Au début de la Parachat Ki Tetsé, la Torah parle du Ben sorer oumoré, le fils rebelle et insoumis : « Si un homme a un fils rebelle et insoumis, qui n’écoute pas la voix de son père, ni celle de sa mère, et qui, malgré leurs corrections, refuse de leur obéir, son père et sa mère le saisiront » (Dévarim 21:18). Ils le conduiront alors devant le tribunal, où il sera lapidé : « Tous les gens de sa ville le lapideront, et il mourra ». Mais qu’a donc fait ce fils, en fin de compte ? Il a seulement mangé de la viande et bu du vin, il est « glouton et ivrogne ». Pourquoi mérite-t-il donc une peine si sévère ? Nos Sages expliquent (rapporté par Rachi sur Dévarim 21:18) : « Il vaut mieux qu’il meure alors qu’il est encore méritant, plutôt que de mourir lorsqu’il sera coupable ». Car bien qu’à ce stade précis il ne soit pas passible de mort, la Torah anticipe l’aboutissement prévisible de son comportement : s’il commence déjà à dévier de la voie de la Torah, il finira inévitablement par se corrompre entièrement, et alors il sera réellement passible de mort. Il est donc préférable de le faire mourir à présent, tant qu’il est encore méritant, plutôt que d’attendre qu’il devienne coupable.

À ce sujet, le Saba de Kelm donne une explication saisissante : nous apprenons d’ici que, lorsqu’un homme commence à se conduire de mauvaise manière, qu’il s’écarte ne serait-ce qu’un peu de la voie de la Torah, bien qu’il ne soit pas encore passible de mort pour cela, malgré tout, lorsqu’il sera jugé, même l’attribut de miséricorde, qui d’ordinaire cherche à justifier et à défendre l’homme, admet qu’il vaut mieux qu’il meure maintenant, alors qu’il est encore méritant, plutôt que de mourir plus tard dans un état de culpabilité.

Le Rav poursuit et déclare : voici un grand principe. Celui qui améliore sa conduite (c’est-à-dire un homme qui s’était éloigné du chemin de la Torah et qui veut à présent revenir vers son Père céleste), même s’il ne se tient qu’à l’entrée du chemin, au tout début de son retour, dès lors qu’il commence à se placer sur la voie du bien, même les accusateurs eux-mêmes reconnaissent qu’il doit immédiatement être inscrit dans le livre de la vie. Car ainsi, il mourra méritant, après de longues années, puisque, dès lors qu’il a entamé la voie de la Téchouva, il est certain qu’il finira par devenir un juste accompli. Dans le Ciel, on le considère déjà comme s’il avait atteint la perfection. Voilà un enseignement merveilleux pour chacun : il suffit de commencer à améliorer et corriger ses actions, afin de mériter, au Jour du Jugement, d’être inscrit dans le livre des justes parfaits.

Extraordinaire ! Les paroles du Saba de Kelm doivent éveiller chaque homme sur la puissance immense de la Téchouva. Car parfois, on se dit : même si je commence, que ressortira-t-il de mes efforts ? Que pourront-ils bien changer ? Et où pourrais-je aboutir avec ma Téchouva ? Mais ici nous voyons un principe fondamental : si, au sujet de celui qui agit mal, la Torah dit qu’il vaut mieux qu’il meure tout de suite, pendant qu’il est encore méritant, à plus forte raison celui qui commence à marcher dans le droit chemin doit immédiatement être jugé méritant. Celui qui choisit le droit chemin, même s’il n’a pas encore atteint le terme de son parcours et n’en est qu’au début, déjà à ce moment-là, Hachem le juge comme un Ba'al Téchouva accompli, et il est déjà méritant. Même les accusateurs, c’est-à-dire les anges de rigueur, reconnaissent qu’il est désormais digne d’être méritant. Cela nous enseigne combien la Téchouva est puissante : son influence agit déjà dès l’instant où l’homme décide de s’engager sur le droit chemin.

