L’art d’être parent est une grande industrie. Les parents ont des doutes sur la manière d’éduquer leurs enfants et se tournent vers des séminaires et des livres pour y trouver des conseils. Employez le titre « l’art d’être parents » dans votre livre et vous êtes pratiquement sûrs de faire un best-seller.

Dans la Paracha Vayigach, nous voyons Ya’acov Avinou complimenter, exhorter et réprimander ses fils, le tout avec affection. Pour réussir dans l’art d’être parent, il faut utiliser ces réactions en doses modérées. Pour transmettre correctement des compétences essentielles, il faut que les enfants soient disciplinés et qu’on leur enseigne le respect, la responsabilité, la fidélité à la Torah et aux principes de morale. La question est de savoir comment accomplir cette mission le mieux possible.

Dans la Paracha Vayigach, nous sommes informés des retrouvailles de Ya’acov et Yossef après une séparation pluriannuelle commencée lorsque Yossef a été vendu en esclavage par ses frères jaloux. Ses frères avaient annoncé à leur père que Yossef avait été tué par une bête sauvage, mais Ya’acov espérait le revoir un jour. Tandis qu’il luttait pour préserver sa dignité et fidélité en terre étrangère, la faculté de Yossef de se souvenir de l’amour de son père lui insuffla la force de persévérer.

Le verset (Béréchit 46, 29) décrit leur rencontre. Yossef s’est rendu à Gochène : « Vayéra Elav - Il lui apparut, tomba sur son cou et pleura longtemps ». Rachi explique que lorsque le verset dit : « Vayéra Elav », il signifie « Niré El Aviv », à savoir que Yossef apparut à son père.

Le Sifté ‘Hakhamim élabore que, lorsque la faim contraignit Ya’acov et sa famille à se rendre en Égypte, il se rendit directement à Gochène, la terre sélectionnée par Yossef pour vivre jusqu’à la fin de la famine. Lorsque Ya’acov y arriva, Yossef vint lui rendre visite. C’est Yossef qui allait se dévoiler à son père.

Qu’est-ce que la Torah veut nous enseigner en mettant l’accent sur le fait que Yossef se rendit chez son père pour se dévoiler à lui ?

Nous pouvons peut-être expliquer que, bien que Ya’acov fût heureux que son fils ait survécu à ces années de séparation, il aurait pu craindre que Yossef se soit assimilé dans la culture égyptienne. Autre risque : les grands honneurs et le pouvoir attachés au titre de dirigeant auraient pu affecter Yossef. Ya’acov aurait eu raison de craindre que le fils angélique et bien-aimé dont il avait le souvenir avait changé au point de n’être plus reconnaissable.

Yossef se rendit respectueusement à Gochène pour paraître devant Ya’acov et lui montrer qu’il était le même Yossef Hatsadik dont son père avait le souvenir. « Mon bien-aimé père, c’est moi, ton fils. L’exil et les années de séparation ne m’ont pas affecté. Ani Yossef, je suis le même Yossef que tu as envoyé à la recherche de mes frères il y a de longues années le jour fatal où j’ai disparu. »

La résolution de Yossef de ne pas décevoir son père l’a motivé à rester loyal aux enseignements de Ya’acov, en dépit de toutes les épreuves vécues. Le fait de savoir que son père croyait en lui, lui instilla des forces. Il voulait s’assurer de ne pas trahir la foi de son père en lui. Avec ceci à l’esprit, il est difficile de comprendre les versets (47-29-30) relatant que, lorsque Ya’acov sentit ses forces décliner et la fin de sa vie, il appela Yossef auprès de lui et lui demanda de n’être pas enterré en Égypte. Ya’acov ne se conduisit pas de la manière dont on penserait qu’un père aimant, au seuil de la mort, se conduise en présentant une demande à un fils loyal et puissant. Il ne lui dit pas : « Ne m’enterre pas dans ce pays », ni : « Je voudrais être enterré en Erets Israël auprès de mes parents et grands-parents. » Il dit à son fils préféré : « Si j’ai trouvé grâce à tes yeux, de grâce, donne-moi ta main et fais-moi une immense faveur, ne m’enterre pas en Égypte. Je (voudrais) reposer avec mes pères. Fais-moi sortir d’Égypte et enterre-moi (à côté) d’où ils sont enterrés. »

Rav Gamliel Rabinovitz affirme que nous apprenons de là comment un parent doit traiter ses enfants. Un père ne doit pas imposer des exigences irréalistes à ses enfants. Lorsque les parents demandent une faveur à leur enfant, ils ne doivent pas l’exiger, bien qu’ils en aient le droit. Ils doivent expliquer à l’enfant ce qu’ils doivent faire et pourquoi. Ya’acov demanda délicatement à Yossef s’il pensait pouvoir honorer sa requête, qu’il expliqua calmement. La Torah ordonne certes aux enfants d’honorer leurs parents, et l’obligation de le faire est l’un des fondements de la Yiddishkeit. Mais on ne doit exploiter personne, pas même un enfant. Nous devons traiter les enfants de la manière dont nous voulons être traités, en prenant en considération leurs besoins et sentiments.

