Dans la Parachat Balak, nous voyons les bénédictions prononcées par Bil’am le méchant et parmi elles, ce verset bien connu : « Qu’elles sont belles, tes tentes, Ya'akov, tes demeures, Israël » (Bamidbar 24:5). Rachi explique : « Qu’elles sont belles, tes tentes, Ya'akov » – il s’agit de la tente de Chilo et du Temple éternel dans leur état existant et florissant ; et : « Tes demeures, Israël » – même lorsqu’elles sont détruites, car elles demeurent un gage pour le peuple. Autrement dit, selon l’explication de Rachi, le mot « tes tentes » renvoie à l’époque où le Temple existait, tandis qu’après la destruction, le verset utilise l’expression « tes demeures ».
Le Sifté Tsadik pose une question profonde : à première vue, le verset aurait dû dire exactement l’inverse ! En effet, nous savons que lorsque la Torah nous désigne par le nom « Israël », cela indique que nous sommes dans une très haute élévation spirituelle. C’est le nom donné à Ya'akov après qu’il eut lutté avec l’ange : « Ton nom ne sera plus Ya'akov, mais Israël, car tu as lutté avec D.ieu et avec des hommes, et tu es resté fort » (Béréchit 32:29). « Israël » représente donc un niveau très élevé, alors que « Ya'akov » désigne un niveau plus bas.
Ainsi, on aurait logiquement dû lire : « Qu’elles sont belles, tes tentes – Israël », pour signifier qu’à l’époque où le Temple se dressait, nous étions dans un état spirituel particulièrement élevé, et « tes demeures – Ya'akov » lorsqu’il s’agit de la période postérieure à la destruction, correspondant au niveau le plus bas. Pourquoi donc l’Écriture a-t-elle inversé l’ordre ? Sommes-nous donc plus élevés à l’époque de la destruction ?
Le Sifté Tsadik apporte à cela une réponse étonnante : en réalité, à notre époque, après la destruction, nous traversons d’innombrables épreuves et faisons face à bien des difficultés. Dans une telle situation, chaque acte et chaque Mitsva que nous accomplissons prend une dimension spirituelle d’une valeur inestimable. En des temps où il est si ardu d’étudier la Torah et d’observer ses commandements, le simple fait de le faire nous élève à des degrés exceptionnels ; ainsi, c’est précisément aujourd’hui, après la destruction du Temple, que si nous persévérons dans l’étude et l’accomplissement des Mitsvot, nous atteindrons un niveau spirituel particulièrement élevé.
Il n’en allait pas de même à l’époque où le Temple existait : à cette époque, il n’était pas difficile d’étudier et d’observer les Mitsvot, car tout Israël vivait à l’ombre de la Présence divine, dans une atmosphère de sainteté. Un Juif qui se trouvait à Jérusalem, même sans entrer dans le Temple, bénéficiait déjà de l’influence sacrée, ainsi qu’il est dit : « De Sion, sortira la Torah ». Il était impossible qu’un Juif présent à Jérusalem garde la moindre faute : l’influence du Temple effaçait toutes les dettes spirituelles, si bien qu’il ne restait que des mérites et une proximité avec le Créateur. Comme il n’y avait alors aucune difficulté à atteindre la Torah et les Mitsvot, cela ne constituait pas un mérite ou un degré exceptionnel.
Puisqu’il en est ainsi, lorsque nous sommes en exil, où il est difficile d’étudier la Torah et de pratiquer les Mitsvot, si malgré tout nous méritons de le faire, nous atteignons en réalité un degré spirituel très élevé. C’est précisément le sens du verset : « Qu’elles sont belles, tes tentes » – lorsqu’il parle du temps où le Temple existait, nous étions alors au niveau de Ya'akov, qui est le degré le plus bas. Mais lorsqu’il dit : « tes demeures », il s’agit du temps de la destruction, où parfois la difficulté à accomplir la Torah et les Mitsvot est extrême ; et si malgré tout nous parvenons à accomplir la volonté de Hachem, alors nous sommes au niveau de Israël, le degré le plus élevé.
Pour illustrer cette idée, racontons une histoire : il y a une dizaine d’années, un ouragan d’une violence exceptionnelle frappa les côtes des États-Unis. Les tempêtes touchent souvent ces rivages, et les météorologues y sont habitués : ils avertissent les habitants plusieurs jours à l’avance, leur recommandant de quitter la région et d’abandonner leurs biens pour se réfugier dans une autre ville, car il s’agit là d’un danger mortel. Ce genre d’ouragan peut déraciner des maisons entières et détruire des immeubles, que D.ieu nous en préserve.