Dans le livre Bat Ayin, œuvre magistrale de Rabbi Avraham Dov de Avritch, élève du Rabbi de Berditchev, on trouve un enseignement merveilleux. Nous savons que Moché Rabbénou n’a pas eu le mérite d’entrer en terre d’Israël. La Torah rapporte : « Je suppliai l’Éternel, en ce temps-là, en disant… » (Dévarim 3:23). Moché Rabbénou pria et supplia Hachem, prière après prière, pour mériter d’entrer en terre d’Israël. Pourquoi n’y est-il pas parvenu ? Nous savons tous que sa faute fut que, lorsque Hachem lui ordonna de parler au rocher pour en faire jaillir de l’eau, au moment où le peuple altéré vint se plaindre à lui en disant : « Donne-nous à boire avant de mourir », Moché Rabbénou frappa le rocher au lieu de lui parler. Certes, l’eau en jaillit, mais Hachem dit alors à Moché et Aharon : « Parce que vous n’avez pas eu foi en Moi pour Me sanctifier aux yeux des enfants d’Israël, vous ne conduirez pas cette assemblée vers le pays que Je leur ai donné » (Bamidbar 20:12).

Une grande question se pose inévitablement à chacun d’entre nous : pourquoi Moché Rabbénou frappa-t-il le rocher, au lieu de lui parler, comme l’Éternel le lui avait ordonné ? En effet, Moché Rabbénou est le maître des prophètes, celui qui s’entretenait avec Hachem « bouche à bouche » (Bamidbar 12:8). Et pourtant, bien que l’ordre divin fût formulé de la manière la plus simple et la plus claire : « Parle au rocher », Moché Rabbénou changea l’ordre et frappa le rocher. Pourquoi ? Le Rav apporte une explication saisissante. Moché Rabbénou marchait avec le peuple, qui souffrait de la soif et se plaignait, le pressant de lui donner de l’eau. Israël exerça une forte pression sur lui, et il semble qu’ils ne s’adressèrent pas à lui avec respect. Il est possible que, malgré sa grandeur spirituelle, Moché ait ressenti une certaine peine face à la manière dont ils lui parlèrent et au manque de considération à son égard.

Alors il leur répondit : « ,coutez donc, rebelles ! » (Bamidbar 20:10), et Rachi explique : il leur dit : « Vous êtes un peuple de récalcitrants ! ». Cette parole, un peu dure envers Israël, fut aussitôt regrettée par Moché Rabbénou. Comment avait-il pu s’adresser ainsi à un peuple de saints, pour lequel il avait tant sacrifié, au point d’être prêt à ce que son propre nom fût effacé de la Torah, afin qu’ils obtiennent le pardon de Hachem, comme il le dit : « Efface-moi donc de Ton livre que Tu as écrit » (Chémot 32:32) ? Il avait donné sa vie pour eux. Et maintenant, il avait prononcé des mots qui n’étaient pas empreints du respect dû à Israël. Il pensa alors : « J’ai fauté, j’ai abîmé mon langage et ma bouche ». Dès lors, il se dit que sa parole ne pouvait plus avoir d’effet. Si je parle au rocher, pensa-t-il, il ne donnera pas d’eau, car ma bouche est abîmée. C’est pourquoi, selon son raisonnement, il choisit de frapper le rocher plutôt que de lui parler.

Mais c’est justement là que se situe la grande accusation portée contre Moché Rabbénou. Hachem lui dit : « Parce que vous n’avez pas eu foi en Moi pour Me sanctifier aux yeux des enfants d’Israël… ». En effet, Moché s’était repenti de ses paroles et avait regretté son attitude. Mais pourquoi n’avait-il pas montré au peuple, à ce moment précis, la puissance de la Téchouva ? Il suffisait qu’il regrette et accepte sur lui de réparer sa faute, pour que sa bouche retrouve sa pureté et que ses paroles retrouvent leur efficacité. Cela aurait appris à Israël, pour toutes les générations, quelle est la force extraordinaire de la Téchouva : même lorsqu’un homme commence à peine à s’engager dans ce processus, qu’il accepte sur lui une purification, même minime, sa Téchouva est déjà agréée. Si Moché Rabbénou avait parlé au rocher, non seulement cela aurait produit l’effet voulu et fait jaillir l’eau, mais encore tout Israël aurait compris à quel point la Téchouva est puissante, et cela aurait marqué l’histoire pour toujours. Et c’est justement de cela que Moché, malgré lui, a privé Israël.

