Question : “Je fais beaucoup de ‘Hessed (actes de bonté) envers ma famille, mes amis et mes voisins. Mais bien souvent, je suis très déçu de leur réaction. J’ai l’impression qu’ils n’apprécient pas ce que je fais, et qu’ils ne savent pas non plus vraiment me témoigner du respect. Parfois, je ressens même un sentiment d'exploitation. Je suis toujours heureux d'aider, mais je commence à sentir qu'on abuse de moi. Et quand j'ai moi-même besoin d'aide et que je me tourne vers des personnes que j’ai aidées, on me donne toutes sortes de prétextes et je le vis très mal…”

Réponse du Rav Boyer :

Dans la Paracha de ‘Hayé Sarah, nous lisons qu'Avraham Avinou envoya son serviteur Éliézer chercher une épouse pour Its'hak. Éliézer fixa de son côté un signe pour identifier la jeune fille qui conviendrait, et il utilisa le test de la qualité de bienfaisance ('Hessed) : « Que la jeune fille à qui je dirai : Penche ta cruche, je te prie, que je boive, et qui répondra : "Bois, et je ferai boire aussi tes chameaux", que ce soit celle que Tu as désignée pour Ton serviteur Its'hak. »

Il est écrit dans les Téhilim (89, 3) : « Car J'ai dit : le monde sera bâti par la bonté. » Le monde entier est bâti sur la qualité de bienfaisance. Dans les Avot de Rabbi Nathan, il est rapporté que l'homme est un petit monde, et que si le grand monde est bâti par la bonté, l'homme aussi est bâti par la bonté. C'est la racine du test de bienfaisance d'Éliézer.

Les livres saints rapportent qu'il y a plusieurs degrés dans la qualité de bienfaisance. Nous essaierons d'examiner ces degrés afin de comprendre le test qu'Éliézer a réalisé, et alors nous comprendrons aussi comment Rivka a réussi ce test. 

En réalité, il y a trois degrés principaux dans la bienfaisance. Bien souvent, l'homme qui fait du bien n'est pas réellement conscient des motivations qui se trouvent derrière ses actes, car elles résident chez lui dans l'inconscient.

Le premier degré est celui d'un homme qui fait du bien afin de recevoir un retour immédiat de son entourage. 

C'est un homme qui manque d'estime de soi et de personnalité. Dès qu'il fait du bien, ces personnes qui reçoivent de lui l'apprécient, et il sent alors en quelque sorte qu'il « vaut » quelque chose aux yeux de l'entourage. Ces actes de bienfaisance font sortir l'homme de son « moi » et le relient au monde. Plus cet homme reçoit d'attention à la suite des bienfaits qu'il accomplit, plus il augmente ses actes de bienfaisance, encore et encore. Certes, face à la réalité, la raison pour laquelle l'homme fait le bien ne doit pas nous intéresser. Tout acte de bienfaisance est béni, comme le disent 'Hazal, c'est l'une des choses sur lesquelles le monde repose. Mais il y a malgré tout dans ce degré de bienfaisance deux défauts essentiels. Le premier est que l'homme ne réfléchit pas vraiment et ne se demande pas si l'acte de bienfaisance qu'il veut accomplir est réellement nécessaire. Il n'observe pas vraiment la réalité, et il ne fait pas le bien à partir d'un besoin intérieur qui lui est propre. Il a simplement besoin en permanence du retour d'autrui, et c'est pourquoi il donne et prodigue sans discernement, même lorsqu'ils n'en ont pas vraiment besoin. L'essentiel est de sentir qu'il vaut quelque chose. Le second est que les actes de bienfaisance font en réalité sortir l'homme de lui-même. Il s'habitue à s'investir bien au-delà de ses capacités, y compris sur le plan financier, pourvu qu'il reçoive une once d'attention pour sa personnalité, afin de pouvoir se donner à lui-même une approbation. Cela ne construit pas réellement l'homme. Au contraire. Avec le temps, cela l'affaiblit beaucoup et le conduit à la déception. Cela vient de ce qu'il n'y a pas vraiment quelque chose de particulier dans cet homme, et que tout ce qu'il a ne tient qu'à l'entourage. Mais lorsque l'entourage ne l'apprécie pas et ne lui fait pas bon visage comme il l'espérait, et parfois même l'exploite, l'homme se sent vidé en conséquence. Sa générosité ne lui apporte pas le résultat souhaité, et cela ne s'appelle pas “bâtir” dans le monde de la bienfaisance.

