Le titre de cette chronique est déjà « ambigu » – c’est-à-dire à double signification – et cela signifie donc que le UN (le singulier) peut être le PLURIEL. Ambigüité dans le premier verset de la Torah : « Au début, D.ieu (Élokim) » est un mot pluriel (car il est le pluriel du mot Éloka, singulier du mot qui signifie UN, D.ieu), et avec le sujet au pluriel, le verbe (Bara) est au singulier (a créé).
Cette ambigüité du premier verset est à la source du judaïsme, car c’est le judaïsme qui introduit le D.ieu unique dans un monde polythéiste (croyant en plusieurs dieux). À partir de cette première remarque, le sens de l’Histoire est dessiné : il s’agit ici d’un passage du polythéisme vers le monothéisme.
Cette ambigüité, destinée à découvrir et à révéler l’Unité dans un monde pluriel, s’effectue dans trois domaines spécifiques : linguistique, psychologique et transcendant. Dans ces trois domaines, le pluriel, le multiple cache et risque de tromper. C’est pour cette raison qu’il faut éclairer cette ambigüité. Domaine linguistique d’abord : D.ieu est jaloux, et D.ieu est orgueilleux, ce qu’à D.ieu ne plaise. Deux écueils très dangereux, car il est facile de ne pas voir le vrai sens de ces épithètes, négatifs pour l’homme, et sublimes pour le Tout-Puissant.
Jaloux, d’abord. Quand un homme est jaloux, il veut ce qui est à autrui, car son MOI est important. « Jaloux » (Kana en hébreu) signifie donc exclusif. L’homme jaloux est exclusif, ce qui est un vilain défaut, mais chez le Créateur, c’est VRAI. Un homme ne saurait être jaloux que d’un « égal ». Alors, l’Éternel, à D.ieu ne plaise, n’a pas d’égal, mais Il est exclusif, car rien d’autre que Lui n’existe.
De même, orgueilleux signifie que l’on est supérieur à un autre, ce qui serait faux pour Celui qui est le seul grand. La Gaava , l’orgueil, vilain défaut, est une qualité chez Hachem. Le texte de Téhillim dit : « Hachem est revêtu de Gaava », c’est-à-dire de véritable grandeur. Deux termes « jaloux » et « orgueil » relatifs pour l’homme sont « absolus » pour le Créateur. Il est le seul, Il est le seul grand.
Du domaine linguistique, il faut arriver, maintenant, au domaine psychologique. Il est Guibor – puissant, et le texte de Pirké Avot dit : « Qui est Guibor ? Celui qui domine son penchant ». Comment peut-on dire que l’Éternel a un « penchant », car ne peut avoir de « penchant » que le créé.
« Guibor » signifie « puissant » pour l’homme qui doit se dominer, mais pour l’Éternel, cela signifie qu’Il domine l’univers.
Même erreur pour la « colère » de l’Éternel, ou pour le « changement d’avis » du Créateur. On dit qu’Il se met en colère, on dit qu’Il change d’avis. Il est dit qu’Il regrette d’avoir créé l’homme, qu’Il change d’avis après la faute du veau d’or. Un verset, répété plusieurs fois dans la prière quotidienne, demande que le Miséricordieux pardonne la faute, n’allume pas Sa colère (Téhillim 78, 38).
Que signifie la colère, ou le changement d’attitude (regret de ce qu’Il a fait) ? Comment peut-on parler – que D.ieu préserve – de psychologie du Créateur de tout l’univers ?
Quand on fait ce qu’Il a ordonné, alors, il y a « Réa’h Ni’hoakh », une odeur agréable devant l’Éternel. Si l’homme – le créé – change sa conduite, alors on sent mieux la Providence qui, elle, ne cesse jamais d’être présente. D.ieu n’est jamais absent, et jamais Il ne cesse de protéger Israël (« Le Gardien d’Israël ne dort pas et ne cesse d’être éveillé » – Téhillim 121, 4), mais cela peut apparaître, aux yeux du multiple, comme une colère ou comme un sourire du Divin. Donner une épithète humaine à l’Unique, c’est Le profaner. Ici, se situe la responsabilité du créé qui doit à chaque instant reconnaître son Créateur.
L’ambigüité entre le relatif et l’absolu est plus claire encore au niveau de la transcendance. L’UN divin est toujours différent de l’un dans le créé. Au niveau de l’homme, « un » est une unité parmi d’autres. L’UN de l’Absolu exprime une véritable unicité, à nulle autre pareille. Le monothéisme est l’introduction de l’Unicité divine alors que le « un » du monde exprime une relativité. De même, le terme VIVANT, appliqué à D.ieu, traduit une éternité du vivant, alors que pour l’homme, le « vivant », c’est ce qui n’est pas encore mort, mais le sera. Ici aussi, apprenons à déceler les ambigüités. S’appelle vraiment VIVANT Celui qui n’a ni début, ni fin, définition de l’Éternité.
Ici, remarquons que seule dans le multiple, l’unité d’Israël doit refléter l’unité du Créateur. C’est ainsi que l’UN apparaît dans le créé, en étant UNIQUE à croire en UN D.ieu C’est cela que signifie le premier verset du Chéma' : seul dans la création, le peuple juif doit témoigner de cette unicité. C’est ce qui explique les deux grandes lettres du premier verset du Chéma', ע et ד, qui forment le mot עֵֵד, témoin. Au peuple unique dans le multiple, il revient de témoigner de l’UN dans l’Absolu.





