Ce que je vais raconter s’est passé il y a deux ans lorsque j'habitais en Italie.

Je suis né en Israël et c'est là que j'ai grandi, mais, après mon mariage, moi et mon épouse sommes allés faire du travail de Kirouv (rapprochement des juifs au judaïsme) dans des communautés de la diaspora, à Odessa d'abord, puis au Canada, après quoi nous avons atterri à Rome.

Nous avions déjà quatre enfants à l'époque, et l'aîné avait 12 ans. Nous avions décidé de ne pas poursuivre ce travail au-delà de la Bar-Mitsva de notre fils, mais, à la vérité, nous nous étions déjà fixé plusieurs dates limites que nous n’avions pas respectées, et nous n’étions pas encore revenus au bercail.

En fait, ce qui nous avait décidés à poursuivre notre travail en 'Houts Laarets (en-dehors d'Israël), c’était la maladie de notre seconde fille, qui avait 10 ans. Depuis la naissance, elle souffrait d’un grave problème rénal. Nous étions allés consulter des spécialistes aux 4 coins du globe. Cela nous avait laissés sans le sou et nous avait obligés à chercher des moyens de payer ces traitements.

Bien qu’il ne soit pas facile d’élever des enfants à Rome, nous nous sommes acquittés de cette tâche pour le mieux et, D.ieu merci, l'éducation de nos enfants n'en a absolument pas souffert. Au contraire, ils ont appris à établir d'eux-mêmes une distinction entre ce qui est bien et ce qui ne l'est pas. Peut-être est-ce plus facile précisément dans des villes telles que Rome où le mal ne prend pas la peine de se déguiser en bien.

Au moment où se situe notre récit, l'état de Yokhéved était devenu si critique que les médecins nous ont informés que seule une transplantation rénale pourrait la sauver.

Une course contre le temps s'est engagée pour trouver un donneur. Le coût de l'intervention devait se monter aux environs de 180.000 dollars, une somme qu’il nous était impossible de réunir. Notre famille, en Israël, a commencé à ramasser des fonds, mais ils n’avaient atteint, pour l’instant, que le tiers de cette somme, et Yokhéved, gonflée de cortisone, dépérissait sous nos yeux. Nous avions le cœur brisé.

Un vendredi soir, alors que je revenais avec les aînés de mes enfants du Beth Haknesset (synagogue) situé assez loin de chez nous, nous avons aperçu un couple bizarre. Ils étaient tous deux en nage, et leurs vêtements étaient sales. L’homme marchait sans chaussures et la femme tenait ses souliers à talons à la main. Ils paraissaient très agités et il était visible qu’ils marchaient au hasard, sans direction précise. On aurait dit des insectes pris dans un piège.

Malgré ma curiosité, j’ai continué à avancer comme si de rien n’était. Je ne suis pas un homme à chercher des ennuis et, lorsqu'ils paraissent à l'horizon, je m'efforçais de m'en éloigner le plus rapidement possible.

Mais l'homme m'avait remarqué. S’avançant vers moi, il m’a demandé en anglais : "Vous êtes juif, n'est-ce pas ?"

- En effet, ai-je répondu.

- Moi aussi, a-t-il dit. Nous arrivons d’Allemagne. Nous avons atterri ici il y a quelques heures et nous avons été attaqués et dévalisés. Nos agresseurs nous ont laissé sans argent, sans papiers, sans rien à nous mettre sous la dent. Ils nous ont même arraché nos montres. Nous avons déposé plainte et la police nous a mis en contact avec notre consulat, mais presque tout le personnel est en congé et ils ne pourront rien faire avant lundi.

Je les ai regardés, lui et sa femme, en me demandant s’il s’agissait d’une paire d’escrocs ou s’ils étaient réellement en difficulté. Etaient-ils vraiment juifs ? Rien ne l’indiquait.

"Ecoutez, leur ai-je dit. Si j’avais sur moi mon portefeuille, je vous aurais donné de quoi prendre une chambre d’hôtel jusqu’à ce que le consulat s’occupe de votre cas. Mais je ne l’ai pas sur moi."

Il m’a lancé un regard incrédule.

"Le Chabbath, les juifs ne portent pas de portefeuille", ai-je expliqué.

"Chabess", a lentement dit l’homme, et on voyait que ce n’était pas la première fois qu’il prononçait ce mot "Chabess Koydech".

