Quasiment toutes les Kinot se terminent par des paroles de consolation et d’espérance : car c’est du deuil lui-même que le peuple juif puise sa force de résilience ; la destruction quelle qu'elle soit, personnelle ou collective, n’est jamais le bout du chemin !
Comme tous les grands (ou moins grands !) événements du calendrier hébraïque, la journée de Tich’a Béav nécessite une préparation : comprendre l’événement, en saisir le sens et les enjeux, et en connaître au préalable le déroulement. S’agissant de ce jeûne redoutable, vient en outre s’ajouter un exercice souvent difficile : un temps considérable y est en effet consacré à la récitation de Kinot ou Lamentations. Et cet exercice est difficile, car si nous ne sommes guère accoutumés à exprimer des lamentations, nous avons encore moins l’habitude de leur langage poétique, d’une telle richesse lexicale que leur lecture peut parfois nous faire problème.
Alors que pouvons-nous savoir de ces Kinot et de leurs rédacteurs ? Quelles réflexions peuvent-elles nous inspirer ?
Aux origines
Les Kinot sont un corpus de poèmes liturgiques rédigés au cours des siècles, afin d’exprimer à l’origine la douleur du deuil national face à la destruction des deux Temples, à la même date fatidique du 9 Av ; mais dans la suite des générations, sous le coup des épreuves qui ont frappé le peuple d’Israël dans ses nombreuses Galouyot (communautés en exil) à travers le monde, d’autres lamentations sont venues s’y ajouter.
Depuis l’époque des Guéonim (du 7 au 11ème siècle de l’ère courante, dans une aire géographique allant essentiellement de la Babylonie à Erets Israël et à l’Égypte), leurs auteurs se sont lamentés sur les douleurs de l’exil, les persécutions, les expulsions et les pogroms qui ont frappé les Juifs en terre de chrétienté comme en terre d’Islam. On peut alors distinguer quatre thèmes récurrents :
Le ‘Hourban, c’est-à-dire les destructions successives de Jérusalem et des deux Temples et, à leur suite, le départ en exil du peuple juif.
Le martyre aux mains des Romains des plus grands maîtres de l’époque, désignés sous le nom des "dix victimes du royaume impie", notamment dans la célèbre Kina "Elé Ezkera".
Les terribles massacres perpétrés par les Croisés sur leur route vers Jérusalem, notamment à l’encontre des grandes communautés des bords du Rhin (Mayence, Worms) et du nord de la France, en 1096. Ou le brûlement du Talmud, comme celui de Paris en 1242. Ou encore la poignante élégie sur le martyre des Juifs de Blois, le 20 Sivan 1171.
Hors des communautés de l’aire achkénaze, d’autres Kinot viennent pleurer les affres de l’Exil en terre d’Islam ou celles de l’expulsion, en 1492, des Juifs d’Espagne.
Les auteurs
Ces textes impressionnants, tant par leurs qualités littéraires que, surtout, par la force des émotions et du deuil national qui s’y expriment, ont été composés par des auteurs divers et en des lieux divers. Mais le plus important et le plus renommé, sans doute aussi le plus ancien (6-7ème siècle de l’ère courante), est assurément Rabbi Él’azar Hakalir, l’un des plus grands poètes liturgiques d’Erets Israël. Ses œuvres constituent l’essentiel des Kinot du monde achkénaze. Mais on y retient aussi les noms de Rabbi Él’azar de Worms ou de Rabbi Kalonymos Ben Yéhouda. Dans le monde séfarade, les textes de Rabbi Yéhouda Halévy et de Rabbi Chlomo Ibn Guevirol occupent une place de choix. Il existe cependant des variantes nombreuses, depuis les communautés d’Afrique du Nord jusqu’à celles d’Orient ou du Yémen.
Notons que de nombreuses Kinot ont été rédigées très rapidement au lendemain de la Shoah. Mais il y a toujours débat sur le fait de les intégrer ou non dans les recueils traditionnels : concrètement, seules quelques communautés, essentiellement ‘hassidiques, en font la récitation. Les plus célèbres sont certainement celle composée par Rabbi Yéhouda Leib Byaler "Éli, Éli Nafchi Békhi", et celle de Rabbi Chlomo Halbershtam "Zikhrou Na Vékonenou".
Thématiques et points de réflexion
De nombreux messages sont véhiculés par ces textes ancestraux : ils nous semblent pourtant évoquer parfois des réalités bien proches et même actuelles.
Ce qui s’impose tout d’abord, c’est que dans la vision de l’histoire du peuple d’Israël exposée par ces grands Maîtres, la notion de ‘Hourban ne peut se restreindre à un événement ponctuel, aussi traumatique soit-il, tel que la destruction du Second Temple et de Jérusalem il y a près de deux mille ans. Persécutions et massacres, pogroms et expulsions s’inscrivent dans une longue chaîne d’épreuves, qui scandent la marche du "peuple éternel" sur sa route faite de montées sublimes et de descentes tragiques, vers la réalisation des promesses divines et la venue du Machia’h.
Et il est impressionnant de constater que quasiment toutes les Kinot se terminent par des paroles de consolation et d’espérance : car c’est du deuil lui-même que le peuple juif puise sa force de résilience et d’attente active de la Guéoula finale ; le ‘Hourban quel qu’il soit, personnel ou collectif, n’est jamais le bout du chemin ; il n’est qu’une étape, certes douloureuse, vers le terme ultime de cette longue marche, entamée il y a plus de trois mille ans, au pied du mont Sinaï. Et c’est le jour même de Tich’a Béav que naît le Machia’h.
Ajoutons un dernier point, mis en valeur par nos plus grands Maîtres : réciter les Kinot de ce jour redoutable, ce n’est pas se plonger et s’enfermer dans l’affliction et la douleur, dans une autoflagellation stérile. C’est apprendre la puissance rénovatrice du deuil, c’est plonger dans les profondeurs de notre identité afin de se sentir plus que jamais maillon d’une chaîne prodigieuse, afin de mériter enfin la réalisation des promesses prophétiques et vivre concrètement l’enseignement de nos Sages : "Quiconque prend le deuil de Yérouchalaïm mérite de la voir dans la joie".