A l’issue de leur rencontre, Ya’acov se prosterna devant son fils, manifestant du respect pour sa royauté. Rachi cite la Guémara (Méguila 15b) qui dit : « Le renard, quand vient son heure, incline-toi devant lui » (Béréchit 47,31). Il commente également que Ya’acov était reconnaissant que Yossef fût resté vertueux, en dépit des circonstances.

En tant que père, Ya’acov s’évertuait à voir le bien chez son enfant. Il ne s’interrogea pas s’il convenait qu’un père se prosterne devant son fils, mais rendit l’honneur dû à la position de Yossef. Des enfants jouissant d’un traitement équitable reconnaissent ce qu’on attend d’eux et s’efforcent de s’assurer que la confiance placée dans leurs capacités et loyauté est justifiée. Lorsqu’ils doivent être corrigés, ils sont plus facilement enclins à accepter la réprimande, sachant qu’elle émane de parents aimants qui cherchent le mieux pour eux, et non qui ont un besoin de dominer et de contrôler.

D’après le Rav ‘Haïm de Volozjin, à notre époque, pour que les réprimandes soient acceptées, il faut les communiquer calmement et délicatement.

Quelqu’un qui se met facilement en colère et parle durement est dispensé de l’obligation de réprimander ceux qui se conduisent de manière inappropriée.

Rav Aharon Leib Steinman avait un jour pris la parole à une conférence sur l’éducation en Erets Israël. Il raconta qu’on disait que Rav ‘Haïm Soloveitchik n’avait frappé son fils, Rav Its’hak Zéev, qu’une seule fois pendant son enfance.

Rav Aharon Leib expliqua que frapper les enfants n’accomplissait pas grand-chose, mais si les parents sont imprégnés de Yirat Chamayim, de crainte du Ciel, il est plus facile pour eux d’influencer leurs enfants. La parabole du Maguid de Doubno est dans ce même état d’esprit : une coupe qui déborde arrose son environnement et l’aide à grandir. Il ajoutait que des enfants influencés de cette manière témoignent plus de respect à leurs parents. Plus les parents font un travail sur eux-mêmes pour s’améliorer, plus ils auront d’influence sur leurs enfants, et plus les enfants les respecteront.

Vos enfants ne vont pas progresser si vous vous mettez en colère contre eux, les frappez, ou les fustigez lorsqu’ils font quelque chose de mal. Ils seront meilleurs lorsqu’ils sentiront l’amour déborder de votre cœur et votre âme.

Une autre fois, Rav Aharon Leib avait déclaré que le Maguid de Doubno avait demandé au Gaon de Vilna comment il était possible d’influencer les autres. Le Gaon répondit par une parabole. Si quelqu’un possède un grand verre entouré par des petits verres, tant que le grand verre n’est pas rempli, les petits verres ne se rempliront pas par le contenu du grand verre.

De même, expliqua-t-il, lorsqu’un individu veut influencer les autres, il doit être rempli. S’il est rempli de Torah et de bonnes Midot (traits de caractère), il peut influencer les autres. Mais s’il n’est lui-même pas plein, il ressemble alors au grand verre qui ne peut remplir les autres tant qu’il n’est pas plein lui-même.

Rav Aharon Leib a ajouté que, dans notre génération, il en va de même : si nous voulons que les hommes suivent la voie de la Torah, il faut pouvoir être capable de leur tendre la main. Si nous effectuons un travail sur nous-mêmes pour nous emplir de Torah et de Dérekh Erets, de savoir-vivre, nous pourrons alors avoir de l’influence sur les autres. Cela a été la voie du Klal Israël au fil des générations. Depuis l’époque d’Avraham Avinou, les Juifs savaient comment avoir un impact sur les autres : en s’emplissant de Torah, d’intelligence et de Dérekh Erets.

Nous récitons dans El Adone chaque Chabbath à propos des Méorot (luminaires) : « Méléim Ziv Ouméfilim Noga, plein de splendeur, ils irradient la clarté ». Rav Yéroukham Levovitz explique que lorsqu’ils sont pleins de splendeur, ils peuvent alors diffuser la clarté.

