En évoquant la création du monde, le Midrach souligne que chaque jour de la semaine avait un partenaire : le jour qui le suivait. Ainsi, les premier et deuxième jours formaient un couple, les troisième et quatrième également, ainsi que les cinquième et sixième. Mais le septième jour, le Chabbath, se retrouva sans partenaire. Rabbi Chim'on bar Yo’haï enseigne que le Chabbath se plaignit de cette situation à Hachem, qui lui répondit que la Knesset Israël (le peuple juif) serait son partenaire.[1] Cette idée, qui paraît très mystérieuse, mérite pourtant d’être approfondie.

Pour comprendre cela, il est tout d’abord intéressant de présenter une idée remarquable développée par le Aroukh Laner[2], dans son livre Min’hat Ani sur la Torah. Il parle des années où Roch Hachana tombe un Chabbath. Nos Sages ont tranché que nous ne sonnons alors pas du Chofar, par crainte qu’une personne ne transporte le Chofar dans un domaine public dans le but d’apprendre à en sonner.

La Guémara (Roch Hachana 16b) enseigne que le Chofar est d’une importance capitale pour Klal Israël, car lorsqu’il retentit, il trouble le Satan et l’empêche de nous accuser pour nos fautes et de nous porter préjudice. Malgré ce bénéfice, ’Hazal ont néanmoins statué que le risque de profanation du Chabbath l’emportait sur l’avantage de sonner du Chofar. Il semble évident que le fait de suivre les instructions des Sages et de ne pas sonner du Chofar ne peut pas impliquer que le peuple juif soit voué à subir une mauvaise année.[3] Pourtant, le Aroukh Laner fait une observation historique fascinante concernant les années où Roch Hachana tomba un Chabbath.

D’un côté, il remarque qu’un certain nombre de catastrophes se sont effectivement produites lors d’années où Roch Hachana tombait un Chabbath. Les deux Beth Hamikdach furent détruits au cours de telles années. Et bien des années après que le Aroukh Laner eut écrit cela, certains événements vinrent renforcer son observation : trois des événements récents les plus tragiques eurent également lieu lors d’années où Roch Hachana tombait un Chabbath : l’attentat contre les tours jumelles, la pandémie dévastatrice du Covid et les massacres du 7 octobre 2023, l’attaque antijuive la plus meurtrière depuis la Shoah.

Le Aroukh Laner poursuit en affirmant que, d’un autre côté, des événements extrêmement positifs se sont également produits lors de telles années : les Juifs furent pardonnés pour la faute du Veau d’or, le Michkan fut érigé et les Bné Israël entrèrent pour la première fois en Erets Israël.

Comment comprendre cette apparente contradiction ? Le Aroukh Laner l’explique à l’aide d’une parabole saisissante.

Un ministre de la cour royale commet une faute grave envers le roi. La nouvelle parvient au palais et le sort du ministre est désormais incertain. Son seul espoir réside dans son épouse bien-aimée, qui est proche de la reine et jouit d’un grand respect à la cour. Elle se présente devant le roi et implore sa clémence pour son mari, non pas parce que celui-ci la mérite de par ses propres qualités, mais du fait de la relation particulière qu’elle entretient avec la reine. Voyant combien son mari lui est cher et qu’il la traite avec respect, le roi accepte de pardonner ses fautes.

Quelques semaines plus tard, un autre ministre commet à son tour une faute très grave envers le roi, et le même décret tombe. Mais cette fois, lorsque l’épouse du ministre vient plaider en sa faveur, le roi remarque qu’elle a de nombreuses blessures et cicatrices. Il apprend que ces blessures lui ont été infligées par son propre mari. Constatant à quel point cet homme a maltraité son épouse, le roi refuse de lui pardonner ses fautes. Pire encore, le ministre risque une sanction encore plus sévère en raison des torts supplémentaires qu’il a causés à sa femme.