L’ouragan qui se produisit à cette époque fut nommé « Hurricane Sandy ». Il dévasta de vastes régions, semant la désolation et causant d’immenses dégâts. Après la tempête, lorsqu’on vint évaluer les pertes, des gens arrivèrent dans une longue avenue qui, autrefois, était bordée d’arbres et d’arbustes majestueux. Ils constatèrent que la plupart de ces arbres avaient été arrachés par la violence des vents. Mais, étonnamment, quelques-uns demeuraient encore debout, visiblement intacts, comme si rien de grave ne leur était arrivé. C’était un phénomène remarquable : cet ouragan n’avait épargné presque aucun objet, ni obstacle sur sa route, et pourtant ces arbres avaient résisté.
Tous restèrent stupéfaits : comment se pouvait-il que les arbres aux alentours aient été purement et simplement déracinés, alors que les arbres qui se trouvaient à côté d’eux demeuraient solidement plantés et intacts ? Des chercheurs se penchèrent longuement sur la question, analysant le phénomène pour comprendre comment certains arbres avaient pu résister à un ouragan d’une telle ampleur. Après plusieurs mois d’investigations, ils arrivèrent à une conclusion surprenante : les arbres qui avaient été arrachés étaient précisément ceux qui avaient toujours bénéficié d’une grande quantité d’eau à proximité, et c’est cette abondance qui les avait rendus moins résistants : lorsque la tempête arriva, elle les emporta facilement.
En revanche, les arbres qui avaient survécu recevaient moins d’eau que les autres ; se sentant menacés dans leur survie, ils avaient renforcé leurs défenses et envoyé leurs racines plus loin et plus profondément dans la terre, à la recherche de l’humidité vitale. Par leur propre force, ils avaient ancré solidement leurs racines dans les profondeurs, jusqu’à devenir des arbres robustes, dotés de fondations puissantes et profondes qu’aucune tempête ne pouvait arracher.
De là, nous apprenons une grande leçon pour la vie : celui qui connaît la difficulté peut, précisément à travers elle, se renforcer et se forger davantage – et cela est vrai en tout temps et pour toutes les générations. Lorsqu’il y a des épreuves, nous nous endurcissons, nous gagnons en solidité, au point que rien, ni personne ne peut nous faire vaciller ; tandis que dans les périodes de facilité, nous avons tendance à nous reposer sur des soutiens extérieurs – une aide, une personne, une circonstance – ce qui nous empêche de nous appuyer sur nos propres forces, nous rendant vulnérables, au point qu’un simple souffle peut nous renverser. Telle est la grandeur du peuple d’Israël : à travers toutes les époques et toutes les persécutions, il a su devenir plus fort et raffermir sa foi, jusqu’à être prêt à donner sa vie pour la sanctification du Nom divin. C’est là toute la beauté et la noblesse d’Israël : grâce aux épreuves, les forces enfouies en lui se révèlent et s’expriment pleinement.
La Paracha nous rapporte encore qu’en chemin vers Balak, il est dit au sujet de Bil’am : « Hachem ouvrit la bouche de l’ânesse, et elle dit à Bil’am : Que t’ai-je fait pour que tu m’aies frappée déjà trois fois ? » (Bamidbar 22:28). Rachi explique que c’était là une allusion : « Tu veux déraciner un peuple qui célèbre trois fois par an les fêtes de pèlerinage ? » La question se pose : qu’y a-t-il de si particulier dans ces trois fêtes, pour que le verset les mentionne spécifiquement ? N’y a-t-il donc pas d’autres Mitsvot capables de protéger le peuple, comme le Chabbath et les Téfilines ? Pourquoi la Torah n’a-t-elle pas dit : « Tu veux déraciner un peuple qui respecte les lois de la Tsniout et de la pureté familiale ? »
Le Séfer Lélamedkha s’arrête sur cette interrogation et y répond par une histoire. Après la Première Guerre mondiale, le commerce commença peu à peu à reprendre. Un Juif du nom du Rav Yossef Lévy ‘Haguiz, négociant habile et prospère, avait lui aussi souffert financièrement durant la guerre, mais, lorsque la situation se stabilisa et que les commerce reprit, il retourna à ses affaires. C’était, de surcroît, un homme droit et craignant le Ciel, qui observait toutes les Mitsvot, petites et grandes, avec une scrupuleuse fidélité à la Halakha.
Il décida alors d’importer de la marchandise depuis le Caire vers Israël, comme il le faisait avant-guerre. Son domaine était le commerce de papier : il l’achetait à bas prix en Égypte et le revendait en Israël avec un bon bénéfice. Toutefois, un problème se posait : comment acheminer la marchandise du Caire jusqu’en Israël ? Certes, il existait des trains, et notamment une ligne reliant directement Alexandrie à Israël, mais après la guerre, ce train était exclusivement réservé à l’armée : seul le matériel militaire et les soldats pouvaient y embarquer.
