Dans les écoles Zilberman de Jérusalem, l’étude ne s’interrompt jamais. Pas de grandes vacances, pas de jours “off”, sauf lorsque la Halakha interdit d’étudier la Torah – c’est-à-dire un jour dans l’année, celui de Tich’a Béav. Pour comprendre ce modèle éducatif à contre-courant, nous avons interrogé Yossef Lesser, enseignant depuis de nombreuses années au sein de ce réseau de Talmudé Torah.

À l’heure où beaucoup d’entre nous seront occupés à siroter un cocktail tropical à l’ombre d’un cocotier, certains enfants, eux, se lèveront tôt comme à l’accoutumée, ils emporteront leur cartable et prendront le chemin de l’école comme si, dans leur agenda, le mois d’août et les grandes vacances n’apparaissaient guère.

Le réseau scolaire Zilberman, bien connu dans le milieu orthodoxe, repose sur une idée simple : la Torah est le centre vivant de l’existence ; à ce titre, elle doit être étudiée sans discontinuité. Dans ces écoles de garçons, les enfants étudient toute l’année, sans vacances scolaires au sens classique du terme. Seule exception notable : le 9 Av, jour où l’étude de la Torah est interdite.

Certaines familles françaises installées en Israël ont même fait le choix d’inscrire leurs enfants dans ce système. Si certains y voient trop d’exigence, ceux qui le vivent de l’intérieur décrivent pourtant ce cadre comme joyeux, structurant, où l’enfant apprend très tôt la valeur du temps, de l’effort et de la fidélité à ses idéaux.

Yossef Lesser enseigne depuis de nombreuses années à la Yéchiva Zilberman située en Vieille Ville de Jérusalem. Lorsque sa famille découvre ce système, Yossef se montre enthousiaste et souhaite y étudier. Français fraîchement installés en Israël, habitués à un système scolaire où les vacances sont omniprésentes, le pari est loin d’être gagné d’avance.

Mais Yossef sera finalement admis (c'était une veille de Yom Kippour, précise-t-il), s’intégrera parfaitement, et l’histoire prendra même une tournure inattendue lorsque des années plus tard, il épousera la fille du Roch Yéchiva, tandis que son frère épousera la fille de l’enseignant de Yossef !

Quel est le principe qui se cache derrière ce système sans vacances ?

Le principe est simple : un jour sans étude est un jour perdu. Pas dans le sens culpabilisant du terme, mais parce que la Torah est notre vie. Lorsqu’un enfant grandit avec cette conscience, il ne vit pas l’étude comme une contrainte extérieure, mais comme quelque chose qui fait partie de lui-même. J’ai moi-même étudié neuf ans dans ce Talmud-Torah. Durant toute ma scolarité, je n’ai manqué que cinq jours d’école ! Aujourd’hui, avec le recul, je pense qu’un enfant peut tout à fait vivre cela sans ressentir de manque, à condition que les parents portent eux-mêmes cette vision.

Tout dépend beaucoup du regard des parents. Dans d’autres milieux scolaires, on entend souvent des phrases comme : “Aujourd’hui, les enfants ont été libérés plus tôt”, ou “ils ont enfin un jour libre”. Cela révèle une certaine manière de voir l’école et l’effort, comme si le temps libéré était forcément un gain et le cadre forcément une contrainte.

Or, dans notre vision, la difficulté n’est pas forcément négative. Au contraire, elle construit. Lorsqu’un enfant est constamment habitué aux vacances, aux pauses, aux interruptions, cela lui transmet aussi un message sur ce que nous pensons de ses capacités.

Chez Zilberman, les enfants ont bien sûr des sorties, des excursions, des moments plus légers. Il ne s’agit pas de les enfermer dans une pression permanente. Mais il n’y a pas, a priori, de vacances au sens habituel. Et ce cadre offre à l’enfant une stabilité, une colonne vertébrale, un rapport très fort au temps.

Les enfants ne sont-ils pas fatigués d’étudier tous les jours ?

Pour certains, cela peut être difficile, surtout lorsque les frères sont scolarisés ailleurs et qu’ils ont des vacances. Mais la plupart des enfants intègrent qu’ils ont une mission. Ils savent que leur étude de Torah maintient le monde, ils en sont imprégnés.

