Commençons par un chapitre des Téhilim : le psaume 79. C’est une prière demandant que le peuple juif soit restauré sur sa terre, et que la gloire d’Hachem soit de nouveau reconnue dans un monde qui doute de Sa présence. C’est un chapitre effrayant. Pourtant, il s’ouvre par une expression qui m’a toujours intrigué.

Il commence par les mots : « Mizmor Léassaf » (Un chant d’Assaf). Rien que cela devrait déjà attirer notre attention. Assaf était un Lévi, et ici, il compose un Mizmor, un chant. Mais ce qui est bouleversant, c’est ce qui suit : « Élokim, baou goyim bénakhalatékha… » Les nations ont envahi Ton héritage, elles ont profané Ton Sanctuaire, elles ont transformé Jérusalem en monceaux de ruines. Les corps de Tes serviteurs, de Tes pieux, furent abandonnés aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre. Le sang fut versé comme de l’eau autour de Jérusalem, sans qu’il ne reste personne pour enterrer les morts. Verset après verset, le chapitre décrit l’horreur, la profanation, le désespoir et l’humiliation.

Alors pourquoi, demande le Midrach dans Eikha Rabba (4, 14), cela s’appelle-t-il un Mizmor, un chant ? Pourquoi pas une Kina, une lamentation ? Comment peut-il y avoir la moindre joie dans la destruction du Beth Hamikdach ?

Le Midrach répond par une parabole…

Il était une fois un roi qui aimait profondément son fils. Il lui construisit une magnifique ‘Houppa, ornée de tentures, de colonnes et de décorations artistiques. Mais le fils se rebella, abandonna la voie de son père et se lia à de mauvaises influences. Dans sa colère, le roi se précipita et déchira la ‘Houppa en morceaux. Il l’arracha, brisa les piliers, détruisit chaque élément. Le fils du roi avait un précepteur, un homme sage et aimant, qui était pour lui un véritable guide. Lorsqu’il vit le roi détruire la ‘Houppa, il prit sa flûte et se mit à jouer de la musique.

Les gens furent stupéfaits. « Ne vois-tu pas la colère du roi ? Ce n’est pas le moment de chanter, c’est le moment de pleurer ! » Mais le précepteur répondit : « C’est précisément pour cela que je chante. Regardez où le roi a déversé sa colère : non pas sur son fils, mais sur la ‘Houppa. Le roi a épargné l’enfant. »

Voilà, dit le Midrach, ce qu’est « Mizmor Léassaf »…

Le peuple juif avait fauté et Hachem avait toutes les raisons de nous détruire. Mais au lieu de cela, Il déversa Sa colère sur les pierres et le bois du Beth Hamikdach. Assaf chanta donc, non pas à cause de ce qui avait été perdu, mais à cause de ce qui avait été sauvé.

Rav Chimchon Pinkus, de mémoire bénie, approfondit cette idée. « Pourquoi déverser la colère sur le Beth Hamikdach ? » demande-t-il. Si Hachem voulait simplement “libérer” Sa colère ailleurs que sur le peuple juif, n’aurait-Il pas pu choisir autre chose ? Pourquoi détruire le lieu le plus saint du monde ? La réponse, dit Rav Pinkus, se trouve dans un verset redoutable de Yirmiyahou (7, 9-11). Hachem dit : « Quoi ? Vous volez, vous assassinez, vous commettez l’adultère, vous jurez faussement… puis vous venez vous tenir devant Moi dans cette maison sur laquelle Mon Nom est proclamé, et vous dites : “Nous sommes sauvés !”, afin de continuer à commettre toutes ces abominations ? »

Autrement dit, les Bné Israël abusaient du Beth Hamikdach. Ils fautaient librement, puis couraient au Mikdach avec un Korban (sacrifice) et quelques mots de Vidouï, en pensant être de nouveau “propres”. La Téchouva était devenue une échappatoire et le Beth Hamikdach n’inspirait plus de véritable transformation intérieure ; au contraire, il permettait une corruption spirituelle. C’est pourquoi Hachem le détruisit, non par vengeance, mais par amour. Si le Beth Hamikdach était devenu un lieu qui empêchait la véritable Téchouva, alors son maintien mettait nos Néchamot (âmes) en danger. Et Hachem, notre Père, préféra retirer le bâtiment plutôt que de perdre Ses enfants. Il détruisit la structure afin de préserver la relation.

Cela nous permet de voir TichaBéav autrement…

Oui, nous pleurons une destruction. Mais ce que nous pleurons réellement, c’est l’éloignement. Nous sommes des orphelins, perdus dans un monde sans la maison de notre Père. Et de la même manière qu’un enfant qui se comporte mal à l’école peut, en profondeur, souffrir d’un foyer brisé — « il n’a pas de père à la maison » —, de même, toutes les tragédies de l’exil remontent à une cause centrale : nous n’avons pas notre Père.

Chaque guerre, chaque maladie, chaque épreuve est un symptôme. La racine, c’est la Galout, l’exil. Et la Galout signifie l’absence de clarté, l’absence de proximité avec Hachem. Nous vacillons non pas parce que nous sommes mauvais, mais parce que nous sommes loin.

Alors comment réparer ?

La réponse n’est pas compliquée. Mais elle n’est pas facile non plus. Nous devons prendre la vie au sérieux. Nous devons cesser de considérer la faute à la légère. Nous devons arrêter de nous dire que nous pourrons toujours “nous en occuper plus tard”. Hachem ne voulait pas nos Korbanot (sacrifices) ; Il voulait nos cœurs. Lorsque nous avons abusé du système, Il nous a retiré le Beth Hamikdach. Et maintenant, Il attend quelque chose de vrai. Mais la beauté de tout cela, c’est qu’Il attend encore, les bras ouverts. Tout le Tanakh, tous les enseignements de nos Sages, sont remplis d’un seul cri d’Hachem : « Chouvou élaï » (Revenez vers Moi).

C’est tout ce qu’Il veut. Pas la perfection. Pas le génie. Simplement l’honnêteté. Simplement un pas en avant. Oui, à Ticha’ Béav, nous devons nous asseoir par terre et pleurer. Parce que si nous ne pleurons pas, cela signifie que cela ne nous touche pas. Mais ne dites pas : « Je ne me sens pas concerné. » Vous le pouvez. Fermez les yeux. Imaginez un monde rempli d’une clarté parfaite, de connexion, de sens. Imaginez ressentir la présence d’Hachem dans votre vie comme vous ressentez la chaleur du soleil. C’est cela qui nous manque.

Alors nous pleurons, mais nous ne désespérons pas. Car la destruction elle-même est une preuve de Son amour. Et si chaque Juif, ce Ticha’ Béav, fait simplement un petit pas — une Kabbala, un engagement personnel ; un ‘Hechbon Hanéfech, un examen de conscience ; une Téfila (prière) sincère — alors des milliers et des milliers de Néchamot (âmes) seront en train de revenir à la maison. Et lorsque cela se produira ? Tout pourra changer en un instant. Machia’h peut venir aujourd’hui. Car Hachem attend. 

Il a détruit le Beth Hamikdach pour que nous cessions de faire semblant et que nous commencions à ressentir réellement. Il veut que nous revenions à Lui. Et si nous revenons tous, même un peu, Il nous ramènera à la maison…

Traduit d’un article de Rabbi Meir Simcha Sperling