À travers d'impressionnants témoignages sur son père, le Rav Yaacov Sitruk parle, dans ce discours, de l'amour de son père pour la tefila, de son investissement considérable pour le chalom, de son attachement sans limite aux Guedolim (Grands de la Torah) et de l'immense valeur qu'avait, à ses yeux, l'étude de la Torah. 

Retranscription par Léa Marciano :

Je voudrais d'abord vous dire quelque chose de très personnel: dire des hespédim pendant la lévaya de notre père ou pendant les chiv'a, c'était normal; c'est notre père ! Venir prendre la parole devant vous, c'est un privilège que je ne suis pas sûr de mériter. Mais si je le fais, c'est parce que je suis conscient de ce que notre père a laissé tellement de choses, tellement d'enseignements. Je pense même pouvoir dire qu'il a laissé un dérekh, une perspective, dans la pratique de la Torah et des mitsvot. Et comme on a toujours partagé notre père avec tout le monde (avec beaucoup de plaisir !), il est normal qu'aujourd'hui nous partageons ses enseignements. 
 
Je sais que beaucoup de gens, et certainement toutes les personnes présentes ici, ont beaucoup prié pour sa réfoua (guérison). La quantité de tefilot qui ont été récitées, je pense qu'elle est incalculable, inqualifiable. Je voudrais d'abord dire que, sans aucun doute, comme il le disait toujours, c'est grâce à ces tefilot que, baroukh Hachem, il est resté auprès de nous si longtemps. Mais je voudrais qu'on comprenne ce que sont devenues aujourd'hui ces tefilot. 
 
Il disait toujours que lorsqu'on demande la réfoua, on demande toujours la réfoua chéléma, la guérison totale. Il rapportait qu'il y a certaines choses pour lesquelles on utilise ce qualificatif de chéléma: on parle de réfoua chéléma, de guéoula chéléma (de délivrance totale) et d'une téchouva chéléma (d'un retour qui est, également, total). 
 
Je dois vous dire également que notre père aimait beaucoup la période de Elloul et des yamim noraïm. Pour lui, les seli'hot, c'était une période qu'il attendait avec impatience. C'était un amoureux des seli'hot. Je me rappelle que lorsqu'on avait l'occasion de prier dans des Synagogues dans lesquelles on avait le malheur de sauter le moindre passage, il était malheureux ! Lorsque, dans une assemblée, on disait les seli'hot un peu trop rapidement, il ne comprenait pas. Lorsque les gens disaient: "Je n'ai pas pu me lever. Je suis fatigué.", il disait: "Mais comment peut-on être fatigué lorsqu'il s'agit de se lever pour aller faire les seli'hot ?". 

Comme vous le savez, il est niftar dans cette période. Au moment où on sentait qu'on arrivait au bout, on était face à un dilemme. En effet, il a eu, entre autres mérites, celui de rester conscient. Jusqu'à la dernière minute. On a donc pu lui faire le Chéma. Et vous savez qu'il est bien dans ces moments-là (je ne souhaite à personne de les vivre) de faire le vidouy. Mais le dilemme, c'est que faire le vidouy à quelqu'un dans cette situation, c'est un peu lui faire comprendre que c'est fini. Et c'était l'antithèse de ce que mon père vivait chaque instant de sa vie. 

Pour tout vous dire, nous, les enfants, étions autour de lui. Et jusqu'à la dernière seconde (je vous assure que je n'exagère pas), jusqu'à la dernière seconde, on était sûr que ça allait s'arranger. Sauf qu'il fallait rester lucide, alors on s'est demandé comment on pouvait lui faire faire le vidouy. Et puis là, un de mes frères a eu cette idée géniale: on lui a proposé de faire les seli'hot. On a fait des seli'hot avec lui. Vous imaginez qu'on a raccourci au maximum cette fois-ci (il ne nous a rien dit) pour arriver au vidouy. Et il a fait le vidouy. C'est-à-dire que les derniers signes d'assentiment qu'il a fait avec sa tête, c'était en récitant les seli'hot. 
 