Les plus grands Guédolim servent de conscience à leur génération. Ils considèrent comme leur responsabilité principale d’être ceux qui motivent les élèves et disciples à progresser en Torah, en service divin et en vertus. Ils exigent de l’excellence et du dévouement à cet effet, tout en étant affectueux et réalistes, aidant leurs élèves à gravir l’échelle de la grandeur, un échelon après l’autre. Et ils irradient la clarté et la sainteté.

Nous avons perdu récemment Rav Aharon Leib Steinman, un homme qui incarnait la sagesse de la Torah, un Gadol qui allia l’intelligence au Dérekh Erets. Il a grandi à l’ombre de la grandeur, vivant dans le même immeuble que le Rav de Brisk et le Rav Sim’ha Zelig Riger, le célèbre Dayan (juge rabbinique) de Brisk. Il a côtoyé toute sa vie des grands hommes et a été proche de géants tels que le ‘Hazon Ich. Il a employé chaque minute disponible pour progresser en Torah, en crainte du Ciel, et en bonnes vertus. Après une vie entière consacrée à ces poursuites, suite au décès du Rav Elazar Ména’hem Mann Chakh, le Klal Israël a tourné ses yeux solitaires vers lui pour être dirigé et conseillé.

Rav Steinman a révélé que, pendant son court séjour à la Yéchiva de Kletsk, il avait rencontré le Rav Chakh. « A cette époque, il avait environ trente ans, relate le Rav Steinman. Il donnait des ‘Habourot (cours) dans un coin du Beth Midrach et était toujours entouré par de nombreux élèves. Ses qualités et sa bonté étaient apparentes, et les élèves en discutaient entre eux, avec beaucoup d’appréciation. »

Il ne fait aucun doute que cela a contribué à la capacité du Rav Chakh à avoir un impact sur des milliers de Bné Torah et d’élèves tout au long de sa vie.

Un éminent Machguia’h rendit visite un jour au Rav Chakh lorsque le jeune petit-fils du Roch Yéchiva, entra dans la pièce. Le Rav Chakh offrit à l’enfant un bonbon, demandant à l’enfant la couleur qu’il préférait. L’enfant examina attentivement les différentes options et choisit joyeusement la friandise rouge.

Le Rav se tourna vers le Rav Chakh : « Roch Yéchiva, dit-il, avec tout le respect que je vous dois, n’encouragez-vous pas l’enfant à devenir comme Essav, qui voyait tout superficiellement ? En quoi le fait de préférer un bonbon rouge plutôt qu’un vert et remarquer cette différence se distingue d’Essav demandant à Ya’acov : "verse-moi de ce liquide rouge" ? »

Rav Chakh sourit. « Vous devez comprendre l’esprit d’un enfant, dit-il. Un enfant voit le monde à son niveau. Il n’a pas encore mûri au point où il peut voir plus profondément que la couleur d’une friandise. Il vit dans une sphère imaginaire. Pour lui, la couleur d’un bonbon est très importante. Essav était déjà un adulte, mais avait conservé une vision superficielle et enfantine du monde. »

Rav Chakh redirigea son regard vers l’enfant satisfait. « Il agit exactement comme il se doit. Ne l’oublie pas, c’est juste un enfant. »

Nos grands dirigeants, vivant au sommet de la spiritualité, ne se sont jamais sentis trop exaltés pour regarder de haut un enfant et manquer de percevoir ses difficultés.

Lorsque le Rav Eliyahou Eliézer Dessler s’installa en Erets Israël pour occuper la fonction de Machguia’h à la Yéchiva de Poniowitz, il cherchait à réprouver les élèves en leur donnant du ‘Hizouk (renforcement).

Des élèves qui lui rendirent visite le premier ‘Hol Hamo’èd où il était là furent étonnés de l’accueil auquel ils eurent droit. « Votre visite me fait honneur ! », déclara Rav Dessler à ses visiteurs adolescents. « J’ai un vin particulier que je ne sors que pour les invités de marque. »

Il leur donna de l’importance, et ils lui rendirent la faveur en s’élevant pour être dignes de son respect et firent de leur mieux pour ne pas le décevoir.

Un jour, des élèves se conduisirent de manière qui nécessitait d’être réprimandée. Le propriétaire d’une épicerie adjacente s’était plaint au Rav Dessler que des élèves ne payaient pas leur facture, et qu’il n’avait pas suffisamment d’argent liquide pour le maintien de sa petite épicerie. Rav Dessler s’adressa alors aux élèves en discutant de la gravité de l’égoïsme et de l’importance de se conduire avec honnêteté et intégrité. Il ne mentionna pas les factures de l’épicerie. Ce n’était pas nécessaire. Il avait fait savoir à tous ce qu’il attendait d’eux et ils modifièrent leur conduite en fonction.