Bien sûr, cela ne signifie pas que les enfants sont des robots. Un enfant peut être malade, fatigué, avoir besoin d’un aménagement ponctuel. La direction ne nie pas cette réalité et sait se montrer compréhensive. Il arrive aussi que des dispenses occasionnelles soient accordées, notamment dans des situations familiales particulières.

La plus grande difficulté, en réalité, survient lorsque le reste de la famille part en vacances. Là, l’enfant peut ressentir davantage le décalage. Mais lorsque toute la maison est alignée avec le projet éducatif, l’enfant le vit généralement très bien.

Quelle spécificité voyez-vous chez ces enfants ?

Ce qui frappe, c’est leur rapport à l’étude. Le verset dit : “car ils (Tes préceptes) sont notre vie et la longueur de nos jours”. Ces enfants ressentent que la Torah est réellement la vie. Ils comprennent que l’étude n’est pas seulement une obligation scolaire, mais quelque chose qui maintient le monde et donne du sens à l’existence.

Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ce n’est pas un système basé sur la pression. L’équipe pédagogique fait tout pour que les enfants aiment l’étude. Il n’y a pas cette course permanente à la compétition qui peut parfois exister dans d’autres cadres.

Les enfants viennent avec le sourire. Ils ont une relation joyeuse à l’école.

Comment se passe concrètement l’étude pendant Chabbath et les fêtes, lorsqu’il est interdit d’écrire ?

Le Chabbath et les jours de fête, l’étude est organisée de manière plus légère et tourne essentiellement autour des révisions. Des cadeaux qui viennent récompenser l’effort sont offerts aux élèves. Ces moments créent une cohésion sociale très forte. Toute une classe, tout un groupe, toute une communauté avance dans la même direction.

Et cela irradie sur les familles. L’enfant revient avec quelque chose de cette ambiance. L’étude du Chabbath entre dans la maison.

Ce système est-il aussi une manière de protéger les enfants des écrans ?

La plupart des familles qui sont chez nous n’ont pas d’écrans à la maison. Cela fait partie d’un choix de vie plus global.

Une fois, on a demandé à un grand Rav quel sens il y avait à maintenir une distance avec la technologie, alors que ces développements semblent inévitables et que, tôt ou tard, il deviendra peut-être impossible de vivre totalement sans ces outils.

Il a répondu par une image très forte : lorsqu’un train est lancé à toute vitesse vers le néant, il n’y a aucune raison de se précipiter dans le premier wagon. Ceux qui se trouvent dans le dernier wagon subiront forcément moins de dégâts.

Plus un enfant est préservé longtemps, plus il construit d’abord son monde intérieur, ses repères, sa sensibilité. Ensuite, il sera mieux armé pour affronter ce qui l’entoure.

Que répondez-vous à ceux qui trouvent ce concept extrême ou peu adapté aux réalités modernes ?

Je leur réponds que celui qui voit les choses ainsi ne peut probablement pas faire partie d’un tel système. Ce n’est pas un reproche, c’est une réalité. Pour que cela fonctionne, il faut y croire sincèrement.

Ce sont les parents qui fixent beaucoup de choses chez leurs enfants. Si un parent pense que son enfant ne peut pas tenir, qu’il a constamment besoin de pauses, l’enfant finira par intégrer cette image de lui-même. Mais si on lui transmet qu’il est capable, qu’il peut porter une responsabilité, qu’il peut vivre pour quelque chose de plus grand que son confort immédiat, alors il peut se révéler étonnamment fort. Tout est une question de responsabilité et de message que l’on fait passer.

Qu’est-ce que ce système enseigne sur la valeur du temps ?

À mes yeux, cela dépasse largement la question des vacances. La vraie question est : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour nos valeurs ? Si quelque chose est vraiment important pour une personne, elle doit être prête à faire des sacrifices pour l’obtenir.

Dans le monde occidental, le confort passe souvent avant. On cherche d’abord ce qui est agréable et facile. Mais l’expérience montre que, bien souvent, plus il y a de vacances, moins il y a de valeurs derrière.

Viktor Frankl disait bien : “Celui qui sait pourquoi il vit peut supporter presque tous les comment.”

Rav Yossef Lesser, Propos recueillis par Elyssia Boukobza