Bien que Moché Rabbénou eût abîmé sa parole, le simple fait qu’il ait regretté et qu’il ait reconnu son erreur aurait déjà suffi à le placer dans un processus de Téchouva. Dès lors, s’il avait parlé au rocher, sans aucun doute l’eau en serait sortie. Ainsi, le monde entier aurait pu voir et comprendre la puissance de la Téchouva : il suffit d’une pensée sincère, d’une seule résolution, pour que l’homme pénètre déjà dans le domaine de la Téchouva. Tout cela vient nous enseigner combien il est important qu’un homme fasse un premier pas, qu’il fournisse un effort, et qu’il montre à Hachem qu’il s’engage dans un chemin de Téchouva ; car cela a le pouvoir d’agir dans les Cieux.

Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev était capable d’anticiper les évènements à venir. On raconte qu’une année, à l’approche de Roch Hachana, il perçut qu’un terrible décret planait dans les Cieux, et nul ne savait quelle sorte d’année allait s’ouvrir devant le peuple juif. Bien sûr, durant les Seli’hot précédant Roch Hachana, le Rav pria avec ferveur et versa des sanglots, mais il vit que cela ne suffisait pas : dans le Ciel, des accusateurs se dressaient contre Israël, et il devenait extrêmement difficile d’annuler ce décret. Or, le Rav était un homme d’action, toujours en quête de plaidoirie en faveur du peuple juif. Il avait l’habitude de sortir dans les rues, cherchant des hommes droits dont il pouvait rapporter les mérites devant Hachem, et dire : « Par le mérite de ces justes, aie pitié de Ton peuple Israël ».

C’est ce qui arriva la veille de Roch Hachana, cette année-là. Le Rav sortit de sa maison, cherchant quelques justes et quelques mérites grâce auxquels il pourrait espérer annuler le décret. Tandis qu’il marchait, il parvint devant une masure délabrée, prête à s’effondrer, mais dont s’échappait une lumière singulière. Il voulut y entrer, et la porte était entrouverte. À l’intérieur, le Rav vit une jeune femme qui récitait les Téhilim dans le livre qu’elle tenait à la main. Elle le reconnut immédiatement, et, sachant que les Tsadikim perçoivent par leur esprit de sainteté ce que chacun a fait et les fautes qu’il a commises, elle se dit : « C’est sûr que le Rav a vu mes fautes actuelles et mes fautes passées, et c’est pourquoi il est venu me réprimander ». Ainsi, avant même que le Rav n’eût ouvert la bouche, la jeune femme se tourna vers lui et dit : « Kvod Harav, j’ai fait de mon mieux, mais j’ai fauté et j’ai encore fauté. Que puis-je donc faire encore ? Comment pourrais-je réparer ? »

Le Rav s’adressa à elle et lui dit : « Rassure-toi, raconte-moi exactement quelle est ta faute ». La femme ouvrit alors la bouche et commença à raconter. Dans sa jeunesse, expliqua-t-elle, elle habitait avec ses parents dans un petit village. Alors qu’elle n’avait que dix-sept ans, en l’espace de quelques jours, ses deux parents moururent, et elle resta seule, orpheline, sans aucun moyen de subsistance.

Ses parents tenaient une laiterie qu’ils louaient au seigneur du domaine. Elle craignait que le seigneur ne reprenne la laiterie pour lui-même, et qu’elle se retrouve sans rien. Joignant la pensée à l’action, la jeune fille décida d’aller le voir, afin de le supplier de lui laisser ce commerce, pour qu’elle ait au moins de quoi survivre et de quoi manger. Elle implora sa grâce, mais, comme beaucoup de seigneurs grossiers, il était plein de convoitises. Il posa ses yeux sur cette jeune fille, belle et distinguée, et lui dit : « Tu peux continuer à travailler à la laiterie, et je t’accorderai un rabais de cinquante pour cent sur le loyer ». En parlant ainsi, il tendit ses mains impures et toucha les tresses de ses cheveux.

La jeune fille trembla, puis s’enfuit dans la panique, saisie d’une immense peur. Elle regagna sa maison dans la nuit et attendit le matin. La première chose qu’elle fit à l’aube fut de couper toutes ses tresses. Puis elle quitta le village, refusant d’y rester ne serait-ce qu’un instant de plus, persuadée qu’elle avait commis une faute très grave. Elle se rendit dans une grande ville et, pour survivre, alla supplier des femmes riches de la laisser nettoyer leur maison contre quelques pièces, de quoi subsister. C’est ainsi qu’elle passa de maison en maison et réussit à survivre. Quelques années plus tard, elle se maria, mais hélas, son mari mourut lui aussi après quelques années, la laissant veuve. Elle en vint à accuser ses propres fautes : sans doute, pensait-elle, tout cela n’était-il arrivé qu’à cause de ce péché, lorsque le seigneur avait touché ses cheveux.

