Il y a longtemps de cela, presque une décennie, un de mes enfants, qui avait à l’époque 9 ans, m’apporta tout ému un cadeau de Yom Ouledet, - d’anniversaire. Sa maman, en l’occurrence moi, avait accumulé tant et tant d’années, et le petit ange voulait marquer la date. Il me tendit son petit présent emballé à la va-vite, et en l’ouvrant, je découvris un aimant pour frigidaire sur lequel il était écrit : « Les sondages le prouvent : les personnes qui ont le plus de jours d'anniversaire sont celles qui vivent le plus longtemps ».

Quel amour !

Mais parallèlement à cette délicate attention, je compris - je ne sais plus comment - que le cadeau avait dû, hmmm, disons…, que le petit n’était pas passé à la caisse pour régler son achat.  

Dilemme parental des plus aigus ! Que faire ? Le prendre dans mes bras et le serrer fort même si l’aimant n’avait pas été acquis selon les lois habituelles des transactions commerciales ? Ou alors, lui dire « combien j’étais touchée », mais que la prochaine fois, « il faudra payer ce qu’on achète », ou encore, 3ème possibilité, refuser le présent en expliquant que je ne pouvais l’accepter, car il avait été acquis de façon inadéquate. 

Dans le premier cas, si je ne disais rien, je me faisais complice d’un acte répréhensible ; dans le deuxième cas, même si je le remerciais, j’insérais dans ce moment précieux une remarque moralisante et accusatrice, et dans le troisième cas, je montais sur la chaise du juge, en Javert de service, condamnant par un verdict sans appel.

J’ai lu bien plus tard un conseil que Rav Steinmann de mémoire bénie, donnait à un enseignant un peu dépassé par les problèmes de discipline dans sa classe : « Une fois qu’on a vu, bien sur qu’il faut sévir… Mais on n’a pas besoin de montrer qu’on sait… Pourquoi montres-tu que tu as vu (les espiègleries des élèves) ?!!! »

Est-ce que dans mon cas, le Rav aurait tranché ainsi ? 

En tous les cas, spontanément, je pris mon petit poussin dans les bras, je l’embrassai fort et je le remerciai avec effusion. Sans montrer que je savais. Mon attitude fut-elle amorale ? En tous les cas, je choisis intuitivement l’étreinte, pensant que j’aurais bien d’autres occasions de lui expliquer, sans y paraître, au détour d’une histoire, qu’il faut faire attention à ne pas prendre sans payer. 

Mais gâcher cet instant avec une remontrance... 

En attendant, je courus au magasin pour régler la petite dette de mon coco.

Première ébauche

Au début, fut le Din. Le Très-Haut « planifia » tout d’abord, disent nos Sages, un monde qui tiendrait sur les piliers d’une justice parfaite, rigoureuse mais sans recours. Le Saint Béni Soit-Il finit par détruire cette ébauche, car la nature faillible de l’humain n’était pas adaptée à la loi stricte. D.ieu fit donc revenir au néant ce premier monde, et en créa un nouveau, auquel Il joignit le ‘Hessed, c'est-à-dire l’attribut de compassion et l’indulgence. Et cette fois, le processus de Création put se mettre en place, et tenir bon. Si nos Maîtres disent « ‘Olam ‘Hessed Ibané » - le monde a été créé à partir de la compassion -, ils s’appuient sans aucun doute sur l’exégèse de ce Midrach.

Heureux comme un juif a Kippour

Dôme protecteur

Le nom donné à la fête la plus symbolique du calendrier hébraïque, celle pour laquelle même le Juif le plus éloigné se déplacera encore à la synagogue, qui est noté en gras dans son agenda, pour laquelle il fermera exceptionnellement son négoce, n’est pas celui de Yom Hatéchouva, comme on aurait pu penser, mais de Yom Hakippourim. Le Jour des… « Recouvrements » !? 

Un objet se casse, on perd une somme d’argent, on a raté une bonne affaire : « Kappara !! » On demande que le dommage qui a eu lieu et la perte pécuniaire qui s'ensuit, puissent couvrir un dégât moral, physique, qui aurait pu être autrement plus sérieux. Kippour, étymologiquement, vient de la racine -K-P-R- (כ פ ר) qui contient cette idée de couverture, de couvercle. Ainsi la Kaporet, ornée des deux chérubins, chapeautait l’Arche de l’Alliance, l’objet le plus saint du Temple. Et c’est à cet endroit précis, que l’intensité de la Présence Divine sur terre, se révélait dans toute sa splendeur.

Heureux comme un juif a Kippour

Bien total

« Il n’y a pas eu pour Israël de jours meilleurs que Tou Béav et Yom Kippour ». Une fois par an, le 10 Tichri, même 3000 ans après le premier Kippour de l’histoire, et plus de 2000 ans après la disparition de l’Arche Sainte lors de la destruction du Temple, le Saint Béni Soit-Il, D.ieu d'Israël  étend toujours une bâche protectrice sur Son peuple, sorte de Talith invisible et enveloppant, et demande que l’on vienne se blottir dessous. C’est le jour du ‘Hessed Neto, où l’on quitte la notion mondaine du partenariat entre Rigueur et Clémence, pour décoller dans une dimension de Bien total, réservée en général à la fin des Temps. À Kippour, Le Saint Béni Soit-Il quitte le Trône du Roi pour s’asseoir sur celui du Père, et va nous dire : « Habillez vous de blanc, ne mangez pas, ne buvez pas, priez Mes enfants, car vous devenez Mes anges. Je vous couvre Peuple Chéri, Je vous couvre et vous protège des retombées de vos propres fautes. » 

…………………………………………………………………………………………………..

Pour en revenir à mon dilemme éducatif, si j’avais condamné sèchement mon enfant pour son geste,  j’aurais fait ressusciter ce monde primaire, aux angles acérés, autrefois englouti par l’Architecte Lui-Même, parce que non viable. 

Si je l’avais remercié en lui faisant remarquer toutefois que son cadeau avait un défaut, je m’alignais sur les fondations de notre monde présent, ou les règles de justice et de compassion sont les colocataires d’un même lieu, qu’ils gèrent ensemble.  

Mais en fermant un œil, en le « couvrant » de bienveillance, en faisant comme si je n’avais pas vu, je rentrais, sans le savoir, dans une tout autre dimension. 

Celle du Kippour

Ce n’est pas uniquement la solennité du Jour qui attire le Juif à la synagogue chaque 10 Tichri, mais bien plus, l’intuition profonde, inexplicable, transgénérationnelle, qu’il est impensable de rater un tel rendez-vous…