À Bné Brak, une salle à manger accueille chaque jour des personnes qui n’ont pas toujours de quoi s’offrir un repas chaud. Mais derrière les assiettes servies par Beth Hatavchil, se cache une conception exigeante de la Hakhnassat Or’him : nourrir sans jamais humilier. Rencontre avec Sim’ha Krakowsky, l’un des responsables de cette œuvre de ‘Hessed.
Offrir un repas chaud à un inconnu, l’accueillir à sa table, lui permettre de manger à sa faim sans se sentir redevable… Derrière tous ces gestes, se cache toute la beauté de la Mitsva de Hakhnassat Or’him. Depuis plus de 40 ans, Sim’ha Krakowsky consacre son énergie à nourrir ceux qui en ont besoin. Il nous raconte une aventure humaine faite de générosité, de rencontres et d’histoires parfois bouleversantes.
Rav Krakowsky, bonjour, racontez-nous la naissance de Beth Hatavchil ?
Ce n’est pas moi qui l’ai fondé, mais un autre Rav, qui s’appelle Rav Leichter. L’idée est née d’un enseignement du Rabbi de Leilov, qui rappelait qu’avant la guerre, en Europe, les Juifs de passage ou démunis trouvaient dans les communautés un endroit où se reposer et manger. Il fallait faire revivre cet accueil. Le premier réfectoire a ainsi ouvert il y a plus de quarante ans, avec quelques personnes seulement. Puis elles sont venues par dizaines, et enfin par centaines. Notre ligne de conduite n’a pas changé depuis : ne laisser personne souffrir de la faim.
Comment fonctionne cette salle à manger au jour le jour ?
Chacun peut venir prendre son repas de midi. Nous demandons seulement un Chékel symbolique. On ne vient pas quémander : on entre, on paie, on mange. Nous ne demandons pas non plus aux convives de présenter leurs papiers ou de prouver leur pauvreté. Un donateur avait proposé de nous aider à condition d’obtenir les noms et les cartes d’identité des personnes accueillies. J’ai refusé. Certains auraient cessé de venir plutôt que de devoir se dévoiler.
Les locaux sont très agréables. Pourquoi avoir aménagé une salle aussi soignée ?
Parce que le respect fait partie de l’aide ! Nous voulons que les gens viennent dans un endroit agréable et digne, pas dans un lieu qui leur rappelle leur misère. C’est aussi une forme de réconfort. Il arrive qu’un convive se plaigne : "Aujourd’hui, la soupe était trop salée" ou "Elle n’était pas assez chaude." Cela me réjouit presque ! Avec son Chékel, il se sent client, en droit de recevoir un vrai bon repas.
On a comme l’impression que vous offrez plus que de la nourriture…
Bien sûr. Parmi nos habitués, il y a des personnes seules, notamment des personnes âgées. Venir déjeuner, c’est aussi sortir de l’isolement, retrouver des visages familiers, échanger quelques mots. Et lorsque nos équipes apprennent qu’une personne rencontre une autre difficulté, comme une coupure d’électricité ou des dettes, nous essayons de l’aider. Mais je ne veux pas faire croire que nous pouvons prendre toutes les situations en charge.
Vous livrez également des repas à domicile. À qui s’adresse ce service ?
C’est une activité essentielle, qui existe presque depuis les débuts. Nous accompagnons, par exemple, des pères veufs qui élèvent seuls plusieurs enfants, ou des familles dans lesquelles une hospitalisation bouleverse toute l’organisation. Quand une mère doit rester auprès d’un enfant malade, ou qu’un parent suit un traitement lourd, les autres enfants ont malgré tout besoin de déjeuner. Nous aidons aussi des familles après une naissance : lorsqu’une mère nous contacte, elle peut recevoir des repas pendant deux semaines.
Comment préservez-vous la discrétion de ces familles ?
Les repas arrivent tôt le matin, avant que la journée ne commence vraiment. Les barquettes sont déposées près de la porte. À midi, il ne reste qu’à les réchauffer pour que les enfants trouvent un repas complet. La discrétion compte énormément : certaines familles ne veulent pas que leur entourage sache d’où vient la nourriture. Nous faisons tout pour respecter cela.
Acceptez-vous toutes les demandes de livraison ?
La salle à manger est ouverte sans enquête sur les ressources, mais pour les livraisons à domicile, nous devons vérifier le besoin réel. Nous demandons des justificatifs, médicaux ou émanant d’un rabbin connaissant la situation, ainsi que des renseignements sur les possibilités financières de la famille. Il ne s’agit pas de juger les gens, mais de réserver ce service à ceux qui ne peuvent réellement pas s’organiser autrement.
Quelle est l’ampleur de votre action aujourd’hui ?
Nous sommes aujourd’hui dans un ordre de grandeur de plus d’un demi-million de repas par an. Le budget annuel se compte en dizaines de millions de Chékels : il faut financer les matières premières, mais aussi la cuisine, les emballages, les livraisons, les salariés et toute la logistique. Nos cuisines travaillent avec des professionnels et sous contrôle sanitaire. Nous avons aussi une salle à manger à Ra’anana et des distributions à Achdod.
Pourquoi avoir ouvert à Ra’anana, une ville souvent considérée comme aisée ?
Parce que justement c’est une illusion et que la détresse existe partout ! J’ai visité des familles qui y vivaient des situations très difficiles. Une antenne ne s’ouvre toutefois pas sur une simple envie : il faut quelqu’un sur place qui accepte de participer durablement à son financement. Personnellement, je refuse de multiplier les engagements si je ne peux pas assurer leur fonctionnement.
Votre hospitalité dépasse même les frontières d’Israël…
À Lizensk, en Pologne, à l’occasion de la Hiloula de Rabbi Elimélekh de Lizensk qui attire des milliers de personnes chaque année, j’ai vu arriver des pèlerins épuisés après de longues heures de voyage, affamés et assoiffés. Il y a une trentaine d’années, nous avons commencé par aussi offrir de quoi manger et boire à cette occasion. Cette initiative s’est progressivement développée. Quand on a devant soi quelqu’un qui a faim, on ne peut pas rester indifférent.
Une rencontre vous a-t-elle particulièrement marqué ?
Laissez-moi réfléchir… Oui. Un jour, un habitué de la salle à manger m’a arrêté pour me remercier : "Vous avez sauvé mon Chalom Bayit !" Il m’a expliqué que les repas pris chez nous avaient soulagé une difficulté à la maison. Je lui ai proposé de recevoir les repas directement chez lui, mais il m’a répondu que cette solution ne conviendrait pas à sa famille. J’ai compris, une fois de plus, à quel point un repas chaud pouvait soulager et avoir des conséquences bien au-delà de la table.
En conclusion, dites-nous : que représente pour vous la Hakhnassat Or’him ?
Nos Sages enseignent qu’accueillir des invités est plus grand que recevoir la Présence divine. Dans la Paracha de la semaine, nous voyons Avraham Avinou qui interrompt sa rencontre avec Hachem pour s’occuper de ses visiteurs. J’aime l’explication du Rav Dessler : le monde du don, celui du ‘Hessed, est d’une grandeur exceptionnelle.
Offrir à manger n’est donc pas une simple question matérielle. C’est la manière la plus élevée de servir Hachem !
Propos recueillis par David Choukroun