"Oui, ai-je confirmé, Chabess Koydech".

L‘homme a échangé quelques mots en allemand avec sa femme, puis m‘a dit : "Bon, nous allons essayer de nous débrouiller."

Il m‘a laissé et nous avons repris notre chemin, mais mon fils de douze ans m’a arrêté : "S'ils sont juifs, Papa, m’a-t-il demandé, pourquoi ne pas les inviter chez nous ?"

- Qu‘est-ce qui prouve qu’ils sont juifs ?

- "Chabess Koydech", Papa... Aucun Goy ne pourrait le dire de cette manière.

C’était une remarque censée. Malheureusement, ai-je pensé, beaucoup de juifs ne savent pas le dire ; comment un non-juif le saurait-il ?

Je me suis retourné vers eux : "Vous voudriez peut-être venir manger le repas de Chabbath chez nous ?", leur ai-je demandé.

"Chalessidess...", a dit l'homme.

J’ai voulu lui expliquer qu'il s’agissait du repas de vendredi soir et non de la Sé’ouda Chlichit, le troisième repas de Chabbath, mais j'ai tout à coup réalisé que lui-même ne comprenait pas le sens du mot qu'il venait de prononcer. Il répétait sans doute une expression qu’il avait entendue à propos d’un repas de Chabbath.

"Chalessidess", ai-je confirmé.

Il a eu l'air très content et a lancé un regard de triomphe à son épouse.

Les deux étrangers se sont joints à nous. Je me suis demandé comment j’allais annoncer à ma femme l'arrivée imprévue d’un couple qui n‘avait pas l'air juif et dont le mari ne savait que deux mots d'hébreu : "Chabess Koydech" et "Chalessidess".

Cela s'est cependant très bien passé. Mon épouse les a très aimablement reçus et, réalisant immédiatement l'embarras dans laquelle se trouvait la dame, l’a emmenée dans une des chambres à coucher et l'a aidée - comment dire - à se donner une allure un peu plus civilisée. Le mari, assis à table à côté de moi, avait l'air d'un Cohen dans un cimetière, ou, en réalité, plutôt l'inverse.

Nous avons chanté "Chalom ‘Alékhèm" à haute voix et ils nous ont regardés avec intérêt. Puis, nous avons entonné "Echèt 'Hayil". Nous avions des Zmirot (chants) avec traduction anglaise et ils ont examiné le texte qu’ils voyaient sans doute pour la première fois. Après cela, j’ai béni mes enfants par ordre d'âge décroissant et chacun est allé embrasser sa maman.

Nos invités ont suivi tout ce cérémonial avec attention, et ils semblaient enchantés.

J’ai fait le Kiddouch et nous avons commencé à manger. Nos hôtes étaient affamés et ils ont englouti leurs portions en se répandant en compliment à l’égard de mon épouse.

Après deux parts de poisson avec des salades, puis une bonne soupe, leur faim a semblé un peu assouvie, et nous avons entonné les chants de Chabbath.

Nous avons d’abord chanté les Zmirot habituelles et, tout à coup, mon fils aîné a dit : "Nous pourrions peut-être chanter « Chabess Koydech » ?"

Je n’ai même pas demandé pourquoi. Mon fils avait entendu l’homme prononcer ce mot et il avait compris que quelque chose liait notre hôte à ce chant.

Nous avons commencé à chanter "Ko Ekhsof No’am Chabess". Nous avons vu comment notre hôte, étouffé par l'émotion, luttait pour ne pas fondre en larmes.

Clignant désespérément des yeux, il a réussi à se retenir jusqu'à ce que nous arrivions au refrain.

"Chabess Koydech, Chabess Koydech... Nafchi 'Hoïlat Ahavossékho", avons-nous commencé mais nous nous sommes arrêtés au milieu parce que notre invité avait éclaté en sanglots.

Son épouse a essayé de le calmer, sans succès. Il sanglotait, le corps secoué par les pleurs. Frappés de stupéfaction, nous nous regardions, mal à l’aise : ce n'est pas tous les jours qu'un adulte éclate en sanglots dans votre salon en présence de toute la famille.

Sa femme était encore plus mal à l’aise que nous. "Calme-toi, je t’en prie, lui a-t-elle dit en allemand. Que se passe-t-il ?" Mais il a continué à sangloter.

