La grandeur d’Avraham Avinou dans sa mission d’enseigner au monde l’existence du D.ieu unique est bien connue. Toutefois, une analyse plus approfondie des termes précis employés par nos Sages peut nous permettre de tirer des enseignements encore plus profonds de sa grandeur.

Le Ktav Sofer rapporte un Midrach[1] qui cite un verset de Chir Hachirim[2] : « A'hot Lanou Kétana », ce qui signifie littéralement : « Nous avons une jeune sœur. » Cependant, le Midrach joue sur le mot A'hot, qui peut également être rapproché du terme Léa'hot, signifiant « réunir » ou « raccommoder ». Il explique que ce verset fait allusion à Avraham Avinou : « ChéiI'ha Eth Kol Baé Olam Kéadam Chéme'haé Eth Hakéra'im – Il a uni tous les habitants du monde, comme celui qui raccommode les déchirures d’un vêtement. »

Pourquoi comparer Avraham à quelqu’un qui répare des déchirures d'un vêtement ? Le Ktav Sofer[3] répond à cette question en commençant par expliquer la manière dont Avraham enseignait au monde l’existence du D.ieu unique. À cette époque, de nombreuses croyances différentes s’opposaient au monothéisme. Certains pensaient que le monde avait toujours existé, tandis que d’autres vouaient un culte au soleil, d’autres encore à la lune, et ainsi de suite. Si le monde entier avait adhéré à une seule et même croyance erronée, Avraham aurait pu adopter une approche unique pour expliquer à tous la vérité. Mais puisque les conceptions étaient multiples et variées, il devait adapter son discours à chacun, afin de réfuter la croyance particulière de son interlocuteur.

Cela exigeait évidemment beaucoup plus d’efforts et de réflexion que de donner simplement le même cours de Torah à tout le monde.

Revenons à l’image de celui qui raccommode un vêtement déchiré. Il doit examiner attentivement chaque entaille, car elles diffèrent par leur taille et leur emplacement. Chacune nécessite donc une réparation adaptée. S’il essayait de réparer toutes les déchirures avec le même tissu et de la même manière, le résultat serait désastreux.

C’est précisément pour cette raison que le Midrach compare Avraham à celui qui raccommode les déchirures : il n’appliquait pas une méthode uniforme à tout le monde, car une telle approche n’aurait pas fonctionné. Au contraire, il s’adaptait à chaque personne, cherchait à comprendre son point de départ et discernait ce qu’elle avait besoin d’entendre.

Hillel est l'un des descendants d’Avraham qui a bien su reproduire cette qualité. La Guémara[4] raconte que trois non-Juifs se présentèrent devant Hillel et Chamaï avec le désir de se convertir, mais chacun posa une condition particulière.

Le premier déclara qu’il n’accepterait que la Torah écrite, et non la Torah orale. Le deuxième demanda qu’on lui enseigne toute la Torah alors qu’il se tenait sur un seul pied, autrement dit, qu’on lui en donne un résumé en quelques mots. Le troisième souhaitait se convertir dans le but de devenir Cohen Gadol.

Chamaï les repoussa tous les trois. Hillel, en revanche, accepta chacun d’eux et adopta une approche totalement différente avec chacun. Au premier, il enseigna l’alphabet hébraïque, puis en inversa l’ordre le lendemain, lui montrant ainsi qu’il dépendait déjà d’une tradition orale pour apprendre à lire. Au deuxième, il répondit : « Ce qui t’est odieux, ne le fais pas à ton prochain. » Puis il ajouta que tout le reste n’était que commentaire et qu’il devait maintenant aller étudier. Quant au troisième, Hillel lui enseigna la Torah jusqu’à ce que l’homme découvre lui-même la réponse à son problème.

Tous trois déclarèrent par la suite que l’approche de Hillel les avait amenés sous les ailes de la Chékhina.

Nous voyons ici l’idée du Ktav Sofer mise en pratique : Hillel ne disposait pas d’une réponse standard à donner à tous ceux qui souhaitaient se convertir. Il réfléchissait aux propos de chacun et agissait différemment selon les besoins, afin de corriger leurs erreurs avec bonté et patience.

Cette idée peut être appliquée de diverses façons. Tout d’abord, lorsqu’il s’agit de répondre aux questions que les gens posent sur le judaïsme, il est essentiel de comprendre qu’une même question peut provenir de personnes ayant des préoccupations et des expériences très différentes. Il faut donc commencer par discerner ce qui motive réellement leur interrogation.

Prenons un exemple classique : la question de savoir pourquoi il y a de la souffrance dans le monde. Une personne peut poser cette question, parce qu'il s'agit pour elle d'une véritable énigme philosophique : comment un D.ieu bon et tout-puissant peut-Il permettre que de terribles événements se produisent ? Dans ce cas, une réponse philosophique, fondée sur les sources de la Torah, pourra être efficace. Mais une autre personne peut poser exactement la même question, parce qu’elle vient de vivre un drame personnel et qu’elle est profondément meurtrie. Sa question est alors, avant tout, émotionnelle. Une réponse purement intellectuelle risque de ne pas la toucher. Il conviendra plutôt de l’aborder avec empathie. Ainsi, avant de se précipiter pour répondre, il faut s’efforcer de comprendre d’où vient la question et adapter la réponse à la personne qui la pose.

Ce principe s’applique également à l’éducation des enfants et à l’enseignement. Comme nous l’enseigne le roi Chlomo: « 'Hanokh Lana'ar Al Pi Darko — Éduque l’enfant selon sa voie. »[5] De même, l’exemple des quatre fils de la Haggada nous montre que nos Sages proposent quatre réponses différentes à quatre enfants réunis autour d’un même Séder. Nous constatons ainsi que même des enfants d’une seule et même famille peuvent avoir besoin d’approches différentes selon les circonstances : l’un aura besoin de fermeté, un autre de chaleur et d’affection, tandis qu’un troisième aura besoin qu’on lui laisse de l’espace.

En réalité, cette qualité concerne presque toutes nos interactions avec autrui. Si nous sommes uniquement concentrés sur ce que nous voulons dire, nous ne prendrons pas suffisamment en considération le point de vue de l’autre et nous ne serons pas capables de lui répondre de manière adaptée. En revanche, si nous faisons l’effort de comprendre notre interlocuteur et de discerner ses besoins, nous deviendrons des personnes beaucoup plus attentives dans notre écoute et beaucoup plus pertinentes dans nos réponses.

Nous découvrons ainsi une nouvelle dimension de la grandeur d’Avraham Avinou. Il ne s’est pas contenté de rapprocher d’innombrables personnes à la Torah, mais il l’a fait en réfléchissant profondément aux besoins de chacun et en adaptant son approche à chaque personne qu’il rencontrait. C’est précisément ce qui rendit sa démarche si efficace.

Puissions-nous nous inspirer d’Avraham Avinou dans tous les domaines de notre vie et apprendre, à son exemple, à comprendre chacun selon sa nature et ses besoins.

 

[1] Béréchit Raba 39,3

[2] Chir Hachirim 8,8

[3] Ktav Sofer Al Hatorah, Lekh Lekha

[4] Chabbat 31a

[5] Michlé 22,6