À deux reprises, dans la paracha Béhar, la Thora nous enjoint de ne pas affliger notre prochain. La première fois, elle ordonne : « Si tu vends un objet à ton prochain, ou si tu acquiers de sa main quelque chose, ne vous lésez pas l’un l’autre »[1]. Quelques versets plus tard, elle semble se répéter : « Ne vous lésez pas l’un l’autre, crains ton D., car Je suis Hachem, ton D. »[2].

Hazal expliquent qu’il existe deux sortes de onaa (causer un tort, léser) : le premier passouk fait référence à la onaat mamon – préjudice causé par l’argent[3], tandis que le second se rapporte à la onaat devarim – blesser quelqu’un par la parole.[4]

De manière générale, ‘Hazal ne comparent pas l’importance et la gravité de deux mitsvot, mais dans ce cas, ils mettent en parallèle les deux formes de onaa. À première vue, la onaat mamon paraît plus grave que la onaat devarim, parce qu’une personne blessée par des mots ne connaît aucun dommage matériel, alors que quand on la lèse financièrement, elle souffre d’une réelle perte.

Or étonnamment, la guemara affirme que la onaat devarim est pire que la onaat mamon, et ce, pour trois raisons.

Tout d’abord, le verset précise, en parlant de la onaat devarim, qu’il faut craindre D., ce qui n’est pas spécifié concernant la onaat mamon. Le Maarcha explique que l’on risque plus de se rendre compte d’un préjudice matériel que des intentions dissimulées derrière des paroles.

Celui qui cause un dommage financier est conscient que l’on peut le démasquer, mais le fait tout de même. Il montre un manque de crainte de D., parce qu’il ne se soucie pas du fait qu’Hachem sait tout, mais aussi une manque de crainte vis-à-vis de ce que les gens penseront de lui et de ses actions.

Celui qui offense quelqu’un de manière détournée montre qu’il redoute plus les êtres humains qu’Hachem – il a peur que son entourage le considère comme une personne sournoise, mais n’est pas inquiet du fait qu’Hachem connaît ses véritables intentions[5].

Deuxièmement, la guemara affirme que la onaat mamon touche uniquement les possessions de l’individu. La onaat devarim est pire parce qu’elle s’en prend à la personne elle-même. C’est son bien-être émotionnel qui est en jeu – les propos négligents pénètrent dans son essence. On raconte qu’un talmid ‘hakham d’une quarantaine d’années eut besoin d’une thérapie à cause d’une expérience traumatisante survenue durant son enfance – sa mère l’appela une fois « tamé » — impur. Cette « étiquette » le blessa si profondément qu’elle ne le quitta pas. Ceci montre clairement à quel point des paroles blessantes peuvent provoquer des torts indescriptibles.

La guemara poursuit avec une troisième preuve que la onaat devarim est pire que la onaat mamon — si une personne extorque trompeusement de l’argent à son prochain, elle peut réparer ce tort en rendant simplement ce qu’elle a pris injustement. En revanche, quand elle offense l’autre, aucune excuse ne pourra annuler le passé — ces mots ne pourront jamais être effacés.

Ceci est courant, particulièrement dans un couple ; quelques propos déplacés peuvent avoir des retombées négatives (voire un effet boule de neige) sur le long terme, qui ne s’estomperont pas, parce qu’ils ne pourront jamais disparaître.

Rav David Kaplan chlita raconte l’histoire suivante.

Les parents de Déborah lui inculquèrent le respect des Rabbanim, mais lui apprirent aussi à avoir un œil critique envers les Juifs orthodoxes. Quand elle grandit, elle décida de mener sa propre expérience et pria dans la Yéchiva de Poniowitz durant les Yamim Noraïm (les Jours Redoutables entre Roch Hachana et Kippour). Elle revint pour Sim’hat Thora. Tout allait bien jusqu’à ce que l’une des filles présentes à l’office lui dise : « Tu ne peux venir prier ici sans collants ! » Déborah sortit comme un ouragan. Si tel était le comportement des orthodoxes, elle n’était pas intéressée à suivre leur voie.

Son respect des rabbins la poussa tout de même à aller parler à Rav Chakh. Quand elle arriva chez lui, une longue file d’attente se dressait devant elle, composée uniquement d’hommes. Cependant, dès que celui qui consultait le rav sortit, on invita Déborah à entrer, car les femmes avaient la priorité. Agréablement surprise, elle entra et raconta son expérience choquante au gadol hador (dirigeant de la génération).

« C’est une grave faute, lui dit le rav. C’était peut-être involontaire, mais cette jeune fille doit tout de même te demander des excuses. » Puis, il lui parla longuement de l’importance d’être sensible aux sentiments d’autrui. Elle décida alors de devenir plus pratiquante. Elle est aujourd’hui mariée à un Roch Yéchiva et ses fils et gendres sont des talmidé ‘hakhamim.[6]

Cette histoire nous montre combien une parole négative peut être préjudiciable – cette fille en fut affligée et furieuse ; elle faillit s’écarter de la religion.

Cela indique également combien des paroles bienveillantes peuvent être bénéfiques.

On voit clairement que la onaat devarim est une faute grave, mais c’est une mitsva qui est très difficile à observer correctement ; nous conversons constamment avec les autres et il est bien facile de vexer quelqu’un par une remarque maladroite.

Le ‘Hazon Ich vit un jour un homme réprimander sévèrement son fils qui avait déplacé un objet peut-être mouktsé (interdit de déplacer) pendant Chabbat. Le ‘Hazon Ich dit à l’homme en question que son fils avait peut-être transgressé une mitsva dictée par nos Sages, mais que le père avait de façon certaine transgressé une mitsva prescrite directement par la Thora : celle de onaat devarim.

Il nous faut considérer cette mitsva avec autant de sérieux que tout autre commandement, comme la cacherout – nous ne mangerons jamais quelque chose avant de nous assurer qu’il est permis à la consommation. De la même manière, nous devons redoubler de vigilance quant à ce qui sort de notre bouche et nous demander si nous avons le droit d’émettre un tel propos ou non. Le mieux, pour y parvenir, c’est d’étudier les halakhot et la hachkafa (idéologie, vision du monde) relatives à cette mitsva.[7]

Pour conclure, rapportons une remarque que le ‘Hazon Ich avait l’habitude de faire ; il disait que la joie la plus grande est de vivre une vie entière sans faire de peine à un autre Juif.

Puissions-nous tous mériter de ne faire que du bien avec notre parole.



[1] Parachat Béhar, Vayikra, 25:14.

[2] Parachat Béhar, Vayikra 25:17.

[3] Onaat mamon consiste à vendre un objet à un prix particulièrement élevé ou à acheter quelque chose à un prix particulièrement dérisoire, tout ceci, délibérément.

[4] Baba Metsia, 58b.

[5] Maharcha, Baba Metsia, 58b. Il compare ceci au fait que le ganav (voleur en cachette) est pire que le gazlan (voleur éhonté), car il montre, par son attitude, que sa crainte des êtres humains est plus grande que celle d’Hachem.

[6] Kaplan, Major Impact, p. 93-94.

[7] Voir le séfer Mcihpaté Chalom, ch. 7 pour les lois relatives à la onaat devarim.