Dans un monde qui le confronte et peut l’aliéner à toutes sortes de sollicitations, dépendances et divertissements, la Torah valide et même valorise le fait que l’homme puisse ressentir par moments le besoin légitime d’un retrait volontaire.
Rabbi David Cohen était un personnage étonnant, dans le paysage déjà pittoresque et constamment en mouvement de la Jérusalem du XXe siècle : né en 1887 en Lituanie, élève de prestigieuses institutions telles que la Yéchiva de Slobodka, il s’était ensuite tourné vers certaines universités allemandes et suisses, dans une quête des racines de la sagesse et de la mystique humaines. C’est justement en Suisse qu’il fit la connaissance, en 1915, du Rav Avraham Its’hak Kook : rencontre pour lui décisive, et il le suivra dès lors jusqu’en Erets Israël, comme l’un de ses plus proches disciples.
Rabbi David Cohen fit grande impression à Jérusalem, où l’on ne tarda pas à le surnommer "le Nazir" : il s’était en effet engagé dans une vie particulièrement austère et ascétique, marquée par des jeûnes et même de longs "jeûnes de la parole" ; sans avoir pu faire explicitement vœu de Nazir, il s’abstenait de vin et de tous les produits de la vigne ; il ne taillait pas non plus ni ses cheveux ni sa barbe.
Il quitta ce monde en 1972, entouré d’un respect général tinté d’admiration pour son désir sans compromis d’élévation spirituelle, même si certains ne se privaient pas d’émettre les plus grandes réserves quant à la voie extrême dans laquelle il s’était engagé.
Quoiqu’il en soit, et malgré l’impossibilité de respecter de nos jours tous les engagements que doit assumer, selon la loi de la Torah, toute personne désireuse d’adopter le statut de Nazir, il est de fait que le Rav David Cohen aura redonné une sorte d’actualité à cette notion illustrée dans les temps bibliques par le vaillant Chimchon (Samson), mais devenue caduque avec la disparition du second Beth Hamikdach, il y a près de deux mille ans.
Quelle pertinence alors pour nous, aujourd’hui, des lois du Nazir que la Torah nous enseigne dans la Paracha de Nasso ?
L’aspiration spirituelle du Nazir
Il semble que, dans notre monde en perte de repères et de valeurs, marqué par l’abondance, le superflu et les multiples tentations et sollicitations d’une matérialité souvent agressive et dominatrice, le naziréat nous ouvre justement des champs de réflexion profonde quant à la recherche de l’élévation spirituelle et d’une vie de sainteté, quant au rapport au corps et à ses désirs, l’apprentissage nécessaire de la maîtrise de soi et des vertus de l’abstinence, les liens complexes de l’individu et de la société…
Sans entrer ici dans les détails du naziréat et du lien établi par les Sages avec le spectacle dissuasif du dérèglement des mœurs, on pourra alors tracer quelques grandes lignes inspiratrices :
Le "chemin de rectitude" et l’élévation spirituelle ne sont pas réservés à une élite, tout Juif qui y aspire peut à tout moment en faire le choix.
La maîtrise des désirs est déjà en soi un chemin spirituel.
Car quand le Nazir se prive de vin et des produits de la vigne, il se détourne certes d’une source de réjouissance et de sociabilité, mais il évite aussi la perte potentielle de toute maîtrise de soi, de ce qui fait la dignité d’un homme. Il se permet d’expérimenter une forme de liberté intérieure, où certaines renonciations volontaires s’avèrent être la clé d’une clarification de l’âme. Et quand le Nazir s’interdit la coupe des cheveux, il renonce certes à une certaine image de soi, mais il s’impose en revanche un rapport nouveau et intime à l’énergie vitale non domestiquée qu’ils représentent.
Quand il s’interdit de se rendre impur dans la proximité avec un proche décédé, il met bien sûr entre parenthèses le désir ou le besoin naturel de sociabilité, mais il apprend également les vertus d’une dose de solitude et de silence, dans le retrait de la société.
Le véritable défi de l’homme
Et pourtant, au terme de la période ascétique que cet homme se sera imposé, mû par une profonde aspiration à élever et enrichir son monde spirituel intérieur, il lui faudra sans tarder reprendre le cours d’une vie sociale normale et, chose a priori étonnante, apporter un sacrifice d’expiation !
Ce devoir d’expiation, pour étonnant qu’il puisse paraître en conclusion d’une enthousiasmante période d’élévation spirituelle, nous permet cependant de mieux comprendre les enjeux du naziréat : dans un monde qui le confronte et peut l’aliéner à toutes sortes de sollicitations, dépendances et divertissements, la Torah valide et même valorise le fait que l’homme puisse ressentir par moments le besoin légitime d’un retrait volontaire, afin d’expérimenter et de se ressourcer à des moments précieux d’introspection, de retour sur soi, de pureté et d’authentique intensité spirituelle.
Elle vient cependant imposer immédiatement des limites et des conditions à une aspiration certes née d'un besoin humain d'élévation, mais susceptible de se dégrader dans une mystique malsaine et des excès ascétiques.
Les yeux tournés vers les hauteurs spirituelles, l’homme en effet ne doit pas oublier quel est son véritable défi : faire son chemin de droiture et de sainteté dans le monde matériel qui est le nôtre, au sein de la société des hommes, et même à son service. Voilà pourquoi, après s’être volontairement privé des douceurs et bienfaits offerts dans le monde de la Création divine, il lui faudra apporter sa propre offrande d’expiation, pour s’en être détourné. L’élan ascétique du Nazir est un moyen légitime pour chercher à s’extraire des pesanteurs humaines, pour s’élever dans les voies de la Torah, mais il ne peut devenir une fin en soi.