Le Rav Yossef dut présenter des documents et mobiliser ses relations ; après bien des démarches, il obtint finalement les autorisations nécessaires. On lui attribua même un wagon spécial, afin qu’il puisse transporter toute sa marchandise d’Alexandrie jusqu’en Israël. Sans tarder, il se rendit au Caire, y acheta le stock de papier et apprit que le train devait partir le samedi soir, environ une ou deux heures après la sortie de Chabbath. Comme il refusait absolument de risquer une profanation du jour saint, il prit la décision d’anticiper : dès le vendredi, il engagea des charretiers pour charger la marchandise dans le train avant l’entrée de Chabbath.
Il avait tout planifié avec soin, espérant terminer le chargement le plus tôt possible ce jour-là. Mais ses prévisions furent contrariées : les commerçants commencèrent leur travail plus tard que prévu, et un long embouteillage se forma sur la route menant à la gare. Il se retrouva ainsi en fin de file. Les policiers sur place laissaient passer en priorité les militaires, et seulement après eux les commerçants. En résumé, lorsque les charrettes atteignirent enfin le quai, il ne restait presque plus de temps avant Chabbath. Dans son esprit, la décision était prise : il ne ferait en aucun cas, à D.ieu ne plaise, un acte interdit pendant Chabbath.
Il pensa que les charretiers accepteraient de laisser leurs véhicules chargés à la gare jusqu’au samedi soir, mais ceux-ci refusèrent catégoriquement : ils voulaient décharger immédiatement et repartir. De son côté, il était prêt à jeter toute la marchandise dans le Nil plutôt que de risquer la moindre atteinte à la sainteté de Chabbath ; mais ils lui expliquèrent que la loi interdisait un tel geste. Que faire ? Peu lui importait que quelqu’un vienne prendre la marchandise : il était prêt à tout perdre pour préserver la sainteté du Chabbath.
Soudain, à environ un kilomètre de la gare, le Rav aperçut une vaste cour, occupant un terrain immense. Intrigué, il s’en approcha, observa les lieux et interrogea des passants : « À qui appartient cet endroit ? » On lui répondit que c’était la résidence du gouverneur, un haut officier britannique, disposant d’un domaine considérable où nul ne contrôlait les entrées, ni les sorties ; les gens allaient et venaient librement, sans garde ni vérification.
Il comprit aussitôt ce qu’il devait faire : le plus simple était de déposer toute la marchandise dans cette cour, où personne ne lui poserait de questions. Il fit donc venir les charretiers et leur demanda de décharger le tout sur place. À peine avaient-ils terminé qu’une élégante voiture pénétra dans la cour : c’était le gouverneur lui-même. Voyant l’agitation, il s’étonna : « Que se passe-t-il ici ? Qui vient rôder en plein jour dans ma propriété ? Que faites-vous donc ? » Les charretiers lui désignèrent le Rav : « C’est lui le responsable ; nous étions certains qu’il avait votre accord ».
Le gouverneur se tourna alors vers le Rav Yossef Levy : « Expliquez-moi ce qui se passe ». Celui-ci répondit : « Je vais vous dire la vérité : voici la situation. Je suis arrivé en retard à la gare, à la veille de Chabbath, et je ne veux pas profaner le Chabbath. Pour ma part, j’étais prêt à jeter toute la marchandise dans le Nil, afin de préserver la sainteté du Chabbath, mais on m’a expliqué que la loi l’interdisait ; j’ai donc entreposé mes biens ici ».
À ces mots, le gouverneur, touché, déclara : « Vous savez quoi ? Faisons un marché. Puisque vous étiez disposé à perdre cette marchandise, plutôt qu’elle disparaisse en vain, je vais faire préparer un document stipulant que tout ce qui se trouve ici est transféré au trésor public ». Le Rav répondit aussitôt : « D’accord ». Le gouverneur appela son secrétaire, qui rédigea un papier en anglais. Il signa, puis invita le Rav à signer à son tour. Ce dernier, qui ne comprenait pas l’anglais, ignorait le contenu exact de l’acte, mais il le parapha de bon cœur, prêt à remettre la marchandise à d’autres mains, l’essentiel étant de ne pas transgresser le Chabbath.
Baroukh Hachem, une fois débarrassé de la marchandise, il alla accueillir le Chabbath, le cœur léger, et le vécut dans une élévation et une intense proximité avec le Créateur. Ce fut pour lui un Chabbath unique et merveilleux. À la sortie du Chabbath, sans la moindre inquiétude quant à l’avenir, il prit le document et se rendit chez un ami pour lui demander de le traduire. Celui-ci lut et lui dit : « Il est écrit ici que le signataire en bas de page a le droit de laisser toute sa marchandise dans cette cour, et qu’il s’engage simplement à la récupérer dès que le premier train partira après Chabbath ». Le document portait la signature du gouverneur.
