Trois mamans, trois parcours différents… mais un même choix : laisser leur fils partir étudier en Yéchiva à des milliers de kilomètres de la maison. Entre le manque, les inquiétudes, les surprises mais surtout les transformations en bien observées au fil des années, elles racontent ce que signifie, pour une mère, d'accepter de voir son enfant prendre son envol.
Envoyer son fils étudier loin de la maison n’a rien d’anodin pour une maman. Nous avons croisé les témoignages de Mme Bismuth, mère de cinq garçons partis étudier en Israël, de Mme Attali, qui en a accompagné quatre sur ce chemin, et de Mme Ohayon, dont le fils a emprunté une voie au départ inenvisageable pour elle.
Torah-Box : Comment avez-vous pris la décision d’envoyer vos fils en Yéchiva ?
Mme Bismuth : Pour nous, cela a toujours été très clair. Mon mari a lui-même étudié en Yéchiva et nous avons éduqué nos garçons dans ce sens. Ils ont grandi en sachant que cela ferait partie de leur parcours. Mon premier fils est parti il y a plus de dix ans, puis ses frères ont suivi.
Mme Attali : Mon fils aspirait vraiment à partir en Israël. Ensuite, il fallait simplement trouver l’endroit qui lui conviendrait. Nous nous sommes beaucoup renseignés auprès de la famille en Israël. Finalement, chacun de mes garçons a étudié dans une Yéchiva différente et chacun y a trouvé sa place.
Mme Ohayon : Chez nous, c’était beaucoup moins évident ! Nous sommes une famille pratiquante, mais pas au point de faire un long passage par la Yéchiva. Mon mari avait certes étudié deux ans à Aix-les-Bains et, dès la naissance de notre fils Aharon, il répétait : "Lui aussi ira à Aix !" Moi, je répondais : "Jamais je ne me séparerai de mon fils à 15 ans !" Et puis je ne sais pas trop comment… à 15 ans, je l’ai laissé partir ! Je crois qu’à un moment, on cesse de penser au prix qu’on va soi-même payer, pour regarder ce dont notre enfant a besoin. Aharon avait envie d’approfondir l’étude et il s’est extraordinairement épanoui à Aix-les-Bains. Après son bac, nous souhaitions, lui comme nous, qu’il fasse une année de Yéchiva en Israël. Dans ma tête, le programme était très clair : Yéchiva, puis études supérieures. Mais lui avait visiblement un autre programme !
La séparation, justement : comment la vit-on lorsqu’on est maman ?
Mme Bismuth : La première fois, c’est très difficile. On pleure. Je ne vais pas prétendre le contraire. Mais lorsqu’on sait que c’est pour leur bien, on l’accepte de bon cœur.
Mme Attali : J’avais vu beaucoup de mamans souffrir énormément et j’avais décidé d’essayer de vivre les choses autrement. Je me suis souvenue de ce que j’avais moi-même ressenti lorsque j’avais quitté la maison : cette joie de découvrir, de devenir autonome. Au début, ils appellent beaucoup. Et puis les appels s’espacent… paradoxalement, c’est souvent très bon signe ! Cela veut dire qu’ils ont trouvé leur place.
Mme Ohayon : Moi, j’avais déjà connu une première séparation puisqu’Aharon était parti à 15 ans. Et cela avait été déchirant. Je voulais constamment savoir où il était, ce qu’il faisait, s’il allait bien… J’étais à l’affût de la moindre information. J’ai vraiment ressenti l’absence dans tous ces petits moments ordinaires : une sortie en famille, un anniversaire, un repas… Lorsqu’il est ensuite parti en Israël, c’était encore une étape. Cette fois, il y avait un voyage en avion entre nous et surtout la perspective qu’il puisse véritablement construire sa vie là-bas. Mais j’ai toujours essayé de me répéter une chose : son épanouissement passe avant mon confort à moi.
Quels changements avez-vous observés chez vos garçons ?
Mme Bismuth : Cela dépend de chaque enfant. Chez certains, j’ai vu davantage d’assiduité, de sérieux, d’ambition. Plus généralement, ils ont mûri dans leur manière de réfléchir et dans leurs aspirations. La Yéchiva les a transformés.
Mme Attali : Ils reviennent avec une bouffée d’air pur du monde de la Torah. Mon quatrième fils, depuis qu’il est parti, rayonne littéralement. C’est vraiment le mot : il rayonne de bonheur.
Mme Ohayon : À la base, Aharon était plutôt réservé. À la Yéchiva, je l’ai vu s’ouvrir aux autres, devenir plus posé, plus construit. En Israël, cela s’est encore accentué. Il n’a que 20 ans et pourtant, le mot qui me vient est : "sage". Il est réfléchi, posé, il sait où il va. Je ne dirais même pas que la Yéchiva l’a changé. Elle a révélé quelque chose qui était déjà en lui. Et le plus surprenant, c’est que cela a aussi eu un effet sur sa sœur. Ils sont très proches et son frère est devenu un peu sa référence. Elle-même part maintenant pour une année de séminaire.