Il vivait la période des seli'hot d'une façon très intense car s'il a réussi à faire faire téchouva à tellement de gens dans sa vie, c'est parce qu'il était lui-même un éternel baal téchouva. C'était quelqu'un qui se remettait constamment en question. C'était quelqu'un pour qui la prière était, comme chacun le sait, LA avoda, le point essentiel de cette période. C'était les plus beaux moments de sa vie. 
 
Lorsqu'il a fait son AVC en 2001, il était, pendant quelques jours, dans le coma. Il a mis quelques jours à se réveiller, à revenir à lui. Et puis, vraiment dans les premiers jours qui ont suivi son réveil, c'était la hazkara  (l'anniversaire de la mort) de son père. Chaque année, il avait l'habitude de venir en Israël pour aller sur la tombe de son père, mon grand-père. Cette année, évidemment, ce n'était pas possible. Alors on lui a organisé un minyane dans le service de réanimation neurologique de la Pitié Salpétrière. Du jamais vu ! On a amené un Séfer Torah. Il est monté à la Torah. Il a tenu à lire lui-même la troisième partie du richone de Michpatim. Et, au bout de trois pessoukim (dont la lecture lui a demandé d'énormes efforts), on lui a dit: "C'est bon, tu as lu trois pessoukim.". Tout ceux qui connaissent la Halakha savent que le minimum qu'on doit lire lorsqu'on monte à la Torah, c'est trois pessoukim, trois versets. On lui a dit: "C'est bon, tu peux t'arrêter.". Mais il a voulu continuer jusqu'au bout du passage qu'il avait commencé à lire. Et en fait, cette montée terminait par les mots "ורפא ירפא (et guérir il guérira). Après les avoir lu, il s'est tourné vers nous, et nous a dit: "Vous avez compris pourquoi il fallait aller jusqu'au bout ?". Et dès ce jour-là, nous avons compris deux choses: la première, c'est qu'il allait guérir; et la seconde, c'est que la tefila était ce qu'il y avait de plus important dans sa vie. Et depuis ce jour jusqu'à ce qu'il rentre à l'hôpital quatre jours avant sa petira, il n'a pas raté une tefila avec minyane. 
 
Alors évidemment, c'est une foule de gens qui a eu la gentillesse de venir prier avec lui là où il se trouvait. Et voilà que, dans le minyane qu'on avait organisé à la maison, la prière durait souvent très longtemps. Il prenait son temps. Sa Amida durait beaucoup de temps. Alors un jour, des gens nous ont dit que c'était un peu compliqué: ils travaillaient, il fallait venir tous les jours... Et il nous a dit la chose suivante: "Vous pouvez me demander tout ce que vous voulez, mais ne me demandez pas d'aller plus vite dans ma tefila. C'est le moment le plus important de ma vie.". 
 
Et toute sa vie, la tefila l'a guidé. Elle l'a accompagné. Et il disait toujours: "Je n'ai jamais abandonné la tefila béminyane. Elle ne m'abandonnera jamais ! ". Et si vous saviez le nombre de fois où, lorsqu'il était à l'hôpital, en rééducation, pendant les après-midi d'hiver, alors que le coucher de soleil était très tôt, on se retrouvait quelques instants avant la chekia (le coucher du soleil) à 6 ou 7 et on se disait que, cette fois-ci, il n'y aurait pas minyane... Et il nous disait: "Ne vous inquiétez pas, ils vont arriver !". Et à chaque fois, ils sont arrivés ! 

Je me rappelle lorsqu'un jour, dans une kermesse organisée par l'école, on m'a offert mon premier Siddour. J'étais vraiment un tout petit garçon, et il m'avait dit cette phrase... Il m'avait dit: "Ce sera ton meilleur ami !". Évidemment, sur le coup, je n'ai pas très bien compris. Mais aujourd'hui, je me rends compte à quel point c'était vrai. Et surtout à quel point c'était comme cela que lui vivait la chose. 

Il nous a quitté dans une période de téchouva. Dans la Haftara de Chabbat Chouva, il est dit: "Chouva Israël ad Hachem Elokékha (Reviens Israël jusqu'à Hachem ton Dieu)". Et les Hakhamim, et notamment le Chem miChemouel, se demandent: que veut dire "revenir jusqu'à Hachem" ? Et l'idée est toute simple: la téchouva fait partie de ces démarches qui se doivent d'être totales. On ne peut pas faire une demi-téchouva. Le Chem miChemouel donne cette image: on ne peut pas faire téchouva en montant les marches une à une. Car si on monte une marche avec encore une partie de nos avérot, celle-ci vont très vite nous faire redescendre la marche qu'on vient de monter. La téchouva, c'est un démarche absolue. La téchouva doit être chéléma. 
 