Finalement, elle nous a fait signe de continuer, et je me suis dit que c’était le mieux à faire. Nous avons chanté tous les chants où apparaissait le mot "Chabbath". Notre hôte n'a pas cessé de pleurer un instant et son épouse, comprenant que ces larmes avaient sans doute une raison d'être, l’a laissé faire.

Nous avons terminé le repas de Chabbath. Mon épouse a proposé aux étrangers de rester chez nous jusqu’à la fin de Chabbath. Ils n’ont soulevé aucune objection - ils n’avaient aucun autre endroit pour passer la nuit. Notre invité est tout de suite allé dormir, mais son épouse a préféré tenir compagnie à ma femme. Elles ont un peu bavardé et la conversation est tombée sur notre fille malade. Notre invitée a posé de nombreuses questions et s'est montrée pleine d'admiration pour notre foi et notre courage. Puis, elle s'est retirée en s'excusant pour l‘incompréhensible crise de larmes de son mari.

Le matin, après la prière, nous avons fait Kiddouch et pris le repas de Chabbath matin : foie haché, salades et Tchoulent.

Nos invités se sont de nouveau régalés, et on voyait qu'ils n'avaient jamais rien mangé de semblable.

Nous avons de nouveau chanté des Zmirot de Chabbath, et l'homme a de nouveau pleuré, mais moins bruyamment.

Après Min’ha, nous nous sommes assis pour la Sé'ouda Chlichit. "A présent, ai-je annoncé, nous allons faire la Chalessidess". J’ai expliqué à nos invités qu’on faisait, le Chabbath, trois repas accompagnés de chants et de Divré Torah (paroles de Torah). Ils ont été très impressionnés.

Tandis que la nuit commençait à tomber et que nous savourions les derniers moments de Chabbath, j’ai pris mon courage à deux mains pour demander à notre invité : "D’où connaissez-vous les expressions "Chabess Koydech" et "Chalessidess" ?".

Après avoir hésité un instant, il m’a raconté : "Je suis d’origine juive, mais mes parents me l’avaient toujours caché. Ils ne m’ont même pas circoncis. Du reste, je crois qu’aujourd’hui encore, ils ne sont pas sûrs que je le sache.

J’avais une dizaine d’années lorsque mon grand-père est venu habiter chez nous. Il était vieux et malade, et je suppose qu’il était venu finir sa vie chez nous. Un jour que mes parents étaient sortis, j’ai entendu mon grand-père psalmodier une mélodie étrange. J’ai jeté un coup d’œil dans sa chambre : assis devant la table sur laquelle il avait déposé deux petits pains, un pot de raifort et du poisson, il mangeait et, de temps à autre, s'arrêtait pour chanter dans une langue bizarre, totalement inconnue.

- Grand-père, lui ai-je demandé, quels sont ces chants ?

- Des chants que nous chantions quand j'étais jeune.

- Et que manges-tu ?

- C'est la Chalessidess.

Je me souviens que j'ai plusieurs fois essayé de dire ce mot, sans succès, jusqu'à ce que j'y parvienne, au grand plaisir de mon grand-père.

Pendant toute la semaine, je me suis répété le mot "Chalessidess" et, la fois suivante que mes parents sont sortis le Chabbath, je suis allé rejoindre mon grand-père dans sa chambre pour l’écouter chanter. Cette fois-là, j’ai saisi les mots "Chabess Koydech".

Je les ai répétés à haute voix, mais mon grand-père m'a conjuré de ne pas les dire devant mes parents. "Ils se mettront en colère", m‘a-t-il dit.

- Pourquoi ?

- Ce sont des mots juifs, m’a-t-il expliqué après avoir beaucoup hésité. Nous sommes Juifs.

A partir de là, je suis allé retrouver mon grand-père dans sa chambre toutes les fois que je le pouvais, et il m’a un peu expliqué ce qu'être Juif signifiait. Je ne me souviens pratiquement de rien si ce n'est que, selon ses dires, nous avons autrefois été juifs, mais que presque tous les juifs avaient été tués : voilà pourquoi il ne fallait le dire à personne. "Si je dis à mes parents que nous sommes juifs, me tueront-ils ?", lui ai-je demandé. Mon grand-père a ri et m’a dit qu’ils ne me tueraient pas parce qu’ils m’aimaient tendrement et qu’en plus, eux aussi étaient juifs.