Le Rav Yossef Levy, étonné, s’exclama : « Si l’en est ainsi, alors la marchandise m’appartient toujours ! Baroukh Hachem ! » Il courut aussitôt à la résidence du gouverneur, qui l’accueillit avec chaleur : « Bienvenue, je vous attendais ». Puis il ajouta : « Voyez-vous, je suis, de nature, hostile aux Juifs. Mais ce que j’ai vu chez vous, je ne l’avais encore jamais vu : pour votre religion et votre foi en votre D.ieu, vous étiez prêt à perdre une fortune. Jamais je n’avais rencontré un homme prêt à sacrifier autant d’argent pour sa croyance. Je vous respecte, et c’est pourquoi j’ai accepté que tout reste ici et vous soit restitué après Chabbath. Mais je veux vous poser une question : d’où tenez-vous une telle force ? » Le Rav Yossef Levy réfléchit longuement, mais, ne trouvant pas de réponse satisfaisante et refusant de mentir, il garda le silence.
Ceux qui connurent la suite de l’histoire racontèrent que, ce même Chabbath, des bandits pillèrent entièrement le train, rien ne resta à bord. Seule fut sauvée la marchandise du Rav, soigneusement conservée dans la cour du gouverneur. Reste alors la grande question : d’où un Juif tire-t-il une telle force, au point d’être prêt à perdre tout son argent et tous ses biens plutôt que de transgresser, à D.ieu ne plaise, la sainteté du Chabbath ?
Pour éclaircir ce sujet, citons une question posée par le Chem Michemouel. Il demande : d’où un Juif tire-t-il la force et la puissance intérieure qui le rendent capable, avec une véritable Messirout Néfech, de sacrifier tous ses biens pour l’honneur de D.ieu ? Le Chem Michemouel raconte qu’il ne savait pas y répondre et qu’il transmit cette question à son père, le Gaon, l’auteur du Avné Nézer, qui lui donna une réponse extraordinaire : cette force provient de la Mitsva de la montée à Jérusalem lors des fêtes de pèlerinage. Mais qu’a donc de particulier cette Mitsva pour conférer une telle force ? L’Éternel ordonne : « Trois fois par an, tout mâle se présentera devant l’Éternel », enjoignant à chaque Juif de quitter sa maison, de monter à Jérusalem, d’y offrir ses sacrifices et d’accomplir toutes les Mitsvot liées au Temple, puis seulement de retourner chez lui.
Imaginons : trois fois par an, un Juif quitte son foyer, laissant derrière lui champs, vignes, plantations, argent et biens, parfois sans aucun gardien pour veiller sur ses possessions. Il sait que des voleurs pourraient profiter de son absence, et il y en avait sûrement qui guettaient cette occasion. Pourtant, rien de tout cela ne le préoccupe : il se dit « Je vais accomplir la Mitsva d’Hachem » et il ne s’inquiète pas des pertes éventuelles, fût-ce de celle de la totalité de ses biens. Le Avné Nézer explique : c’est là que réside la source de la force de tout Juif – pour l’accomplissement des Mitsvot, il est prêt à tout perdre.
Selon cela, les paroles de l’ange à Bil’am prennent un sens profond : c’est là, toute la différence entre Israël et les nations. Un non-Juif peut pratiquer certaines bonnes actions, mais si cela touche à son argent ou qu’il risque une perte pour une Mitsva, il ne sacrifiera pas le moindre centime. En revanche, le peuple juif porte en lui cette disposition à tout perdre afin de rester fidèle à la Volonté divine. C’est ce que l’ange sous-entend à Bil’am : « Veux-tu frapper une nation qui observe les trois fêtes de pèlerinage, prête à tout sacrifier pour une Mitsva ? Penses-tu pouvoir lutter contre une telle Messirout Néfech ? »
C’est, en réalité, le fondement même de la grandeur du peuple juif : la capacité à rester fidèle à l’Éternel dans toutes les circonstances, même au prix de tout perdre. Et plus encore : c’est précisément dans les moments d’épreuves et de difficultés que se révèle la véritable valeur d’Israël. Quand tout va bien, c’est honorable, mais cela ne prouve pas nécessairement un niveau spirituel élevé. En revanche, lorsque les épreuves se dressent et que, malgré tout, le Juif reste fidèle à D.ieu, voilà la vraie grandeur ! « Israël, en toi Je me glorifierai » – le peuple d’Israël s’attache aux Mitsvot et les accomplit avec Messirout Néfech, et c’est de cela que Hachem s’enorgueillit. C’est également ainsi qu’Israël mérite les bénédictions divines, sans limite, Amen.




