak. Il s’est installé à Modi’in, a fondé une famille pratiquante avec de nombreux petits-enfants. Cela tient à la Providence divine et aux efforts que chacun est prêt à consentir."
Pour finir, que diriez-vous aux parents ou aux jeunes qui hésitent à se lancer ?
Rav Samuel : "N’ayez pas peur : la Yéchiva ne va pas vous ‘manger’. Laissez-vous construire : vous en ressortirez avec une autre personnalité, un autre horizon. Vous serez un autre homme. Je souhaite à chaque jeune Français qui termine le lycée de trouver sa Yéchiva : il y a de la place pour tous. Ensuite, chacun continuera sa vie comme il l’aura choisi, comme il l’aura compris."
Rav Bloch : "Je réponds souvent par une histoire vraie : quelqu’un a fait dix ans de médecine par pression familiale, sans jamais vraiment s’y retrouver, jusqu’au jour où sa femme lui a dit : ‘Tu préfères arrêter d’exercer et jeter les cinquante prochaines années à la poubelle ?’ Parcoursup [système d’inscription pour l’enseignement supérieur en France, ndlr] demande à un jeune de choisir sa vie à 17 ans, sans qu’il se connaisse encore vraiment : voilà le vrai risque. Une année de Yéchiva, c’est l’inverse : le plus beau des voyages, celui où l’on sort de la bulle familiale et scolaire pour apprendre qui l’on est. En plus de trente ans, je ne connais pas un seul ancien élève qui regrette d’y être allé."
Propos recueillis par Alexandre Rosemblum