La leçon que l’on tire de cette parabole est la suivante : le Klal Israël représente le ministre, tandis que le Chabbath représente son épouse, conformément à la relation décrite par le Midrach. Lorsque Roch Hachana tombe un Chabbath et qu’il n’y a pas de Chofar pour jouer son rôle habituel de défenseur, c’est le Chabbath lui-même qui se présente devant le trône céleste pour plaider en notre faveur.

Si le Klal Israël honore le Chabbath et le respecte comme il le faut au cours de cette année, le Chabbath se présente comme notre plus puissant défenseur. Mais si le peuple juif n’observe pas correctement le Chabbath, cette proximité qui aurait pu le sauver devient alors ce qui l'accable : car le témoin qui vient plaider est précisément celui que nous avons nous-mêmes offensé.

À travers cette parabole, le Aroukh Laner explique que même lorsqu’il n’y a pas de Chofar à Roch Hachana, parce que Yom Tov tombe un Chabbath, il n’y a aucune raison de craindre une mauvaise année, à condition d’avoir correctement observé et honoré le Chabbath. Celui-ci nous protège et peut même nous assurer une année merveilleuse. En revanche, si un événement catastrophique devait se produire au cours de cette année, cela pourrait indiquer qu’il existait une certaine faille dans notre relation avec le Chabbath et que celui-ci n’est alors pas en mesure de nous venir en aide.

Le Chabbath est comme l’épouse de Klal Israël : lorsque nous entretenons une relation harmonieuse avec lui, il devient notre grand défenseur, même lorsque nous nous égarons. Mais lorsque nous ne le traitons pas comme il convient, notre comportement à son égard devient lui-même une accusation devant Hachem.

Cet enseignement est, bien évidemment, très pertinent pour l'année qui commence. Il est toujours important de progresser dans notre observance du Chabbath, mais au cours d’une année telle que celle-ci (5787), où nous n’avons pas sonné du Chofar le premier jour de Roch Hachana, il est encore plus urgent de nous concentrer sur notre relation avec le Chabbath.

Cela peut se manifester de différentes manières. Tout d’abord, nous devons nous assurer de bien connaître les nombreuses lois du Chabbath, car, comme l’écrit le Michna Beroura, lorsqu’une personne ne connaît pas les Halakhot, elle en viendra inévitablement à transgresser le Chabbath, à un moment ou à un autre, d’une manière ou d’une autre.

Par ailleurs, la manière dont nous passons notre Chabbath revêt une grande importance. Profitons-nous de cette journée exempte de travail pour étudier davantage la Torah, pour passer plus de temps avec nos enfants, élever nos repas grâce à des paroles de Torah et à des chants de Chabbath ? Ou bien utilisons-nous simplement cette journée pour dormir et, autour de la table, parler politique ou colporter des ragots ?

Enfin, dans la mesure du possible, une merveilleuse façon de montrer notre attachement au Chabbath consiste à partager sa beauté avec nos frères juifs qui n’ont pas encore eu le mérite d’en faire l’expérience comme il se doit : en les invitant à nos repas ou, d’une manière ou d’une autre, en leur faisant découvrir la beauté de ce Jour saint.

Puissions-nous tous mériter d’honorer et d’observer le Chabbath de la meilleure manière possible et, en retour, mériter une année de bénédiction et de réussite dans tous les domaines.

 

[1] Béréchit Rabba, 11:8.

[2] Rav Yaakov Ettlinger. Il est également l’auteur du célèbre commentaire sur Soucca, Bikouré Yaakov, et fut le Rav de Rav Chimchon Raphaël Hirsch.

[3] En effet, bien que cette même Guémara enseigne qu’une année au cours de laquelle on ne sonne pas le Chofar s’achève comme une année de Tsarot (difficultés et malheurs), les Richonim écrivent explicitement que cela ne concerne pas le cas où Roch Hachana tombe un Chabbath, mais dans un cas où le Chofar n’est pas sonné bien qu'il s'agisse d'une d’une année ordinaire, pour diverses raisons.