Il y a des personnes qui donnent énormément. Elles sont là pour tout le monde. Elles soutiennent, elles aident, elles portent. On peut toujours compter sur elles. Et pourtant, avec le temps, quelque chose en elles commence à s’épuiser. Comme une fatigue silencieuse qui s’installe. Car il arrive que l’on donne tellement… que l’on finisse par s’oublier soi-même…

Dans la Torah, le ‘Hessed occupe une place centrale. Donner, aider, prendre soin de l’autre n’est pas seulement une belle qualité : c’est une Midda (trait de caractère) essentielle, profondément ancrée dans l’identité du peuple juif. On grandit avec cette valeur, avec cette aspiration à faire du bien, à être là pour les autres, à construire. Mais selon notre histoire, notre sensibilité ou nos blessures, cela peut parfois être vécue de manière déséquilibrée. Et il arrive aussi que, sous prétexte que le ‘Hessed est une Mitsva, certaines personnes ressentent une forme d’obligation intérieure à toujours donner, encore et encore… Comme si elles n’avaient pas vraiment le droit de s’arrêter.

Il est important de trouver le juste équilibre : jusqu’où donner ?

Quand donner devient s’oublier

Un jour, une femme est venue me voir en consultation, profondément fatiguée. Elle me parlait de ses enfants, de son mari, de toutes les responsabilités qu’elle portait… et de tout ce qu’elle faisait pour les autres. Dans son quotidien, elle annulait une sortie importante pour elle parce qu’un de ses enfants ne se sentait pas bien. Elle reportait un rendez-vous important parce que son mari avait besoin d’elle. Elle faisait passer tout le monde avant elle. Puis je lui ai posé une question simple : « Et vous… qu’est-ce qui vous fait du bien ? » Elle est restée silencieuse. Elle donnait beaucoup aux autres… mais ne se donnait jamais à elle-même.

Pourquoi certaines personnes donnent jusqu’à s’oublier ?

D’un point de vue psychologique, ce fonctionnement ne naît pas par hasard. Beaucoup de personnes ont appris très tôt que donner, aider, faire plaisir était une manière d’être aimées ou reconnues. Peu à peu, une croyance peut s’installer : « pour avoir ma place, je dois penser aux autres avant moi. » Certaines blessures émotionnelles peuvent aussi être en jeu, comme la peur du rejet ou de l’abandon. Mais à force, la personne se coupe d’elle-même. Elle reste tournée vers l’extérieur… et perd le contact avec ses propres besoins.

Les maîtres du Moussar (pensée juive) ont beaucoup insisté sur cet équilibre. Le Rav Wolbe explique que même une Midda aussi élevée que le ‘Hessed doit être vécue avec conscience et mesure.

Les conséquences d’un don qui se fait au détriment de soi

Lorsqu’une personne donne constamment en s’oubliant, les conséquences ne tardent pas à apparaître. Une fatigue émotionnelle profonde peut s’installer. Un sentiment d’être débordée, vidée, parfois même invisible. Avec le temps, une frustration peut émerger : donner énormément… mais ressentir que ses propres besoins ne sont pas entendus. Et parfois, après avoir trop longtemps tenu, la personne peut exploser intérieurement : envie de tout arrêter, de tout lâcher. Ce n’est pas un manque de ‘Hessed. C’est la conséquence d’un ‘Hessed qui s’est fait… au détriment de soi-même.

Retrouver un ‘Hessed équilibré

Le Rav Dessler explique dans le Mikhtav Méeliyahou que le véritable don dépend de l’endroit intérieur d’où l’on donne. Lorsque la personne reste connectée à elle-même, le don devient plus juste, plus apaisé, plus profond. Donner ne signifie pas disparaître. Donner ne signifie pas s’oublier. Au contraire : plus une personne est alignée avec elle-même, plus son don devient vrai.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la Torah encadre aussi le ‘Hessed à travers des Halakhot (lois juives). Nos Sages enseignent que l’on ne doit pas donner au point de se mettre soi-même en difficulté (Choul’han ‘Aroukh, Yoré Déa 249), et que la vie de la personne passe avant celle de son prochain (Baba Metsia 62a). Autrement dit : la Torah ne nous demande pas de donner moins, elle nous demande de ne pas non plus nous oublier.

Quelques exercices pour se reconnecter à soi

  1. Revenir à ses besoins

Prenez 5 minutes, au calme. Fermez les yeux. Portez votre attention sur votre corps et posez-vous intérieurement :

👉 “De quoi ai-je besoin, là, maintenant ?”

Laissez venir une réponse sans réfléchir.

💡 L’objectif : réapprendre à écouter ses besoins avant d’agir pour les autres.

  1. Faire le bilan de son énergie

Prenez une feuille et tracez deux colonnes :

➡️ Ce qui me nourrit

➡️ Ce qui m’épuise

Notez concrètement situations, personnes, moments. Puis observez :

👉 Est-ce que ma vie est équilibrée ?

💡 Cela permet de reprendre du pouvoir sur son quotidien.

  1. Observer ses “oui”

Pendant une journée, observez chaque fois que vous dites “oui”. Puis demandez-vous :

👉 Pourquoi ai-je dit oui ?

Par envie ? Peur de décevoir ? Culpabilité ? Automatisme ?

💡 Cela permet de sortir du don automatique.

  1. Réapprendre à se donner à soi-même

Choisissez une action pour vous chaque jour :

Prendre un temps pour vous 10 minutes seule, vous reposer, sortir, appeler une amie.

👉 Et surtout : ne pas l’annuler

💡 C’est ici que le changement commence.

  1. Poser une limite douce

Essayez de dire :

👉 “Je ne peux pas cette fois, mais je pourrai plus tard.”

💡 C’est donner sans se trahir. 

En conclusion

« עולם חסד יבנה » : « Le monde est construit par le ‘Hessed ».

Dans la Torah, le ‘Hessed est une base de la création, une force qui construit et relie. Mais pour que cette lumière reste vivante, elle doit être vécue avec équilibre. Car lorsque l’on donne en s’oubliant, on finit par s’épuiser… et la lumière s’éteint peu à peu. Alors que lorsque l’on donne en restant connecté à soi-même, le don ne vide pas, il remplit. La lumière reste chez celui qui donne, et elle augmente même, lorsqu’elle est donnée avec justesse…