Au printemps 1968, la France de De Gaulle, officielle, sûre d’elle, bien coiffée, économiquement sevrée (nous sommes dans les 30 années de vaches grasses, entre 1945 et 1973), se réveille au bruit des émeutes, des pavés lancés, des bombes lacrymogènes et de slogans criés puis barbouillés sur les murs.

Pourtant, rien, en apparence, ne manquait à cette société : croissance, plein-emploi, modernisation rapide.
Tout commence à Nanterre, alors que des étudiants contestent des règles qu’ils jugent absurdes, exigent la mixité dans les campus, et rejettent une autorité professorale très hiérarchisée, dans laquelle ils ne se reconnaissent plus et avec laquelle, disent-ils, aucun dialogue n'est possible.
Tout est remis en question et discuté : la famille, le travail, les valeurs, les relations hommes-femmes (certains analystes verront d’ailleurs dans ces soulèvements estudiantins une volonté de s’affranchir des lois de pudeur encore admises jusque-là, au profit d’une permissivité débridée).
L’héritage révolutionnaire, cher à la France, émerge à nouveau, mais cette fois non pas pour renverser la monarchie Place de la Bastille, mais pour en finir avec la Ve République, boulevard Saint-Michel.
La rue s’embrase. La foule gronde.
Ce qui avait commencé comme des manifs de jeunes universitaires enflamme également la classe ouvrière.
Ils descendent ensemble dans les rues, s'y retrouvent au coude-à-coude, même si leurs revendications sont d’une nature très différente : salaires, conditions de travail, dignité pour les uns, réorganisation en profondeur de la société, dans une démarche beaucoup plus intellectuelle, pour les autres.

C’est dans cette atmosphère de remise en question radicale qu’une dynamique tout autre va prendre forme, utilisant le terreau fécond de cette contestation générale, pour éclore.
Une génération ose poser des questions qu’elle n’aurait jamais formulées auparavant : sur le sens de la vie, sur la vérité, sur l’engagement. La jeunesse juive n’est pas en reste — parfois même porte-parole de ces réaménagements sociétaux — et c’est précisément là que des figures du judaïsme authentique d’une immense stature les attendent, avec des réponses inattendues.
Le Très-Haut, à chaque époque, sait à quels carrefours placer Ses bergers.
Turbulences aux 4 coins de l'Occident
Aux États-Unis, Rabbi Menachem Mendel Schneerson s’adresse à une jeunesse en quête, avec une clarté et une confiance remarquables. Sans jamais céder à l’air du temps, il ouvre des chemins d’approche, parle un langage accessible, envoie des émissaires aux quatre coins du monde.
Il ne combat pas la modernité : il la traverse et propose des outils adaptés pour la vivre en tant que Juif.
Rav Chlomo Carlebach également, surnommé le Rav des hippies, ayant fréquenté les plus grandes académies talmudiques des USA, « récupérera » le bouillonnement de l’époque pour ramener les brebis au bercail.

En Israël, autour de la Yéchiva Ohr Saméa’h (fondée en 1972), des personnalités comme Rabbi Nota Schiller et Rabbi Mendel Weinbach accueillent des jeunes venus d’horizons très éloignés de la tradition. Là encore, la parole est libre, les questions sont encouragées, sans pour autant que cette liberté ne dissolve l'armature millénaire biblique, au contraire. Plus le questionnement est pertinent, plus la richesse de la Torah émerge, encore rehaussée par l'acuité des interrogations.
L’étude reste ancrée dans le sacré, exigeante, structurée, capable de réponses, sans raccourcis.
En France, des initiatives inconnues jusque-là naissent pour rencontrer cette génération là où elle se trouve.
Rav Abitbol za"l, personnalité hors du commun, immense Talmid ‘Hakham, à la pensée jaillissante et surprenante, ouvre une maison d’étude précisément pour ces jeunes bousculés par leur époque, porteurs de doutes et de questions : la fameuse Yéchiva des Étudiants de Strasbourg.
Rien n’y est éludé. Au contraire. La liberté de parole devient alors un levier pour entrer dans la profondeur de l’étude. La recherche est authentique, et elle aboutit à la révélation de l'infinie Sagesse de nos Maîtres, puisque c'est toujours à leurs sources, à leurs commentaires que l'étudiant s'abreuve.

Mai 68, renouveau juif
Ainsi, au cœur d’un moment perçu comme une rupture, va naître un judaïsme brillant et réfléchi. Alors même que l’autorité est contestée, une autre, — fondée sur la transmission, la cohérence, l’authenticité — se fait entendre.
Le judaïsme traditionnel, loin d’apparaître comme un vestige du passé, se révèle dans toute son intelligence, capable d’embrasser les questions les plus modernes sans perdre un iota de son ancrage.
Mai 68, révolutionnaire, a été, pour une partie de cette génération, le point de départ d’un retour vers une fidélité ancestrale, enfin retrouvée.