En réfléchissant au fait que notre père, à nous tous, nous a quitté pendant cette période, je pense que les tefilot que nous avons fait pour sa réfoua chéléma vont se transformer en tefilot pour la téchouva chéléma. 
 
C'était quelqu'un d'absolu, d'entier. Avec les autres, il était très ouvert, très sympathique, très tolérant. Mais envers lui-même, il ne faisait aucune concession. C'est ce que j'appelle quelqu'un d'entier. 

Il y a très longtemps, à l'époque de ma Bar Mitsva, un homme m'a dit: "Tu sais, j'ai fait téchouva parce qu'un jour je suis entré à la Synagogue, et j'y ai vu ton père prier. J'ai vu la façon dont il se concentrait dans sa tefila, et j'ai eu envie de goûter à cela. Alors juste pour prier comme lui, je me suis rapproché.". Cet homme est aujourd'hui, Baroukh Hachem, très religieux. 

Je voudrais à présent vous parler de trois points (on ne va pas dire trois points essentiels, car ce serait un peu minimiser les autres).
 
Le premier, c'est l'amour qu'il avait pour tout le monde. Je sais que vous avez peut-être entendu d'autres hespédim. Tout le monde en a parlé ! Mais on ne finira jamais d'en parler car je crois que c'était l'une de ses principales préoccupations. Il a toujours tout fait pour qu'il y ait le chalom. Le chalom était son objectif. 
 
Comme vous le savez, il a eu de grandes responsabilités communautaires. C'était quelqu'un qui était en avant, qui se devait faire des déclarations, qui a souvent eu besoin de statuer les choses, d'avoir un discours catégorique. Et malgré cela, non pas qu'il cherchait à faire l'unanimité, mais il ne voulait jamais laisser personne de côté. Et même dans son travail, même dans les hautes sphères de la communauté, où les conflits sont fréquents et inévitables, il n'en a jamais voulu à quelqu'un, et il n'a jamais laissé faire pour qu'on lui en veuille. 
 
Je ne vais pas vous donner d'exemple, mais je peux vous dire une chose: le nombre de fois où il a été demander mé'hila à des gens est incroyable ! Et je revois encore des scènes dans lesquelles des gens bien intentionnés lui disaient: "Mais enfin, ce n'est pas à vous d'aller demander mé'hila !". Pourtant, pendant des années et des années, la veille de Kippour, il demandait mé'hila... Je vous assure, je vais essayer de rester objectif: je ne pense pas que, d'après la Halakha, il avait l'obligation d'aller s'excuser. Je pense que c'était tout simplement sa avoda, son travail. Il ne pouvait pas envisager que l'on se rapproche d'Hachem sans se rapprocher des hommes. 
 
Je vais vous dire une chose. Avant de la dire, j'ai vérifié. J'ai demandé à mes frères, à mes sœurs, à ma mère. Et ils ont tous confirmé: on ne l'a jamais entendu dire le moindre lachone hara. 
 
Je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que cela veut dire. C'était un père normal. A la table du Chabbat, on parlait de tout ! De tout ! Je me rappelle même qu'une fois, lorsque je venais de rentrer dans les Yéchivot, je lui avais dit: "Papa, pourquoi est-ce qu'à table, Chabbat, on ne dirait pas que des Divré Torah ?". Il m'a dit: "Non, mon fils. Je veux parler avec vous de tout ce qui vous intéresse". De tout, sauf de lachone hara. Et lorsque, dans une discussion, le lachone hara se présentait, il esquivait. Il nous interdisait. Et si jamais on commettait l'erreur de dire un lachone hara, alors vraiment, vraiment, il se fâchait. Et pourtant, il se fâchait très rarement. 
 
