« Il se jeta au cou son frère Binyamin et pleura ; et Binyamin pleura à son cou » (Beréchit 45:14).

Rachi explique : « Il se jeta au cou de son frère Binyamin et pleura » : [Il pleura] sur les deux temples qui étaient destinés à être construits sur le territoire de Binyamin mais finiraient par être détruits.

Lors de sa rencontre émouvante avec son frère Binyamin, Yossef voit par roua’h hakodech (inspiration divine) que les deux Temples, qui seront érigés sur le territoire de Binyamin seront détruits à l’avenir ; cela le fait pleurer.

On peut se poser une question évidente : pourquoi Yossef a-t-il cette révélation à ce moment précis ? Pour y répondre, il convient d’approfondir davantage l’épisode de la vente de Yossef.

Il semble évident qu’il existe un lien sous-jacent entre cet incident et les futures tragédies qui affligeront le peuple juif lors de la destruction des deux Temples.

Le Megalé Amoukot nous fournit un premier indice pour découvrir ce lien [1] : il écrit que tous les exils eurent pour origine la vente de Yossef. Il semble que la sinat ‘hinam (haine gratuite) générée lors de cette histoire tragique, soit la cause notoire de toutes les futures hostilités qui causeront tant de mal au peuple juif à travers l’histoire.

Apparemment, Yossef comprit la signification à long terme, du dommage causé par sa vente, et cela peut nous aider à comprendre sa conduite lorsque ses frères descendirent en Égypte. Les commentateurs se demandent pourquoi Yossef réagit si durement envers ses frères, les faisant tellement souffrir et causant tant de peine à son père, Yaacov Avinou [2].

Le Kli Yakar explique en détail le comportement de Yossef : chaque étape du traitement qu’il leur infligea  avant de dévoiler son identité était soigneusement programmée pour leur faire réaliser la gravité de leur faute (celle de la vente de Yossef) et leur permettre de la rectifier [3].

Il leur fit subir, mesure pour mesure, les souffrances qu’ils lui avaient infligées, vingt-deux ans auparavant. Par exemple, il les jeta en prison, similaire au puits dans lequel ils l’avaient jeté alors ; il garda Chimon prisonnier en Égypte, parce que celui-ci avait été le principal instigateur du complot contre lui ; et surtout, il les mit dans une situation qui ressemblait le plus possible à celle où ils s’étaient trouvés tant d’années plus tôt, quand l’autre fils de Ra’hel se trouvait en danger — allaient-ils à présent rectifier leur haine pour Yossef, en se montrant prêts à tout pour sauver Binyamin ?

Le récit de la Thora nous indique qu’il était très proche de son but, puisque ses frères reconnurent, de façon graduelle, que ces vicissitudes étaient une preuve de la gravité de la faute de la vente de Yossef, jusqu’au point où Yéhouda prouva leur détermination collective à sauver Binyamin[4].

Néanmoins, Yossef ne réussit pas à atteindre entièrement son objectif : leur faire faire une techouva complète ; après la fervente supplique de Yéhouda pour obtenir la miséricorde du vice-roi, la Thora nous dit que Yossef ne parvint plus à se retenir et à cacher son identité. Cela signifie qu’au départ, il avait prévu de continuer à jouer la comédie [5]. Ceci, car il réalisait qu’il n’avait pas encore réussi à rectifier la haine et la méfiance semées tant d’années auparavant.

Or les incidences de cet échec furent énormes – il eut pour conséquence, comme nous l’avons mentionné au début du développement, la résurgence de vestiges de haine qui allaient tourmenter les descendants des Chevatim, dans le futur.

Nous pouvons comprendre à présent pourquoi Yossef pleura précisément à ce moment, au sujet de la destruction des Temples.

Le lien avec celle du deuxième Temple est la plus facile à comprendre. Comme nous le savons, la cause de sa destruction fut la sinat ‘hinam (haine gratuite) ; voilà pourquoi Yossef pleura à cet instant sur cette tragédie, car il prit conscience que son insuccès à poursuivre le procédé d’amendement laissait les coudées libres à la sinat ‘hinam, entraînant la disparition du deuxième Temple.

Le lien entre le premier Temple et la vente de Yossef est un peu plus complexe. En voici une explication : un phénomène particulier, le schisme entre les deux Royaumes, débuta la chaîne d’événements menant à la destruction du Temple. Suite à cette rupture, les habitants du Royaume du Nord tombèrent rapidement dans l’idolâtrie, et à long terme, ces cultes s’infiltrèrent dans le Royaume du Sud, causant la destruction du Temple.

Ce fut Yérovam ben Nevat, un descendant de Yossef, qui provoqua ce schisme si ravageur, résultat indirect du conflit entre Yéhouda et Yossef, dans la paracha de cette semaine. Si cette discorde avait été complètement résolue, le schisme à venir n’aurait jamais eu lieu et les répercutions désastreuses aboutissant à la destruction du premier Temple, non plus [6].

Voilà pourquoi Yossef pleura à ce moment crucial sur les événements qui allaient se produire plusieurs siècles plus tard.

Nous avons développé les conséquences à long terme, de la vente de Yossef. En étudiant les évènements qui en résultèrent, nous pouvons essayer de poursuivre le processus de rectification que Yossef était sur le point d’achever.

 


[1] Entendu de mon cher ami, rav Éli Birnbaum.

[2] Voir Ramban, 42:9.

[3] Kli Yakar, 42:9.

[4] Beréchit, 42:21 -22.

[5] Beréchit, 45:1. Voir Chem MiChemouel, Beréchit, année 5671, s.v veniré, p. 270, qui explique le passouk de cette façon.

[6] Il est vrai que des incidents ultérieurs sont décrits comme les causes du schisme (par exemple, l’assentiment du roi David au lachon hara sur Mefibochet, et la faute du roi Chelomo qui ne fit pas obstacle à l’idolâtrie de ses femmes), mais il semble néanmoins que l’origine de ce schisme remonte à cette époque.