« J’étais assis là, sur la chaise des réalisateurs, écrit dessus "Director", Ya’ani c’est moi le directeur (rires), et je vois 50 personnes s’affairer devant moi et attendre mes ordres. Et soudain, ça me tombe dessus, de haut en bas, de la tête aux pieds, et je me demande : "Mais qu’est-ce que je fais là ? Mais qu’est-ce que je fais ici… ?!" »

Ainsi Rav Ouri Zohar dans une interview sur cette plage qu’il connaît si bien, un verre de coca à la main, chaleureux, jovial, barbe longue, chapeau, se raconte et rit de bon cœur. 

Dernier tournage avant le tournant

À 40 ans, sur le tournage de son dernier film, « Léhatsil Et Hamatsil » (« Sauvez le sauveteur »), Ouri Zohar n’était déjà plus là. Physiquement il était présent, mais son équipe se rendait compte que quelque chose avait changé. 

Le co-scénariste raconte : « Ouri faisait le film car il s’était engagé auprès du producteur et c’était un homme de parole, mais le cœur n’y était pas. » 

Zohar quitte dorénavant le tournage chaque vendredi tôt l'après-midi, lit un livre dans une cabine de plage entre les prises ou s’éclipse une brochure à la main. 

Un ami frappe un matin à sa porte, à Yaffo. Sa femme Elia lui ouvre, dit qu’il est « en-haut », qu’il finit de prier et descend tout de suite…

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Tout commença avec les arguments d’un Rav orthodoxe, qui lui prouvera l’existence de D.ieu. Un autre se serait enfui, aurait trouvé une excuse pour ne pas reconnaître, aurait « refoulé » la vérité qui lui éclate en plein visage. Mais pas Ouri Zohar. C’est un lion. Et devant l'Absolu, il ne flanche pas, mais il s’incline. 

Ainsi, avec ses propres mots, il raconte le moment clef de son retour aux sources : 

                                 

« Je me considérais alors comme une homme de lettres cherchant des défis intellectuels et, en tant que tel, j’acceptai l’invitation d’un ami de venir à Jérusalem pour débattre avec un rabbin orthodoxe. Nous conclûmes que si le rabbin parvenait à me convaincre de l’existence d’un créateur au monde, je reviendrais à la religion. Mais si c’était moi qui gagnais, le rabbin allait devoir me suivre… »

Tellement Ouri Zohar.

Il n’avait aucun doute sur qui allait remporter la joute théologique. Il se réjouissait certainement déjà de sa victoire, lui à qui rien ne résistait. 

Il poursuit :

« Je me souviens être sorti de la maison du Rav avec en tête ses mots disant être l’homme le plus heureux de la terre. Mais qu’est-ce qu’il racontait ?! J’habitais alors une villa donnant sur la mer à Yaffo, toute la journée sur les plages du Sheraton, et lui, assis ici dans une vieille pièce aux murs décrépis, et s'il n’avait pas des livres du sol au plafond, je crois que celui-ci se serait effondré… Et il disait être heureux ? De quoi parlait-il ? Moi je n'attendais que de sortir de cette pièce. Vivement la mer. La liberté. »  

Lors de cette rencontre déterminante, le rabbin lui prouve que le monde a un Créateur. Rabbi Zohar avouera, bien des années plus tard, que c'était la première fois de sa vie qu’il rencontrait un érudit orthodoxe. Lui, le Tsabar israélien, pur produit des Kibboutz, écouta avec attention et fascination cet homme aux habits sobres, mais au regard lumineux, qui allait répondre une à une à ses questions, avec intelligence, calme et assurance. 

Je me suis assis et je me suis dit : « Je ne peux pas. Je suis incapable de faire quoi que ce soit. 

Mettre une kippa sur la tête ? Jamais de la vie. 

Je me suis regardé dans un miroir et j’ai dit : Je ne mets pas cette chose sur ma tête même s'il y a un million d’enfers... !

La prière ? Non !

Chabbath ? Impossible. 

Je me suis alors adressé à Mon Seul Interlocuteur, dans mes mots, désemparé, mais tentant d'être complètement honnête :

"Regarde. Je ne Te connais pas. Mais que puis-je faire puisqu’on m’a prouvé que Tu existes et que j’ai une responsabilité envers ma femme et mes enfants ? Mais Tu me demandes quelque chose que je suis incapable de faire. Aide-moi." 

