Bonjour Rav,
Depuis mon enfance, je rencontre de très graves problèmes avec mes frères et sœurs. Ces problèmes m’ont rendu dépressive et terriblement triste en devenant adulte, les souvenirs persistent. Je n’arrive pas à les pardonner car ils m’ont engendré des séquelles à vie.
Aujourd’hui, ma mère souhaite que je retrouve le Chalom avec tout le monde, mais si je dénonce ce qu’il s’est passé, cela pourrait aggraver la situation et la dispersion totale de la famille.
Est-ce que je dois rester éloignée de ceux qui m’ont fait du mal ou dois-je, à contre-cœur, « pardonner », sachant que cela ne sera pas sincère, et que je risque de dénoncer des faits graves ?
Merci Rav.
Bonjour,
1. Je comprends bien votre question et le dilemme que vous traversez. Ce que vous avez vécu est très sérieux, et vos souffrances sont réelles. Le Chalom dans la famille est important, mais ça ne veut pas dire que vous devez accepter d’être blessée ou mettre votre santé en danger. Le Chalom doit se faire avec sagesse et prudence, en protégeant votre équilibre émotionnel.
2. La Me'hila [le pardon] peut être de deux sortes : un pardon sincère, où on ressent vraiment qu’on ne garde plus de rancune, et un pardon “de surface”, juste pour faire bonne figure ou éviter les conflits. Si vous “pardonnez” sans le sentir vraiment : tout d'abord, ce n'est pas une vraie Me'hila [un vrai pardon] et vous risquez de vous sentir très mal ["entre deux chaises"].
3. Le Chalom ne vous oblige jamais à cacher une injustice grave. Si des choses sérieuses ont eu lieu, vous avez le droit et même le devoir de dire la vérité [dans les règles de l'art] et, si nécessaire, d’en parler à quelqu’un de compétent, surtout si d’autres pourraient être en danger. Rester silencieuse juste pour faire plaisir peut parfois être vu comme de la complicité.
4. Dans votre situation, il est permis, et souvent conseillé, de garder vos distances avec ceux qui vous ont fait du mal, surtout si les contacts réguliers vous font souffrir ou vous empêchent d’avancer. Vous pouvez quand même garder une attitude respectueuse si vous devez les croiser, et même prier pour eux, sans oublier ce qui s’est passé. Vous n’êtes pas obligée de vous rapprocher d’eux contre votre volonté.
5. Il est important de vous protéger et de respecter vos limites. Vous pouvez garder une distance tout en participant à certaines réunions familiales si nécessaire.
6. Vous n’êtes donc pas obligée de renouer des liens étroits avec ceux qui vous ont blessée gravement. Le pardon est important, mais il ne doit jamais être accordé au détriment de votre santé et de votre bien-être intérieur. Garder vos distances et agir avec prudence est non seulement permis, mais, dans votre cas, recommandé.
7. Il est fort possible que certains détails importants de votre histoire n’aient pas été mentionnés dans la question [votre maman est-elle au courant de ce qui s'est passé ?]. Dans ce cas, la réponse donnée ici pourrait ne pas correspondre parfaitement à votre situation. Si d’autres éléments étaient portés à notre connaissance, il est tout à fait possible que l’avis ou les conseils soient nuancés ou adaptés différemment.
8. Ci-dessous, quelques détails concernant la Me'hila [le pardon] tirés de l'excellent ouvrage "Haréni Mo'hel" [anonyme]:
Le véritable pardon commence à l’intérieur de soi. Il consiste à travailler son cœur jusqu’à effacer tout sentiment de rancune envers celui qui nous a blessé.
Il est naturel que le souvenir de la faute reste gravé dans la mémoire, et même que la douleur s’y attache encore. Mais cela n’a pas d’importance : la Torah ne nous demande pas d’oublier les faits, ni d’effacer toute trace de peine. Elle nous demande simplement de retirer du cœur tout ressentiment, toute colère envers celui qui en est la cause.
Un pardon véritable se manifeste lorsque la personne ressent profondément qu’elle ne souhaite aucun mal à celui qui l’a offensée, qu’elle ne désire pas qu’il soit puni, et qu’elle n’attend plus rien de lui, ni réparation, ni excuse, ni geste de réconciliation.
Même si demeure un certain éloignement naturel vis-à-vis de l’offenseur, cela ne contredit pas le pardon : il ne s’agit pas de haine, mais simplement d’une distance prudente et humaine.
Celui qui va plus loin encore, et prie pour le bien de celui qui l’a blessé, montre ainsi que son pardon est entier, profond et sincère. À l’inverse, celui qui refuse de prier pour l’autre, surtout lorsque ce dernier a déjà subi une punition, ou lui a demandé de prier pour lui, révèle par là qu’il n'est pas en mesure de pardonner.
Il en est de même lorsque l’offenseur n’a pas encore été puni, mais supplie que l’on prie afin qu'il soit épargné : refuser de le faire montre que la rancune n’a pas disparu du cœur.
Celui qui déclare pardonner mais continue, au fond de lui, à ressentir de l’amertume ou de la colère, n’a pas réellement pardonné. C’est pourquoi il convient d’être prudent avant de dire : "Je te pardonne", si l’on n’est pas encore pleinement apaisé intérieurement. Ainsi, la véritable essence du pardon réside dans la paix retrouvée du cœur.
Lorsqu’une personne parvient à apaiser son cœur et à effacer toute rancune, même si elle n’a rien exprimé à voix haute, ce pardon est considéré comme complet, et celui qui l’a offensée en bénéficie sur le plan spirituel.
Cependant, si le fautif est venu demander pardon, alors, après avoir pardonné intérieurement, il est juste et bienfaisant de lui dire clairement que le pardon lui est accordé, afin qu’il retrouve lui aussi la paix. Ne pas le lui faire savoir serait, en ce cas, un signe de dureté de cœur.
Nous sommes à votre disposition, Bé’ézrat Hachem, pour toute question supplémentaire.
Qu'Hachem vous protège et vous bénisse.