Un élève adolescent avait des questions d’Emouna (foi en D.ieu), et son Rebbe redoutait qu’il devienne un enfant à risque. A Pourim, il conduisit l’enfant chez le Rav Chakh, demandant au Roch Yéchiva s’il pouvait répondre aux questions de l’enfant. Rav Chakh répondit qu’il y avait beaucoup de va-et-vient ce jour-là, et que ce n’était pas le bon moment pour engager une discussion. « Pourquoi ne revenez-vous pas pendant le Ben Hazemanim (vacances) de Pessa’h ? J’aurai alors le temps et la disponibilité de répondre à vos questions. »

Lorsque le garçon retourna à la Yéchiva après Pessa’h, le Rebbe lui demanda s’il avait rendu visite au Rav Chakh pour poser ses questions. « Non, je n’y ai pas été, répondit-il. Lorsque nous y sommes allés à Pourim, au fil de la conversation, il avait découvert où j’habitais. Il est venu me voir deux fois. J’avais du mal à y croire. Il m’expliqua que nous avions fixé de nous rencontrer, alors il était venu me voir puisque je n’y étais pas allé moi-même. »

« A-t-il répondu à tes questions ? », demanda le Rebbe.

« C’était inutile. Je ne lui ai pas posé de question. Le fait qu’il ait pris la peine de voyager jusque chez moi à Tel Aviv a tout changé pour moi. »

La vie de ce garçon se transforma lorsqu’il vit que le Rav Chakh croyait en lui, se préoccupait de lui, et se souciait de la voie qu’il choisissait.

C’est la leçon enseignée par Ya’acov Avinou lorsqu’il se prosterne devant son fils. Il reconnut le long périple traversé par Yossef à travers la dépravation morale de l’Égypte, en émergeant pur. Hou Yossef Chémo’èd Bétsidko.

Ya’acov nous inspire à voir les enfants avec un regard d’appréciation pour les défis qu’ils traversent et leurs accomplissements.

Il est difficile d’être jeune. Les jeunes gens ont des emplois du temps longs et difficiles qui commencent tôt le matin et finissent tard. Ils vivent de multiples épreuves, exposés souvent à des défis qui submergent des adultes, et on attend beaucoup d’eux.

La plupart des hommes ont un désir inné de bien faire, de progresser, de prospérer et de réussir ce qu’ils font, et dans la vie en général. Lorsque nous les équipons des outils dont ils ont besoin pour réussir en cette époque difficile, nous devons leur faire savoir que nous pensons qu’ils sont dotés des outils nécessaires pour réussir.

Depuis l’époque d’Adam et de ‘Hava, les tentations sont constamment présentes. En conséquence de leur faute, la vie est dure. Pour réussir dans tous les domaines, il faut travailler beaucoup et s’assurer que le bon penchant l’emporte sur le mauvais. Nous devons être sérieusement motivés pour surmonter les tribulations de la vie. Alors que nous grandissons et mûrissons, nous devons tirer cette force de nous-mêmes, par l’étude de la Torah et du Moussar (morale juive), et par notre service divin et notre prière. Mais les plus jeunes d’entre nous, qui sont l’avenir de notre peuple, ont besoin des plus anciens pour leur tracer la voie, en leur indiquant avec affection comment s’y prendre pour se motiver.

Le ‘Hinoukh (éducation) est une question de transmission de notre héritage à la génération suivante. Nous commençons lorsqu’ils sont petits en leur expliquant les Mitsvot avec affection et en plaçant un bel exemple pour eux à suivre.

Lorsque Ya’acov tomba malade, Yossef fit venir ses deux fils nés dans l’exil égyptien auprès de leur grand-père pour une dernière bénédiction. Ya’acov commença la conversation en expliquant à Yossef qu’il savait qu’il était contrarié contre lui de n’avoir pas enterré sa mère dans le Caveau des Patriarches. Il expliqua, avec beaucoup de révérence envers Yossef, qu’il avait agi « Al Pi Hadibour », en fonction de la volonté d’Hachem. Il contraria ensuite Yossef en bénissant d’abord Ephraïm avant Ménaché. Un parent n’accède pas toujours aux souhaits de son enfant. Et l’enfant n’arrive pas toujours à ses fins.

Saluant la prouesse d’avoir réussi à bien élever des enfants en exil, Ya’acov bénit Yossef qu’à partir de là, à chaque fois qu’un père bénirait ses fils, il dirait : « Yismékha Elokim Kéefraïm VékhiMénaché » - Puissiez-vous grandir comme les deux fils de Yossef, qui ont persévéré en dépit des nombreux défis, devenant aussi remarquables que les tribus élevées au foyer de Ya’acov.

Puissions-nous mériter, avec l’aide de D.ieu, d’avoir des enfants et petits-enfants qui font notre fierté.

Rabbi Pinchos Lipschutz / Yated Nééman