La Thora nous enjoint : « Sois intègre avec Hachem, ton D. » Le commentateur Rachi explique que l’on doit accepter ce que Hachem nous donne sans tenter de prédire le futur. Il faut tout accepter avec amour et intégrité.

Le ‘Hafets ‘Haïm faisait la déduction suivante à partir du passouk ; il est écrit que la personne doit agir avec intégrité devant Hachem, mais pas à l’égard d’autrui. Dans les relations avec les autres, la personne doit faire preuve de beaucoup de sagesse et de réflexion et ne doit pas se laisser duper par quelqu’un de douteux.

L’exemple qu’il ramenait était celui de Yaakov Avinou, appelé « ich tam » et qui pourtant, fit preuve de beaucoup de ruse dans ses relations avec Lavan. Un jour, plusieurs Bné Thora se plaignirent au ‘Hafets ‘Haïm d’avoir été escroqués par des commerçants malhonnêtes, sur une large somme d’argent. Il leur cita ce passouk et remarqua qu’ayant passé plusieurs années en Yéchiva, ils s’étaient habitués à se conduire avec temimout envers Hachem. Leur erreur, en revanche, fut de penser qu’il était possible de se comporter avec temimout avec autrui également.

Cette leçon du ‘Hafets ‘Haïm paraît tout à fait logique, mais elle se doit d’être conciliée avec la mitsva de « betsédek tichpot eth amitékha ». Cette mitsva nous enseigne qu’il faut essayer de juger l’autre favorablement, même si nous avons l’impression qu’il a agi de façon incorrecte. Comment pouvons-nous juger les gens favorablement tout en étant soupçonneux quant à leur droiture ? On pourrait répondre tout simplement qu’il faut, dans notre esprit, juger l’autre avantageusement, mais qu’en même temps, on doit faire attention à prendre les précautions nécessaires pour éviter de subir un dommage, au cas où cette personne serait malhonnête. Deux problèmes se posent dans cette façon de faire : tout d’abord, il est presque impossible d’adopter une attitude si contradictoire vis-à-vis d’une même personne – comment peut-on attendre de nous de juger l’autre favorablement, en toute sincérité, tout en le traitant avec méfiance ? D’autre part, il semble difficile d’admettre que la Thora puisse ordonner d’accorder le bénéfice du doute aux gens que l’on a de bonnes raisons de considérer avec suspicion.

Les Richonim écrivent que l’exigence de juger favorablement n’est pas uniforme, mais qu’elle prend en compte les différentes catégories de personnes. Il y a le « tsadik », le « benoni », le « racha » et le « eino makiro » (l’inconnu). Le tsadik est celui qui ne commet quasiment jamais de faute – il convient de le juger favorablement même si son acte tend fortement à être interprété négativement. Le benoni est celui qui, en règle générale, évite de fauter, mais qui trébuche de temps en temps – nous devons le juger avantageusement dans les cas où l’action peut être perçue autant négativement que positivement, mais lorsque ses actions paraissent négatives, nous n’avons pas l’obligation de lui accorder le bénéfice du doute. Le racha faute régulièrement et c’est pourquoi nous ne sommes pas obligés de le juger favorablement, même lorsque son acte semble positif. En effet, Rabbénou Yona régit que l’on doit le juger défavorablement ! Le eino makiro est celui que nous ne connaissons pas – il n’existe aucune obligation quant à la façon de le juger.

La difficulté concernant les guedarim ci-dessus est que la Thora ou ‘Hazal n’y font aucunement allusion – la Thora ne fait aucune différence entre les diverses personnes, elle nous demande simplement de juger notre prochain favorablement, ce qui implique que cette obligation s’applique de façon égale à tout Juif. D’où les Richonim ont-ils déduit de tels ‘hiloukim entre les différents types de personnes ?!

Mon rav, le Rav Its’hak Berkovits explique que la mitsva de juger l’autre favorablement ne signifie pas qu’il y a une obligation de considérer chaque action de manière positive, irrationnellement, mais elle nous demande de juger l’autre de façon logique, raisonnable et équitable ; on peut avoir tendance à juger autrui durement, injustement. Or la Thora nous rappelle que cela est erroné, sans toutefois nous charger de rendre un jugement illogique. Ainsi, la raison pour laquelle les Richonim établissent plusieurs guedarim sur les différentes personnes est claire : en ce qui concerne le tsadik, même s’il fait quelque chose qui semble être une avéra, il est tout à fait normal de supposer qu’il n’a rien fait de mal. Par exemple, si l’on voit quelqu’un que l’on sait très rigoureux sur la nourriture cacher, entrer dans un restaurant non-cacher, on supposera naturellement qu’il n’y va pas dans le but de manger un aliment non-cacher. Et, même si on le voit mettre de la nourriture en bouche, il est plus probable qu’il ait eu besoin de manger pour avoir la vie sauve et qu’il lui était alors permis de manger cet aliment non-cacher.

À l’opposé, quand un racha fait quelque chose de positif, il paraît logique qu’il existe une façon négative d’interpréter son comportement. Le même raisonnement s’applique aux autres catégories – lorsque le bon sens veut que l’on juge l’autre favorablement, la Thora nous ordonne de le faire, mais quand ce n’est pas le cas, il n’y a aucun impératif de la Thora d’accorder le bénéfice du doute et il y a même parfois une obligation de juger son prochain négativement.

Selon cette explication, nous pouvons concilier la mitsva de juger favorablement et l’enseignement du ‘Hafets ‘Haïm selon lequel il ne faut pas être naïf. La Thora ne nous demande pas d’être naïf, mais plutôt d’être réaliste et elle nous dit parfois que nous devons juger l’autre défavorablement. C’est pourquoi, lorsque, par exemple, nous commerçons avec les gens, la mitsva de « betsédek tichpot » nous enseigne qu’il ne faut pas être naïf, mais plutôt qu’il faut considérer l’autre justement et avec exactitude. Comme nous l’avons noté plus haut, il est important de se souvenir qu’agir de la sorte n’est pas une mince affaire – notre tendance naturelle peut être de juger l’autre injustement. C’est une erreur, nous dit la Thora ; il faut tenter de traiter les gens équitablement.