Un après-midi, seul dans ma chambre, je me suis amusé à déclamer les mots "Chabess Koydech" et "Chalessidess". Je n’avais pas remarqué que ma mère, debout près de la porte, me regardait et m’entendait. Elle a voulu savoir d’où je savais ces mots. Je n‘ai d'abord pas voulu le lui dire, mais je lui ai avoué que je les tenais de mon grand-père, en ajoutant : "Mais il m'a dit que vous n’alliez pas me tuer."

Ma mère a été bouleversée et l’a raconté à mon père. Le lendemain, mon grand-père avait disparu. Mes parents m’ont expliqué qu’il n’était pas bien et divaguait, et qu’ils l’avaient mis dans une maison du troisième âge.

Je sentais confusément que c’était à cause de moi qu’ils l’avaient éloigné, mais j’ai refoulé cette pensée.

En grandissant, j'ai appris ce que les Nazis avaient fait aux juifs. J’ai aussi découvert comment ma famille avait échappé au génocide : nous étions si éloignés du judaïsme que les nazis eux-mêmes ignoraient nos origines...

C’est tout ce que je sais. La vérité, c’est que je n’ai pas cherché à en savoir davantage pour ne pas contrarier mes parents, mais c’est resté pour moi un point d’interrogation douloureux.

Lorsque je vous ai rencontrés dans les circonstances peu agréables que vous savez, j’ai su que vous m’aideriez. Je vous ai dit que j’étais juif et je me suis servi des mots que j’ai appris auprès de mon grand-père comme de mot de passe. Cela a marché.

Dans mon idée, j’espérais simplement pouvoir être hébergé chez vous en attendant que le consulat puisse m’aider. Mais lorsque vous avez commencé à chanter "Chabess Koydech", je me suis tout à coup souvenu de mon grand-père, et cela a rouvert toutes les plaies que je croyais guéries.

Tout m’est revenu : ce que j’ai lu à propos du génocide ainsi que mon déchirement à l’idée qu'à cause de moi, mes parents avaient chassé mon grand-père pour le laisser mourir dans un asile. Ce "Chabess Koydech" m'a brisé."

Il faisait nuit et Chabbath était terminé. Nous étions tous en larmes après avoir entendu le récit de notre invité.

Je lui ai dit que le Chabbath était terminé, mais que lui et son épouse pouvaient rester chez nous en attendant de résoudre leurs problèmes.

Nous les avons traités royalement. Le lundi matin, à la première heure, nous sommes allés au consulat et dans d’autres bureaux, et avons réussi à obtenir des papiers et même une carte de crédit. Notre invité a pris des billets pour l’Allemagne et a acheté des habits neufs pour lui et son épouse. Puis, nous sommes revenus chercher son épouse qui s’était liée d’amitié avec ma femme. Nous nous sommes quittés avec des embrassades.

Une semaine plus tard, nous avons reçu une lettre de notre invité de passage.

"Nous n’avons jamais vécu d'expérience aussi marquante que dans votre maison, écrivait-il. Je vous ai confié mon histoire personnelle, de sorte que nous ne serons donc plus de vrais étrangers les uns pour les autres. Je vous envoie, pour rembourser nos frais d'hébergement, un chèque de 5000 marks, lesquels sont bien insuffisants pour exprimer notre reconnaissance."

Un petit mot était attaché à la lettre :

"Mon épouse s’est beaucoup attachée à Yokhéved, votre fillette qui souffre des reins. Comme nous avons des moyens, nous avons pensé qu’il serait juste de vous aider. Peut-être mon grand-père, depuis le ciel, verra-t-il notre geste et se réjouira-t-il que, par le mérite de son Chabess Koydech, une petite fille juive ait été sauvée de la mort.

Signé : Jack Müller."

Le logo doré, en haut de la page, m’a brusquement fait comprendre qui avait été notre invité. C’était le propriétaire de la plus grande société d’appareillage électronique de toute l’Allemagne.

Et dans l'enveloppe, il y avait un chèque de 180.000 dollars.

Notre fille a subi une transplantation qui, D.ieu merci, a très bien réussi. Nous sommes revenus en Israël. Nous n'avons pas de contacts réguliers avec les Müller, à l’exception d’un échange de cartes de vœux pour Roch Hachana. Mais une chose est restée : tous les vendredis soirs, lorsque nous chantons "Chabess Koydech", pas un œil, chez nous, ne reste sec.