La jeune femme se tourna vers le Rav et demanda : « J’ai tenté de réparer, mais que puis-je faire encore ? Reste-t-il quelque chose que je puisse accomplir ? » Le Rav de Berditchev, ému, laissa couler une larme. Il se tourna vers elle et lui dit : « Dis-moi, je t’en prie, où sont passés les cheveux que tu avais coupés ? » La femme répondit : « J’ai gardé pour moi une petite mèche, et chaque fois que je traverse des souffrances ou des épreuves, je la regarde et je me dis que c’est à cause de cela que je souffre. J’accuse sans cesse ma faute et je m’accuse moi-même ». Le Rav prit cette mèche de cheveux, la garda précieusement auprès de lui, se sépara de la femme et la bénit pour une vie longue et paisible.

La veille de Roch Hachana, toute la communauté vit le Rav prier avec des larmes et des supplications, et chacun comprit que la prière de cette année n’était pas comme les autres. Il fallait éveiller d’immenses miséricordes pour annuler les terribles décrets. Alors, tous prièrent de tout leur cœur, en pleurant et en criant. Vint le moment de la sonnerie du Chofar. Le Rav de Berditchev alla s’immerger, revint, et on vit son visage enflammé, comme élevé vers les mondes supérieurs. Il attendit quelques instants, leva les yeux vers le Ciel et s’écria : « Maître du monde ! Si nos fautes sont nombreuses, et si à cause de nos péchés nous sommes inscrits, à D.ieu ne plaise, pour le mal et non pour une bonne année, alors, Maître du monde, si ce n’est pas pour nous, fais-le au moins pour cette femme, pour cette mèche de cheveux ! »

Il se tourna ensuite vers l’assemblée et raconta toute l’histoire de cette malheureuse femme : comment ses parents étaient morts, comment elle avait accepté le décret avec amour, comment elle était allée nettoyer des maisons en se méprisant elle-même, reportant toujours la faute sur elle. Son mari lui-même étant décédé, elle n’avait pas accusé le Ciel, ni personne d’autre, sinon elle-même. Et toujours, elle conservait cette mèche qu’elle regardait en disant : « C’est ma faute ». Alors le Rav s’adressa à Hachem et dit : « Existe-t-il dans Ton monde une telle créature ? Est-il possible, parmi les nations, de trouver une telle âme, capable d’accepter le décret avec amour, sans jamais protester contre Toi, Maître du monde, et sans accuser qui que ce soit, sinon elle-même ? Maître du monde, prends cette mèche et place-la sur le plateau des mérites, face au plateau des fautes ! » Aussitôt après ces paroles, on vit le visage du Rav s’illuminer de joie, son sourire réapparaître, et l’assemblée comprit que ses paroles avaient atteint leur objectif : le décret avait été annulé. Ceux qui étaient informés de cette histoire rapportent que cette année-là fut une année exceptionnelle, pleine d’abondance et de réussite. Ce récit rapporté fidèlement est authentique.

De ce récit merveilleux, nous pouvons apprendre qu’un homme qui commence seulement le chemin de la Téchouva, même s’il ne l’a pas encore achevé, même s’il n’est qu’au tout début de la route, est déjà considéré par Hachem comme un véritable Ba'al Téchouva. Hachem le juge déjà digne d’une bonne vie et d’une année de paix. Il dit : « S’il a pris la décision de revenir vers Moi, à Mes yeux il est déjà accepté ; il a déjà commencé la route, il est en chemin pour revenir vers son Père céleste ». « Ramène-nous, Éternel, vers Toi, et nous reviendrons ». Si, avec l’aide d’Hachem, nous entrons simplement dans ce chemin au cours des jours qui nous restent avant le Jour du jugement, alors assurément Hachem nous accordera une bonne année, pleine d’abondance et de bénédictions, et avec Son aide et une grande assistance Céleste, nous mériterons la délivrance complète, Amen.