Le deuxième degré de la bienfaisance est plus élevé. Ici, l'homme ne donne pas aux autres pour recevoir leur attention. Toute sa générosité et ses actes de bienfaisance sont uniquement pour lui-même. 

Il a simplement besoin de ressentir qu'il agit. Un tel homme donnera aussi beaucoup en secret, l'essentiel étant qu'il sache qu'il fait ce qu'il doit faire dans le monde. Il se demande aussi sans cesse s'il a déjà accompli son acte de bienfaisance quotidien. Mais même dans ce cas, l'homme utilise la qualité de bienfaisance pour se remplir lui-même. C'est pourquoi, bien souvent, il peut lui aussi en arriver à la déception, car tout ce qui parvient à l'homme de l'extérieur n'a pas de longévité. À un certain moment, il se sent vidé, et il a besoin de se remplir en permanence. Il ne se sent alors pas vraiment bien dans son intériorité, bien que ses actes de bienfaisance soient une très grande chose.

Le troisième degré, et le plus élevé, de la bienfaisance, est celui où l'homme n'utilise pas la bienfaisance pour recevoir de l'attention, ni pour se remplir lui-même.

Il fait simplement le bien parce que « le monde sera bâti par la bonté », parce que le Saint béni soit-Il est bon et qu'il est de la nature du bon de faire du bien, et que l'homme veut ressembler au Saint béni soit-Il et ne procurer que de la satisfaction (Na'hat Rou'ah) à son Créateur. De même que le Saint béni soit-Il pense à nous et veut nous faire du bien, de même l'homme pense à l'autre pour qu'il se porte bien. Un tel homme, avant de faire le bien, vérifie si l'autre a réellement besoin de cette bienfaisance. Il ne la fera pas non plus si cela se fait aux dépens d'autres choses. Cela vient de ce que la bienfaisance se répand dans toutes les directions, y compris envers l'homme lui-même. Il fait simplement le bien parce que son essence est de faire le bien et de faire du bien aux autres. Il ne se demande pas si on l'a vu ou non, si on l'a bien traité, si on a abusé de lui, et s'il y gagne quelque chose. On fait le bien parce que c'est ce qu'il faut faire. Nous avons des témoignages sur des gens, pendant la terrible Shoah en Europe, qui étaient dans les camps et souffraient beaucoup de la faim, et qui, malgré cela, économisaient sur le pain misérable qu'ils avaient pour le donner à d'autres qui étaient dans une situation pire. Ils ne le faisaient pas pour recevoir un retour, ni pour sentir qu'ils valaient quelque chose. Ils voulaient simplement continuer à bâtir le monde. C'est ce qui est rapporté dans la Michna, dans les Pirké Avot (2, 9) : Rabbi Yo'hanan dit à ses disciples : « Sortez et voyez quelle est la voie droite à laquelle l'homme doit s'attacher. » Après que les disciples furent revenus, Rabbi Yo'hanan leur dit : « Je préfère les paroles d'Élazar ben Arakh à vos paroles, car vos paroles sont comprises dans les siennes. » La réponse de Rabbi Élazar était : « Un cœur bon. » C'est la clé de la qualité de bienfaisance.

C'était précisément le test d'Éliézer, serviteur d'Avraham. Il voulait vérifier le degré de bienfaisance de Rivka. Rivka ne connaissait pas du tout Éliézer, et donc tout bien qu'elle ferait avec lui ne serait pas pour recevoir quoi que ce soit en retour. De plus, il la mit à l'épreuve dans une chose très difficile. Chaque chameau boit environ soixante litres d'eau. Dix chameaux boivent six cents litres ! Or il y avait sur place des serviteurs qui auraient pu faire ce travail, et pourtant il le lui demanda, ce qui paraît, en apparence, de l'exploitation. Malgré cela, elle accepta de bon gré et se hâta de lui donner à boire, ainsi qu'aux chameaux. Pourquoi ? Quel est son intérêt ? Qu'y gagne-t-elle ? La réponse est : « Le monde sera bâti par la bonté. » Éliézer sut alors qu'elle avait réussi le test, et il se prosterna et dit : « Béni soit l'Éternel, D.ieu de mon maître Avraham, qui n'a pas retiré Sa bonté et Sa vérité de mon maître », etc.

Ce sont ces choses qu'il faut enseigner à cet homme de bienfaisance qui ressent déception, frustration et aussi exploitation de la part de son entourage. Tout ce qu'il ressent est un signe venu du Ciel : il doit faire un examen de conscience (‘Hechbon Néfech) sur son propre monde de bienfaisance, afin de pouvoir corriger et améliorer ce qui doit l'être…