Mes chers amis, ça c'est une avoda (un travail). Il y a des gens qui sont plus tolérants que d'autres, il y a des natures meilleures que d'autres. Mais ne pas dire de lachone hara, c'est contre-nature. Il s'est travaillé toute sa vie, et il a réussi. 
 
Il y a quelques mois, lorsque la maladie avait malheureusement gagné du terrain, quelqu'un avait conseillé à ma mère de lui demander, en tête-à-tête, s'il avait peut-être, au fond de lui, une rancoeur qu'il n'avait jamais osé exprimer. Cela lui ferait peut-être du bien... Elle lui a parlé. Et elle nous a raconté qu'il a eu beau chercher, il n'a pas trouvé. On lui a demandé, nous qui ne sommes pas à un niveau aussi élevé, "Tu n'en veux même pas à Untel ? Ni à Untel ?". Il a répondu: "Non, je n'en veux à personne."
 
La deuxième chose dont je voulais vous parler, c'est son attachement aux Rabbanim, aux Guedolim. Et je vais vous expliquer un peu plus en détail ce que je veux dire: 
 
Vous savez, les Rabbanim ne disent pas toujours des choses qu'on a envie d'entendre. Parfois, ils nous disent: "Il ne faut pas s'habiller comme cela", "Il ne faut pas avoir tel téléphone", "Il ne faut pas aller ici", "Il ne faut pas faire cela"... Et parfois, on peut facilement s'imaginer que ce qu'ils disent ne concerne que certaines personnes ou certaines situations. Que tel Rav est trop ma'hmir, ou peut-être "déconnecté"... Des excuses, il y en a de toute sorte ! Moi, je vais vous raconter une anecdote: 
 
Il était question, un jour, à Paris, de lancer un grand projet, qui tenait beaucoup à cœur à mon père. Pendant de longs mois, il avait préparé ce projet. Il avait avancé. Et apparemment, dans les milieux religieux parisiens, pas tout le monde ne voyait cela d'un très bon œil... Alors il y a eu des débats, des discussions... Et un jour, mon père a dit à d'autres Rabbanim: "Je vais aller demander l'avis de Rav Eliyachiv. Et ce qu'il me dira, je ferai.". 
 
Après un déplacement qui a demandé beaucoup d'efforts à mon père, nous sommes arrivés chez Rav Elyachiv. Mon père s'est assis devant le Rav, et a commencé à lui expliquer le cas. A ce moment-là, quelqu'un entre, coupe la parole à mon père, et dit à Rav Elyachiv, en Yiddish (mon père ne comprend donc pas ce qui se dit), quelque-chose pour défendre l'autre point de vue. Après avoir entendu ces quelques mots, Rav Eliyachiv dit à mon père: "Ah non, il ne faut pas le faire.". Mon père remercie alors le Rav, il le salue et nous partons. 

Je ne comprends pas le comportement de mon père et, lorsque nous sommes en route vers la voiture, je lui dis, encore sous le choc de ce qui venait de se passer: "Papa ! Tu n'as même pas expliqué, tu n'as même pas défendu ce en quoi tu croyais (parce que vraiment il y croyait) ! Regarde comment les choses se sont passées !". Je ne comprenais pas... Il m'a dit: "Peut-être que tout cela, c'était pour que tu apprennes la chose suivante: lorsqu'on va demander l'avis d'un Rav, ce qu'il dit, c'est ce qu'on doit entendre. Toi tu crois que si le Rav a dit ceci, c'est parce qu'on lui a dit cela. Mais si tu peux imaginer qu'un Rav ait été manipulé, c'est que tu n'as pas compris ce qu'est un Rav. Si tu veux savoir ce qu'est un Rav, si tu crois savoir ce qu'est un Rav, tu dois accepter ce que le Rav te dis". Et en une seconde, le dossier était classé. Voilà comment il a vécu toute sa vie. 

Je vais vous faire une autre confidence: lorsqu'il était question qu'il soit Grand Rabbin de France, en 1987, il n'en avait pas envie. Je vous assure qu'il n'en avait pas envie, aussi difficile à croire que cela puisse être pour certains. Alors son Roch Yéchiva, Rav Nissim Tolédano זצייל, lui a dit: "Il faut que tu ailles demander à Rav Chakh". Et lorsque Rav Chakh זצייל lui a dit: "Il faut y aller", cela a été pareil: il l'a écouté sans hésiter. Des anecdotes comme celles-là, je peux vous en raconter à n'en plus finir...
 