Et D.ieu m’a conduit. Il m’a envoyé une pensée : "Fais quelque chose de facile, dont tu es capable, mais fais-le avec persévérance !"

J’ai cherché la Mitsva la plus simple à effectuer.

J’en ai trouvé une. Allumer 2 bougies avant Chabbath. Une fois par semaine, 2 bougies, une bénédiction, 20 secondes par semaine et c’est tout… Mais pour la vie entière. Décision sans appel. Et ce fut le début.

                                  

Je me souviens être venu chez le Rav Zylberman pour lui demander quel est le minimum de prières que je puisse faire, juste pour éviter l’enfer… Même si j’étais au Paradis au dernier rang, avec la chaleur de l’enfer dans mon dos, ça me suffisait, je n’en demandais pas plus. Juste un minimum de prières… »

Ainsi Rav Ouri Zohar, immensément sincère, raconte ses premiers pas dans la Téchouva. Il devra alors tout surmonter : l’incrédulité de sa société, le mépris et les ricanements d’un monde « trop intelligent » pour ces « bigoteries », sa femme qui ne suit pas et sa reconstruction personnelle alors qu’il va devoir tout remanier dans sa vie. Ouri Zohar va devenir le Ba'al Téchouva emblématique, le Rech Lakich, le Rabbi Eli'ézer Ben Dourdaya de son époque. Si le Mal à la capacité de refroidir l’enthousiasme d'Israël pour son Créateur, Rabbi Zohar au contraire va oser plonger la tête la première dans la froide baignoire de la laïcité israélienne, et la réchauffer pour toujours. Il devient LE précédent. 

On ne vous le pardonnera pas…

La semaine des Chiva' de son décès pas encore terminée, un certain journalisme se sentira obligé de dire quelque chose d’intelligent sur lui. Là où Reb Ouri avait cherché simplicité et transparence, les cyniques doivent compliquer et obscurcir. Le phénomène est décrit comme une « orthodoxisation » de l’homme, pour surtout ne pas mentionner le terme si limpide de « retour à la Torah »On prend de haut, on se démarque. 

                                      

Quelqu’un qui va faire un pas sincère vers la pratique dérange, on ne peut y échapper. Il va réveiller consciences et culpabilités et soulever une vague d’inconfort chez ses proches, ses collègues, parfois sa famille. Et s'il est très connu et très influent, les échos du séisme se feront ressentir à très longue distance, sur toute sa société et parfois sur tout son pays. 

Un candidat au retour vers le judaïsme doit s’attendre à des spéculations sur son compte. Et ça ne sera pas flatteur. « Il avait perdu l’inspiration, il était au bout... » ou « Il avait besoin de béquilles, d’une planche de salut qu’il a trouvée dans la religion… » ou encore « C’était ça ou la drogue… » Rabbi Zohar les a toutes entendues, toutes encaissées, et avec son beau sourire, aurait pu engager un débat même avec ses pires détracteurs. 

Un Tsadik Emèt

3 jours avant la fête de la réception de la Torah - date ô combien symbolique -, cet homme immense a rejoint son Créateur, en pleine possession de ses moyens, d’un arrêt du cœur. Une mort en « baiser », comme disent nos Sages. 

La séance de sa vie qui débuta à 40 ans fut celle de la maturité, du courage et d’une cohérence totale devant la vérité qui s’imposa à lui. Et il aurait ajouté : celle d’un bonheur vrai. 

Il ne renia jamais son passé, mais utilisera sa créativité et son talent pour reconnecter 'Am Israël à ses racines. Son plus beau long-métrage, dira-t-il, « c’est celui qui s’ouvre chaque matin devant vous, avec ses défis et ses opportunités, celui que vous réalisez continuellement sans besoin de caméra ni de pellicules… » 

Que son âme repose en paix auprès de son Créateur, et qu’il soit pour nous source intarissable d’inspiration et de bénédictions.

Amen Véamen. 

                                   

(NdA : Nous avons pris le parti de ne mettre l'épithète “Rav” à son nom qu'à partir de son retour à la Torah. L’immense Rav Zohar, qui demandait à ses interlocuteurs de l'appeler Ouri, aurait certainement préféré…)