Mme Ohayon, vous imaginiez pourtant pour votre fils un avenir assez différent…
Complètement ! Aharon était excellent à l’école. Il a eu son bac avec mention, 17 en maths, 16 en physique… Pour moi, il était évident qu’après son année de Yéchiva, il ferait des études. Sauf que son année de Yéchiva est devenue une deuxième, puis une troisième… Même pendant les trois semaines de vacances, il a étudié chaque matin jusqu’à 13h30 et n’a pas voulu déroger à son programme. Pour une maman qui imaginait un tout autre parcours, il faut aussi apprendre à regarder son enfant tel qu’il est devenu, et pas uniquement à travers l’avenir qu’on avait dessiné pour lui.
Y a-t-il un souvenir qui résume particulièrement cette expérience ?
Mme Bismuth : Mon deuxième fils ne semblait pas du tout destiné, au départ, au monde de la Yéchiva. Il a finalement tenté l’expérience et s’est énormément attaché à son Roch Yéchiva. Aujourd’hui, il vit en France, travaille, mais ce qu’il a acquis est ancré en lui : il nous prépare des Divré Torah et en l’écoutant, je suis à la fois étonnée et admirative !
Mme Attali : Un été, nous avions prévu de faire revenir mon fils quelques jours après la rentrée de la Yéchiva, période où les billets étaient beaucoup moins chers. Lui n’a pas supporté l’idée de manquer la reprise : il a pris son propre argent de poche et acheté lui-même un billet plus cher pour être là à temps ! Cela en disait long sur ce que l’étude représente pour lui.
Mme Ohayon : Pour mon dernier anniversaire, cela faisait près de six mois que je n’avais pas vu Aharon. Mon mari avait préparé une surprise : au lieu de m’offrir un voyage, il lui a pris un billet pour venir passer le week-end avec nous. Un soir, on sonne. J’ouvre la porte… je trouve mon fils ! Je me souviens avoir crié, pleuré, être tombée dans ses bras… Je ne pouvais imaginer un plus merveilleux cadeau. Aharon devait repartir dès le dimanche pour retrouver sa Yéchiva. Mais la guerre s’est déclenchée et a entraîné l’annulation de son vol, puis des suivants. Ce séjour de quelques jours s’est finalement transformé en un mois entier à la maison ! Je ne vous cache pas que lui ne pensait qu’à repartir étudier. Moi, je dois avouer que je n’étais pas pressée que l’aéroport rouvre !
Que diriez-vous aujourd’hui à une maman qui hésite à laisser partir son fils ?
Mme Bismuth : Je lui dirais que sa peur est parfaitement normale. Mais la Yéchiva est une véritable école de la vie. Même lorsqu’un garçon a grandi dans une famille pratiquante, il y apprend à vivre ses valeurs de façon autonome et à les faire réellement siennes.
Mme Attali : Et très concrètement : prévoyez beaucoup de linge, de quoi tenir deux semaines, quelques gâteaux maison pour retrouver le goût du foyer… et demandez qu’il appelle régulièrement, même quand tout va bien !
Mme Ohayon : Je dirais : regardez d’abord le bonheur de votre enfant, pas votre propre confort. Bien sûr qu’il faut connaître son fils et savoir s’il est prêt. Mais ensuite, il faut aussi savoir lui faire confiance. Et faire confiance aux personnes qui l’entourent. À Aix-les-Bains comme aujourd’hui en Israël, j’ai vu des Rabbanim extrêmement bienveillants, auxquels mon fils peut se confier. Quand on est loin, savoir qu’il existe sur place des adultes qui veillent sur lui comme sur leur propre enfant change énormément de choses.
Avec le recul, referiez-vous le même choix ?
Mme Bismuth : Sans hésitation. Ils ont acquis un bagage pour toute la vie. Alors oui, la séparation est difficile. Mais lorsqu’on sait que l’on offre à son enfant quelque chose qui l’accompagnera toute son existence, on trouve la force de le laisser partir.
Mme Attali : Oui. Pour acquérir une véritable vie de Torah, je trouve extraordinaire qu’ils puissent goûter à ce parfum d’Erets Israël. Chez moi, les plus jeunes en parlent déjà : "Quand je serai en Yéchiva en Erets Israël…"
Mme Ohayon : Moi qui ne voulais absolument pas laisser partir mon fils, je souris aujourd’hui en y repensant. Mon fils est devenu vraiment un sage, une référence. Ça n’a pas de prix !





