C'est sur la pointe des pieds que l'on choisit de parler d'Edith Stein sur un site de Torah. Issue d'une famille juive pratiquante — petite dernière de 11 enfants —, elle choisira, après un passage par l'athéisme, de se convertir au catholicisme.
Benjamine, adorée par une maman vaillante et pieuse, véritable "Échet 'Haïl", qui, suite au décès précoce de son mari, reprend en main le commerce de bois familial ainsi que toute la charge du foyer, on peine à comprendre les choix d'Edith.
Avec son entrée dans les Ordres, le judaïsme pratiquant va perdre une jeune femme brillante et inspirée, qui aurait pu devenir l'égale d'une Sarah Schenirer et porter très haut le flambeau de la Tradition juive.
Mais le libre arbitre reste l'élément-clé de notre parcours humain.
Nous ne sommes pas là pour juger les choix d'une vie, mais pour observer, analyser et, qui sait, tirer les leçons d'un destin contrarié.

Nos Sages nous disent qu'à l'époque du roi Ménaché, l'attrait de l'idolâtrie était si fort que, nous-mêmes, nous aurions relevé les pans de notre habit pour courir plus vite derrière ceux qui servaient ces idoles.
À une autre époque, et dans un autre contexte, Edith court, court...
Tout d'abord à Göttingen, en Allemagne, derrière les dieux du progrès, des sciences, de la philosophie, que l'on vénère dans les temples de la prestigieuse « cathedra ».
Époque terrible et tourmentée, où le judaïsme pratiquant est largement abandonné et relégué au passé.
Tout se complique...
La jeune Edith, née à Breslau en 1891, obtient en 1916, à 25 ans, son doctorat de philosophie summa cum laude (avec mention) — seule femme à l'obtenir cette année-là —, et fréquente professeurs et milieux universitaires.
Après être passée par un vacuum spirituel, elle croit trouver dans la philosophie les réponses à son questionnement existentiel, puis, se dirige vers l'expérience mystique.
Comme si ce n'était que dans l'extase et l'ascèse, dans le refus total du monde, qu'on pouvait s'approcher du Divin. Comme si une vie de famille pleinement vécue, qui compose avec la matière, ne pouvait pas mener à D.ieu.
Elle se fourvoie et manque de discernement, rate le coche, emprunte les faux chemins et s'écarte des siens à l'extrême, se dirigeant vers les représentations et les « intermédiaires » béatifiés.

Ceux qui accueillent cette nouvelle recrue, flattés par ses origines et ses qualités, la taxent d'héroïne, pour ses choix.
Mais dans le fond, n'aurait elle pas pêché par facilité, par paresse intellectuelle, pour la première fois de sa vie ?
Les rivages éloignés sont si chatoyants, si attirants, lorsqu'ils parlent le langage d'une pureté immaculée, d'une illumination divine. Par contre, chercher la Vérité dans ses propres racines, dans les coutumes familières, expérimentées depuis l'enfance, presque routinières est un défi tout autre.
Approfondir ses traditions, celles que l'on croit si bien connaître, et découvrir les trésors de son propre patrimoine : voilà qui aurait pu être une tout autre gageure et aurait évité le déchirement que sa volte-face fit subir aux siens, et à sa mère en particulier.
Mais pour cela, il fallait briser les écorces des stigmates et oser revendiquer en silence, pour soi, la suprématie de la Synagogue sur L'Église.
En un mot, il ne fallait avoir aucun complexe.
Juive avant tout
Malgré sa conversion, la Gestapo ne l'oubliera pas. On viendra l'arrêter le 2 août 1942, au couvent des Carmélites d'Echt, aux Pays-Bas, en représailles après une déclaration d'évêques catholiques néerlandais qui avaient dénoncé les persécutions et les déportations des Juifs. Les nazis, en réaction, voulurent alors montrer « qui était le chef » et qui décidait du sort des Juifs.
Selon un témoignage transmis, au moment de son arrestation, Edith aurait pris sa sœur Rosa par la main et lui aurait dit : « Viens, nous partons pour notre peuple. »
Le témoignage a de fortes chances d'être fiable, car les archives chrétiennes ne se seraient pas empressées de rapporter ces paroles s'il y avait eu un doute sur leur véracité.
Edith mourra, assassinée avec sa sœur Rosa — qui aura suivi le même chemin qu'elle —, dans les chambres à gaz d'Auschwitz-Birkenau, probablement le 9 août 1942.
Elle avait changé de foi, de maison, de nom et d'habit. Mais il est une chose qu'elle ne pouvait changer : son appartenance irrévocable à son peuple.
Née juive, elle le demeurerait à jamais, et l'Histoire venait le lui rappeler avec fracas.
Étrange et bouleversante boucle bouclée, où cette petite fille née un jour de Kippour, après avoir fait un immense détour, retrouvera, une fois adulte, tout au bout du chemin, au moment de vérité, son appartenance au peuple d'Israël.
« Même si un Juif a fauté, il demeure Israël. » (Sanhédrin 44a)





