Même lorsqu'il sourit, le visage d'Elie Wiesel est bouleversant.

Excessivement photogénique, excessivement expressif, il accroche à merveille ombre et lumière. Le long de ses joues et sur son front, des rigoles se sont creusées, qui en disent long sur son parcours.

Dans son regard, il y a Sighet, la petite localité de Roumanie qui l'a vu naître, une nuit de Souccot ; là où tout pour lui commença, et tout finit.

La ville, imprégnée de culture juive, où plusieurs 'Hassidout fleurissaient, où un habitant sur 4 était juif, abritait Yéchivot et synagogues, imprimeries hébraïques et yiddish ; le Klausenburger Rebbe y vécut et y exerça pendant 5 ans, alors jeune marié, ayant épousé la fille du Rav Teitelbaum de Sighet ; elle périt assassinée 15 ans plus tard, à Auschwitz, avec leurs 11 enfants.

Deux témoins, Primo et Elie

Deux personnalités majeures ont témoigné de l'univers concentrationnaire : Primo Levi et Elie Wiesel.

Levi est entré dans la Shoah non croyant, et en est sorti non croyant. Il n'y a pas de remise en question spirituelle chez lui. C'est sa foi en l'homme qui a été pulvérisée dans les camps de la mort. D'où le titre de son livre : « Si c'est un homme... ».

Si c'est un homme, on se serait attendu à autre chose...

Le propos de Levi dans son témoignage n'est pas celui de l'homme de foi confronté à D.ieu et à l'impénétrabilité de Ses Desseins : il n'a de questions que sur le potentiel effarant de Mal que l'homme peut infliger à son semblable.

Pour Elie Wiesel, jeune adolescent déporté à 14 ans, qui se prédestinait à une carrière talmudique, féru de Guémara et de Kabbala, enfant de famille orthodoxe, fréquentant les Yéchivot, c'est tout autre chose. Pour lui, le questionnement est cosmique, ontologique, car il bouleverse toutes les bases du croyant, celles sur lesquelles il a grandi et en lesquelles il a cru.

Et ce tourment est définitivement inscrit sur son visage, qui ne trouve ni réponses ni apaisement.

Ca s'est passé un...27 septembre 1928 -  Naissance d'Elie Wiesel  Ca s'est passé un...27 septembre 1928 -  Naissance d'Elie Wiesel

Wiesel va alors entamer un dialogue avec le Très-Haut, comme un fils révolté qui ne comprendrait pas les décisions paternelles.


Sa révolte ne signifie pas rupture. Des années plus tard, interrogé, il formule cela ainsi : « I didn't divorce God. »

Il continue à discuter, à L'interroger. Il qualifie lui-même sa foi de « wounded faith » — une foi blessée, mais toujours une foi. Et il ajoute que malgré toute sa colère (celle personnelle d'avoir perdu sa mère et sa petite soeur, gazées, puis son père, à Buchenwald, et celle d'avoir vu son peuple brimé et exterminé), il continuait à prier chaque jour.

Mais ce qui est essentiel, c'est qu'il « prend D.ieu à partie » en s'adressant encore et toujours à Lui. Il n'interrompt pas le dialogue. Il n'est jamais dans l'indifférence de celui qui a cessé de croire.

Il précise qu'il n'a jamais abandonné D.ieu et que sa protestation se situe « from within faith and not from outside », à l'intérieur de la foi et non en dehors d'elle.


L'héritage majeur de Wiesel – devenu homme public, écrivain reconnu et porteur du message d'un survivant dénonçant toutes formes d'exclusion et de persécution –, reste néanmoins celui qu'il a transmis à son fils unique, Elisha. Ce dernier raconte que si son père n'a jamais eu d'exigence quant au choix de sa profession, il lui fit cependant promettre d'épouser une jeune fille juive.

La chaîne devait continuer.

Et ainsi fut-il.

Elisha retrouva le judaïsme pratiquant en se rendant à la synagogue pour réciter le Kaddich pour son père défunt.

Dans une interview récente, Wiesel fils révèle : « Chaque vendredi soir, nous allumons les bougies, nous chantons les chants et nous accueillons ensemble le Chabbath. Ma femme et moi témoignons ainsi de l'échec de l’ennemi ; nous devenons les témoins qu''Am Israël ‘Haï — nous, le peuple juif, sommes bien vivants. »

Ça s’est passé un… 30 septembre 1928 - Naissance d’Elie Wiesel,


La boucle est bouclée. Elie a rejoint son Bien-Aimé et a trouvé l'apaisement.

Auprès de l'Éternel, pas besoin de réponse.

Puisque Là-Haut, il n'y a plus de questions.