Si je vous raconte cela, c'est parce que depuis son décès, j'entends tellement de gens dire "C'était notre Rav !". Si c'était notre Rav, nous devons nous aussi, de même que lui a écouté les yeux fermés ses Rabbanim, écouter les yeux fermés ce qu'il nous a enseigné: rechercher le chalom (ce qui implique aussi de ne pas dire de lachone hara), écouter les Rabbanim, et enfin le troisième point, qui est peut-être le plus important. 
 
Le troisième point, c'est que tout au long de sa vie, il n'y a jamais rien eu qui eut à ses yeux autant d'importance que l'étude de la Torah. Il a fait revenir beaucoup de monde à la Torah, mais il a toujours dit: "Moi, je vous allume. Mais si vous ne continuez pas en étudiant la Torah, ça ne sert à rien !". Et je vais vous donner, encore une fois, quelques petits exemples: 
 
Lorsqu'il s'est retrouvé Grand Rabbin de France, son discours a tout-à-coup porté beaucoup plus loin qu'auparavant. Et très vite, il a été sollicité par des Rabbanim, des Raché Yéchivot, pour qu'il les aide à ramasser des fonds pour les Yéchivot. Il a immédiatement accepté, et je revois encore les Rabbanim qui venaient nous voir, et lui qui allait assister à des galas, qui les invitait dans des Synagogues, qui faisait lui-même des appels... Et vous pouvez imaginer que, dans le contexte communautaire, c'était nouveau, et ça a été très mal perçu. De plus, d'autres institutions en France avaient de très graves problèmes d'argent. Et on le lui a reproché je ne sais combien de fois, en lui disant: "Mais enfin, les Yéchivot, il y en a plein ! Une de plus ou de moins, qu'est-ce que cela va changer ?!". Et lui nous disait toujours: "Ce n'est pas grave. Ils ne peuvent pas comprendre. Mais un jour, ils comprendront."
 
Il n'a peut-être pas été le Rav qui a accompagné les ba'hourim dans les Yéchivot. Mais je crois que directement, et encore plus indirectement, c'est sur des milliers et des milliers de ba'hourim français, qui sont aujourd'hui dans les Yéchivot ou qui sont passés par elles, qu'il a eu une influence incroyable. Parce que pour lui, c'est cela qui était important. Il disait toujours: "La Synagogue n'a pas d'avenir. Le seul avenir, c'est le Beth Hamidrash". Lorsqu'il faisait des discours dans les mariages, il disait quasiment à chaque fois au 'hatan (au marié): "Le plus beau cadeau que tu puisses faire à ta femme, c'est de revenir tous les jours avec les enseignements que tu as étudié." 
 
Il nous disait toujours: "La vraie valeur d'un homme dépend de son limoud (étude de la Torah). Pas d'autre chose.". 
 
Tout cela, ça a été des combats. Car même s'il donnait l'impression que tout était facile, c'était quelqu'un qui n'a jamais eu peur d'affronter lorsqu'il avait des convictions. 
 
Il y a quelques mois à peine, il a, dans un message à la radio, dit des choses assez catégoriques, assez tranchées. Il a été vivement critiqué. On le racontait. Je ne vais quand-même pas dire qu'il a été allusif, mais il disait: "C'est tellement loin de ce que j'ai dit, c'est tellement contraire à tout ce que j'ai toujours enseigné, qu'il ne faut pas faire attention.". Il y a toujours des gens qui vont chercher la brèche dans laquelle s'engouffrer. Mais le émeth, on ne peut pas le changer. 
 
Les gens me demandent: "Vous allez bien ?". Je réponds: "On ne peut pas aller mieux, vu les circonstances.". Car il n'y a pas de plus grande consolation que cette affection, cet amour que vous lui avez témoigné à travers nous. C'est quelqu'un qui a tellement fait... 
 
Une fois, quelqu'un m'a dit: "Quand-même, il était jeune...". Je lui ai alors raconté une histoire que mon père aimait beaucoup. C'est celle d'un Rav qui était tellement actif dans sa communauté, qu'une fois quelqu'un lui a demandé: "Mais quand est-ce que vous dormez ?". Et le Rav a répondu: "Je dors comme je fais tout le reste: vite !". Cette histoire est peut-être celle qui l'a le plus inspiré. 
 
La durée de la vie n'a aucun sens. Certains vivent doucement, d'autres vivent vite. Certains remplissent les années même lorsqu'elles sont peu nombreuses, et d'autres qui, même si on leur accorde encore des dizaines d'années, ne changeront pas énormément. 
 
Jusqu'à la fin, il était conscient. Et parmi les très nombreuses questions qu'on lui a posé, on lui a demandé s'il avait mal, s'il souffrait. Et, d'un signe de tête, il répondait que non. Pourtant, on savait bien qu'il souffrait ! Mais on savait aussi qu'il n'était pas un menteur. Alors que signifiait cette réponse ? En fait, dans notre langage à nous, il souffrait. Mais lui-même était au-dessus de tout cela (de ce que nous considérons comme de la souffrance). Chaque chose avait pour lui un sens. 
 
À Roch Hachana, nous avons lu la Akédat Itshak. Cet événement est un de ceux que nous avons le plus exploité. Nous allons même jusqu'à dire à Hachem de se souvenir des cendres de Yitshak, qui sont devant Lui, pour que ce soit un mérite pour nous. Mais de quelles cendres s'agit-il ? Yitshak n'a pas été sacrifié, finalement ! A ce propos, pendant les chiv'a, un Rav nous a donné l'enseignement suivant: dans la vie, ce qui compte, ce n'est jamais le résultat. C'est la démarche. Avraham n'a pas fait la che'hita de son fils, mais il a sacrifié son fils. Il a atteint le תכלית, l'objectif dans sa démarche. 
 
Concernant mon père, qui attendait avec impatience le Machiah, qui en parlait chaque jour et qui, tellement souvent, a dit: "Je l'accueillerai en marchant !", nous avons demandé à ce même Rav: "Mais finalement, il ne l'a pas accueilli ?!". Et le Rav nous a répondu: "Le Machiah, c'est comme s'il y en avait deux. Il y a celui qu'on attend, et celui qu'on va recevoir. Et allez savoir si celui qu'on attend n'est pas encore plus grand que celui qu'on va accueillir." Allez savoir si la tefila qu'on fait pour une réfoua chéléma n'est pas encore plus grande que la réfoua elle-même. C'est comme cela que mon père vivait. 
 
Je crois qu'il a atteint dans sa vie tout ces objectifs. Même ceux dont on pourrait dire qu'il ne les a pas atteint. Parce que ce qui comptait dans sa vie, c'était d'avoir des objectifs, et de tout faire pour les atteindre. 
 
Quelqu'un m'a raconté qu'un jour, mon père est allé dans une fête, pour faire plaisir à une famille. La salle se trouvait au troisième étage sans ascenseur, et lorsqu'on lui a dit qu'il faudrait donc monter à pied, il a accepté. Il lui a fallu vingt minutes pour monter les trois étages, et la personne qui organisait la fête a été très étonnée qu'il ait pu les monter... Lorsqu'elle a demandé: "Mais comment il a fait?", mon père a répondu: "Je n'ai pas monté trois étages. J'ai monté une marche, puis encore une marche, puis encore une marche... Jusqu'à ce que je suis arrivé là où je devait arriver". Voilà quelle était la philosophie de sa vie, surtout les dernières années. 
 
Béézrat Hachem, ce que nous voulons maintenant, c'est arriver à une téchouva chéléma. Arriver à s'inspirer de ses midot, de son travail, de ses enseignements. 

Je sais que, pour beaucoup d'entre vous, vous êtes ses élèves. Vous êtes comme ses enfants. Je sais que vous avez plus que de l'affection pour lui. Je sais qu'il a fasciné énormément de monde. Mais sa force, c'est qu'il fascinait les gens tout en étant quelqu'un de très simple. Parce qu'il était vrai. Et il n'y a que comme cela qu'on arrive au chalom, qu'on accepte les enseignements des Rabbanim tels qu'ils sont, et qu'on comprend le véritable message de la Torah.